Guerre à l’Aca­dé­mie fran­çaise

Ce 28 mai, Da­ny La­fer­rière doit être re­çu sous la Cou­pole en pré­sence de Fran­çois Hol­lande. Mais l’élec­tion hou­leuse d’Alain Fin­kiel­kraut a créé de pro­fondes ini­mi­tiés po­li­tiques entre les Im­mor­tels. En­quête

L'Obs - - La Une - DA­VID CAVIGLIOLI ET GRÉ­GOIRE LE­MÉ­NA­GER

Quand on lui de­mande où il vit, Da­ny La­fer­rière ré­pond : « Dans un avion. » Ce 14 mai, épui­sé, l’écri­vain ca­na­do-haï­tien boit un ca­fé près de la gare de l’Est. Il re­vient des Ca­raïbes, où il a sui­vi le ma­ra­thon di­plo­ma­tique de Fran­çois Hol­lande, de La Ha­vane à Port-au-Prince, ville où il est né en 1953 et qu’il a dû fuir pour Mon­tréal en 1976. Il a écou­té Hol­lande de­vant la sta­tue de Tous­saint Lou­ver­ture. Il l’avait ren­con­tré il y a plus d’un an à l’Ely­sée, le 14 fé­vrier 2014, peu après son élec­tion au fau­teuil numéro deux, ce­lui de Mon­tes­quieu, de Du­mas fils et, tout ré­cem­ment, d’Hec­tor Bian­ciot­ti. Hol­lande a pro­mis d’as­sis­ter à sa ré­cep­tion o cielle, ce jeu­di 28 mai. « On a beau­coup par­lé de ma mère, qui a re­fu­sé de quit­ter Haï­ti parce qu’on ne quitte pas, comme elle dit, le che­vet d’un ma­lade,

dit La­fer­rière. Ça l’a ému, il m’a dit : “Je vais per­son­nel­le­ment l’in­vi­ter à l’Aca­dé­mie.” Ça m’a fait peur. Pour elle, la po­li­tique fran­çaise s’ar­rête à Mit­ter­rand. Je crai­gnais qu’elle lui ré­ponde : “Mais qui êtes-vous ? Et pour­quoi m’ap­pe­lez-vous de Hol­lande ?” J’ai sa­vam­ment sug­gé­ré qu’elle soit plu­tôt in­vi­tée au nom de la France. »

Il est rare que le pré­sident de la Ré­pu­blique as­siste aux ré­cep­tions d’aca­dé­mi­ciens. Mais celle-ci a pris l’al­lure d’un sym­bole po­li-

tique. Le se­cré­taire per­pé­tuel, Hé­lène Car­rère d’En­causse, l’a

« or­ga­ni­sée comme une fête de la fran­co­pho­nie » : La­fer­rière, qui doit faire l’éloge de Bian­ciot­ti, Ar­gen­tin na­tu­ra­li­sé en 1981, se­ra re­çu par le Fran­co-Li­ba­nais Amin Maa­louf. L’Aca­dé­mie en a pro­fi­té pour ré­gler un vieux pro­blème. Un usage am­bi­gu veut que ses membres pos­sèdent la na­tio­na­li­té fran­çaise. « Je trou­vais désa­gréable, dit Hé­lène Car­rère d’En­causse, de de­man­der à Da­ny d’ab­ju­rer ses na­tio­na­li­tés. C’est ce drame qui avait ja­dis pous­sé Jorge Sem­prun à re­ti­rer sa can­di­da­ture. J’ai écrit au pré­sident. Il m’a tout de suite com­prise. » Etran­ge­ment l’Amé­ri­cain Ju­lien Green, élu en 1971, avait re­fu­sé la na­tu­ra­li­sa­tion. Ça n’avait po­sé au­cun pro­blème. L’Aca­dé­mie est une vieille dame. Elle a la mé­moire qui flanche.

En Haï­ti, l’élec­tion de La­fer­rière a fait du bruit. On l’in­ter­pelle avec des « Sa­lut Im­mor­tel ! » Sym­bo­li­que­ment, il a confié la fa­bri­ca­tion de son cos­tume à un cou­tu­rier qué­bé­cois, et celle de son épée au sculp­teur haï­tien Pa­trick Vi­laire : il y a gra­vé le vè­vè vau­dou de Papa Leg­ba, l’es­prit por­tier qui garde la bar­rière entre les mor­tels et les dieux, et qu’on in­voque en chan­tant « Ou­vri ba­riè pou moin ». Quai de Conti, cette fête créole est joyeu­se­ment cé­lé­brée. Tous ses fu­turs com­pa­gnons sa­luent les livres drôles et tristes de La­fer­rière, son élo­quence ronde et mo­deste. Ils ap­plau­dissent ce pre­mier aca­dé­mi­cien étran­ger, alors même qu’il n’est pas le pre­mier. Ils se fé­li­citent de cette « ou­ver­ture », comme si La­fer­rière était le Papa Leg­ba de la Cou­pole. Ly­rique et im­pré­cis, Jean d’Or­mes­son s’en­fièvre pour ce « Da­ny qui, d’une cer­taine ma­nière, re­pré­sente aus­si l’Afrique. Nous sommes tous des Afri­cains trans­for­més par le temps ! » Avec son exac­ti­tude de mé­de­cin, Jean-Ch­ris­tophe Ru­fin rap­pelle pour­tant que ce « n’est pas une ré­vo­lu­tion : cette vo­lon­té d’ou­ver­ture date des an­nées 1960 ». Maa­louf, Sen­ghor, Mi­chael Ed­wards, As­sia Dje­bar, Fran­çois Cheng ont tous été sa­lués pour leurs ver­tus ou­vrantes. L’Aca­dé­mie se fé­li­cite en­core de s’être ou­verte aux femmes (de­puis Your­ce­nar en 1980, huit ont été élues, et cin­quan­te­six hommes). D’Or­mes­son a rme que « l’is­lam y est trop peu représenté ». Las­sée d’être raillée comme un cé­nacle de vieux bar­bons, cette ins­ti­tu­tion aris­to­cra­tique se donne un genre re­pré­sen­ta­tif. Elle se sent te­nue de re­flé­ter la fa­meuse di­ver­si­té de la so­cié­té, dans une époque où la ques­tion en­va­hit l’es­pace pu­blic.

L’AF­FAIRE FIN­KIEL­KRAUT

Si la fête est aus­si joyeuse, c’est que le cli­mat a été élec­trique cette an­née chez les Qua­rante. Ils se re­mettent de l’élec­tion tu­mul­tueuse, en avril 2014, d’Alain Fin­kiel­kraut. Le ro­man­cier ca­ri­béen et le po­lé­miste iden­ti­taire : alors qu’ils ont été ad­mis à quelques mois d’in­ter­valle, on n’au­rait pas pu trou­ver per­son­nages plus op­po­sés. La­fer­rière es­time qu’on « nous em­merde avec l’iden­ti­té ». Fin­kiel­kraut es­time l’in­verse. Emu d’en­trer dans ce temple de la langue fran­çaise, avec son nom et son his­toire d’en­fant de dé­por­té, l’es­sayiste n’a pour­tant pas eu droit aux lan­gou­reux sa­la­ma­lecs d’usage, mais aux prises de catch mé­dia­tiques. Fin­kiel­kraut, on ne sait ja­mais s’il est pour­sui­vi par la foudre ou s’il l’amène avec lui. Face à la bron­ca contre « le FN qui entre à l’Aca­dé­mie » (phrase at­tri­buée à un aca­dé­mi­cien par « le Fi­ga­ro » qui a en­flam­mé la Com­pa­gnie), Jean d’Or­mes­son a me­na­cé de quit­ter la Cou­pole si Fin­kiel­kraut n’était pas ac­cep­té. Elu avec seize voix sur vingt-huit, ce­lui-ci a ra­mas­sé huit bul­le­tins mar­qués d’une croix, signe d’hos­ti­li­té. Voi­là long­temps qu’on n’avait pas vu des im­mor­tels s’en­tre­tuer.

« Ça a été très violent, se rap­pelle Do­mi­nique Fer­nan­dez, un des

huit fron­deurs. On a pré­ve­nu du risque d’une fracture vio­lente. Fin­kiel­kraut a su les noms des huit et les a at­ta­qués nom­mé­ment. Il a pu­bli­que­ment trai­té Da­nièle Sal­le­nave d’an­ti­sémite. Ça m’a re­froi­di.

une Comme in­ter­view-rè­gle­mentd’autres, de­puis, j’ai de pris comp­tesmes dis­tances.sur Eu­rope» L’a 1 ai­rele len­de­mainSal­le­nave : de amis. l’élec­tion,Elle a dé­cou­ver­toù Fin­kiel­kraut,sur le tard bles­sé,la cau­sea dé­cla­ré pa­les­ti­nienne.: « Nous Elle avons me été pour­suit très nou­velles, de­puis sur d’un un cour­rouxair an­cien. an­ti­sio­niste.» D’au­tresJe di­rais es­car­mou­chesque ce sont ont des eu pa­roles lieu. Lors d’une d’avoir séance pu­bli­que­ment pré­cé­dant en­ga­gé l’élec­tion,sa voix,à Fer­nan­dez d’Or­mes­son qui lui a dit re­pro­chait: « Je l’avais ce­la dé­jà vous fait a-t-illors de gê­né, l’élec­tion peut-êtrede Mar­gue­rite n’ai­mez-vous Your­ce­nar,pas les femmes,mais peu­tê­treil y a des ru­meurs Elé­gant, en Jeance sens…d’O a » de­puisUn si­lence en­voyé gê­né deux s’est lettres abat­tuà Fer­nan­dez­sur l’as­sis­tance. pour s’ex­cu­ser. Dans « le Monde », Jean Clair a dit dou­ter de la

« san­té mo­rale et men­tale » des an­ti-Fin­kie : Flo­rence De­lay lui a écrit pour lui re­pro­cher l’ex­pres­sion. « Quand je l’ai re­vu, dit-elle, il m’a adres­sé un bon sou­rire, et fait comme si tout était ou­blié. »

Le calme semble re­ve­nu. Mais la pop star an­ti­mo­derne est at­ten­due comme ce­lui qui pour­rait re­lan­cer la mu­sique. Da­nièle Sal­le­nave pense que « tout de­vrait s’apai­ser quand il se­ra re­çu », puis ajoute : « Je le sou­haite en tout cas. » Un fron­deur as­sure au contraire que « cette a aire va se ral­lu­mer ». Les plus cen­tristes, eux, vantent la vi­gueur des dé­bats à ve­nir. « Quand 20% des élèves de sixième ne maî­trisent pas la langue , il y a un pro­blème, dit Erik Or­sen­na. L’ar­ri­vée de Fin­kiel­kraut va per­mettre d’en par­ler. » Jean-Ch­ris­tophe

Ru­fin as­sume cette ou­ver­ture-là : « Sans al­ler cher­cher Alain de Be­noist, on doit in­té­grer toutes les sen­si­bi­li­tés po­li­tiques ou so­cié­tales. Cer­tains ont pu vo­ter Fin­kiel­kraut sans être d’ac­cord avec lui. »

Mais qu’a-t-il de si ex­cep­tion­nel, Fin­kiel­kraut, au mi­lieu des Jean Clair, Max Gal­lo ou Mi­chel Déon ? Po­li­ti­que­ment, il est loin d’être une in­con­grui­té dans ce club his­to­rique de la droite fran­çaise. La gauche y est rose pas­tel, et très mi­no­ri­taire. « On parle très peu de po­li­tique, puis­qu’il est ad­mis que tout le monde est de droite, dit l’un. Quand Hol­lande a été élu, tous étaient conster­nés. Et puis ils sont très ca­tho­liques. Aux ob­sèques, je les vois com­mu­nier, la langue ten­due. » On peine à voir ce qui a va­lu à Fin­kiel­kraut un ac­cueil si tu­mul­tueux.

« Le pro­blème, ex­plique un autre, c’est que Car­rère d’En­causse fait élire qui elle veut. Là, ça a aga­cé des gens : ils n’étaient pas tant contre Fin­kiel­kraut que contre la ma­nière dont ça s’est pas­sé. » Un jeu­di dé­but 2014, lors d’une séance plé­nière qui n’est pas faite pour ça, Hé­lène Car­rère d’En­causse de­mande de ré­flé­chir à des can­di­dats : l’Aca­dé­mie, en perte de vi­si­bi­li­té, n’at­tire plus les têtes de gon­dole ; Va­lé­ry Gis­card d’Es­taing se plaint du peu de sur­face mé­dia­tique des Im­mor­tels. Fin­kiel­kraut est évo­qué, mais per­sonne ne s’y ar­rête. « Puis, un ma­tin, Car­rère d’En­causse an­nonce à l’un d’entre nous : ‘‘Ça y est, j’ai sa lettre de can­di­da­ture !’’ Et ajoute : ‘‘Je lui ai pro­mis. On ne peut plus se dé­dire.’’ » Fin­kiel­kraut confir­me­ra avoir été « sol­li­ci­té de ma­nière très ami­cale et très in­sis­tante ».

Ces his­toires d’usage semblent dé­ri­soires, mais elles sont la tex­ture même de l’Aca­dé­mie, cette « Com­pa­gnie de bonne com­pa­gnie ». « Le pro­blème n’est pas que Fin­kiel­kraut soit ré­ac­tion­naire, mais qu’il soit un ré­ac­tion­naire violent », es­time Fer­nan­dez. « Nous n’ap­par­te­nons pas tous aux mêmes fa­milles phi­lo­so­phiques ou po­li­tiques, dit Da­nièle Sal­le­nave. Mais ça se règle par la cour­toi­sie et la vé­ri­table ami­tié qui nous unit. » Pour Jean-Ma­rie Rouart, « l’a aire Fin­kiel­kraut te­nait à sa per­son­na­li­té plus qu’à ses idées. Amo­cher chaque aca­dé­mi­cien qui n’a pas vo­té pour lui, ça ne se fait pas. Ici, on peut tout dire, à condi­tion d’y mettre les formes ». Fin­kiel­kraut, qui

re­pro­chait ré­cem­ment à Em­ma­nuel Todd de « chier sur la tête des

lec­teurs de ‘‘l’Obs’’ », avait eu un mot pa­reille­ment ex­cré­men­tiel pour ses ad­ver­saires : « Voi­ci qu’on mène au­jourd’hui une cam­pagne an­ti­fas­ciste. Qu’est-ce à dire, si­non que l’an­ti­fas­cisme est de­ve­nu

in­con­ti­nent, et fait n’im­porte où ? » Sur l’Aca­dé­mie, sa com­mu­ni­ca­tion est au­jourd’hui ver­rouillée. Il n’a pas vou­lu nous par­ler. L’a aire qui porte son nom le met de mau­vaise hu­meur. « Il tra­vaille à son dis­cours avec peine, nous in­dique quel­qu’un qui l’a vu ré­cem­ment.

Il a l’im­pres­sion qu’il se­ra en­tou­ré d’en­ne­mis. » Pen­seur de la ga­lan­te­rie, nos­tal­gique des ma­nières de l’an­cien monde, l’es­sayiste craint d’être re­çu comme un de ces bar­bares contem­po­rains qu’il com­bat, comme un ma­lo­tru ba­nal, un hur­leur de pla­teau té­lé.

POUR OU CONTRE LE MA­RIAGE GAY ?

L’his­toire de l’Aca­dé­mie est pleine de ces gué­guerres po­li­ti­co-a ec­tives, de­puis l’époque où Cor­neille et les Mo­dernes se ré­pan­daient contre La Bruyère dans « le Mer­cure ga­lant ». L’a aire Drey­fus, la pé­riode vi­chyste, la ques­tion al­gé­rienne ou la ba­taille fé­mi­niste ont été au­tant de frac­tures. Mais ces que­relles ont tou­jours pris la forme de cha­maille­ries. Sainte-Beuve a écrit que la Cou­pole ne pou­vait abriter, en guise de fac­tions idéo­lo­giques, que des « pe­tits groupes très mo­biles, et for­més d’or­di­naire à l’en­contre d’une seule per­sonne, [n’ayant] rien de per­sis­tant ; ce n’étaient pas des par­tis ».

L’Aca­dé­mie a pour­tant bien une fonc­tion po­li­tique. « Nous re­ce­vons énor­mé­ment de cour­rier nous de­man­dant de prendre po­si­tion », dit Hé­lène Car­rère d’En­causse. Une grande par­tie énu­mère les fautes de fran­çais com­mises par les hommes po­li­tiques et ré­clame ven­geance pour la langue mal­trai­tée. Des profs et des pa­rents sup­plient les Im­mor­tels de ve­nir à la res­cousse de l’école. (Les élèves, beau­coup moins.) Alors que la ré­forme du col­lège in­quiète le pays,

les aca­dé­mi­ciens s’ap­prêtent à dé­gai­ner. « J’ai écrit au pré­sident pour lui dire que nous étions trou­blés, an­nonce le se­cré­taire per­pé­tuel. On tra­vaille à un com­mu­ni­qué. Mais nous ten­tons d’abord d’élu­ci­der ce qu’a écrit le co­mi­té de pro­grammes. Nous n’ar­ri­vons pas à com­prendre ce qu’ils disent. Ce sont vi­si­ble­ment des tech­ni­ciens du lan­gage. J’es­saie de po­ser des ques­tions dans les mi­nis­tères, mais avec ces ponts de mai, tout le monde est tout le temps en week-end, et nous n’ar­ri­vons pas à iden­ti­fier qui tra­vaille dans ce co­mi­té. »

Quand un dé­bat agite la France, l’Aca­dé­mie passe à l’in­ac­tion. Sous Ni­co­las Sar­ko­zy, Jean-Ma­rie Rouart avait ini­tié un dé­bat o ciel sur l’iden­ti­té nationale, sui­vi d’un vote. « Mais je ne me rap­pelle

plus exac­te­ment ce qui s’y est dit. » Nous n’avons trou­vé per­sonne

qui s’en sou­vienne. « Nous sommes sou­vent as­sez peu nom­breux en

séance », plaide l’un d’eux. La trans­crip­tion de ce dé­bat fan­tôme n’est pas consul­table. Lors­qu’il a été ques­tion du ma­riage gay, l’Aca­dé­mie était « très ma­jo­ri­tai­re­ment contre », mais ne l’a pas dit. JeanPierre Ra arin a de­man­dé aux ha­bits verts de dé­fi­nir le mot « ma­riage ». Le di­rec­teur de ca­bi­net de l’Aca­dé­mie Jean-Ma­thieu Pas­qua­li­ni a rme à Da­niel Gar­cia, dans « Cou­pole et dé­pen­dances » (1) : « C’était un peu leur car­touche de la der­nière chance : ils es­pé­raient que l’Aca­dé­mie condam­ne­rait la nou­velle dé­fi­ni­tion du ma­riage. » Réunis sur ordre du pou­voir, les Im­mor­tels ont fait des bons mots. L’un a pro­po­sé : « Union entre un homme et une femme

(vieilli) ». Tout le monde a ri. Fi­na­le­ment la dé­fi­ni­tion s’en est remise à l’usage, qui est dé­fi­ni par la loi, sage ma­nière de ne rien dire.

Ceux qui es­pèrent que La­fer­rière se­coue ce conser­va­tisme pour­raient bien être dé­çus. La pose mi­li­tante n’est pas son genre. Et pour un peu, l’iner­tie for­ma­liste de l’Aca­dé­mie lui irait comme

un gant. « En Haï­ti, le pré­sent nous a ra­va­gés, phy­si­que­ment. La moi­tié des ha­bi­tants a moins de 20 ans. Ici, être conser­va­teur, c’est vou­loir conser­ver ses pri­vi­lèges. Là-bas, ça veut dire conser­ver le peu qu’on a. C’est comme la vieillesse. Ici, on s’en moque. Là-bas, on n’ar­rive pas à avoir des vieux. Nous n’avons pas d’âge d’or, pas de mé­moire. Tout est ap­pé­tit, plus rien n’a de forme. Or l’Aca­dé­mie, c’est le triomphe de la forme. » L’im­por­tant n’est pas ce qu’elle dit, ou ce qu’elle fait. On lui de­mande sim­ple­ment d’être, dres­sée au mi­lieu de Pa­ris, comme un grand to­tem qui ga­ran­tit que nous exis­te­rons en­core de­main. On ne la re­garde plus, on ne l’écoute plus, mais que l’Aca­dé­mie s’en­rhume et la France éter­nue. « Les Haï­tiens com­prennent très bien ce genre de sym­bole. Chez ma mère, par exemple, il y a une chaise vide pour Dieu. » Autre genre de fau­teuil, autre genre d’Im­mor­tel.

(1) Edi­tions du Mo­ment.

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