Trop, c’est trop !

L'Obs - - L’édito - JEAN DA­NIEL J. D.

Mes amis posent dans ce numéro une ques­tion es­sen­tielle : celle de sa­voir si les so­cia­listes, dont le par­ti est na­tio­nal et ma­jo­ri­taire, hé­ri­tiers d’une in­dis­pen­sable tra­di­tion, se sentent ca­pables d’un com­por­te­ment qui ne soit pas sui­ci­daire. S’ils peuvent sur­mon­ter leurs di­vi­sions, se mettre d’ac­cord sur des so­lu­tions aux prin­ci­paux pro­blèmes du chô­mage et de l’in­dus­trie et li­vrer avec ri­gueur, avant les élec­tions, un com­bat qui ne soit pas seule­ment élec­to­ra­liste.

Il n’est pas in­ima­gi­nable ni in­con­ce­vable que les chefs et les pen­seurs de ce par­ti soient ca­pables d’un sur­saut puis­qu’une échéance élec­to­rale de plus en plus in­cer­taine mais aus­si de plus en plus grave nous at­tend.

Pour ma part, je n’ai pas trou­vé mé­pri­sable que le pré­sident de la Ré­pu­blique se serve des ma­ni­fes­ta­tions una­ni­mistes du 11 jan­vier der­nier comme de l’en­trée au Pan­théon de quatre grands ré­sis­tants pour dé­fendre in­di­rec­te­ment son pro­gramme et si pos­sible sa per­sonne.

Sur ce der­nier point d’ailleurs j’ai été beau­coup moins sé­vère que mes confrères, quels qu’ils soient.

Je trouve qu’en 2012 au Bour­get, comme le 11 jan­vier der­nier à propos du ter­ro­risme, et cette fois-ci au Pan­théon, nous avons eu af­faire à un chef d’Etat qui ar­ri­vait en­fin à mé­ri­ter son sta­tut, et qui as­su­mait avec une sobre di­gni­té ses res­pon­sa­bi­li­tés.

Ce­la n’em­pêche pas la si­tua­tion de de­meu­rer ce qu’elle est ni le mo­ral des ci­toyens d’être en­tre­te­nu dans le scep­ti­cisme et la mo­ro­si­té, mais ce­la pour­rait sus­pendre un mo­ment la com­pé­ti­tion de nos confrères dans le dé­ni­gre­ment nar­quois et dans cette iro­nie tel­le­ment at­ten­due qu’elle semble même par­fois de­ve­nir aphro­di­siaque. Je pense que dans le pro­gramme, un cer­tain nombre d’er­reurs com­mises au nom de l’an­ti­éli­tisme dans le do­maine de l’édu­ca­tion pour­raient être cor­ri­gées sans tra­hir l’uto­pie pre­mière. Je pense que s’adap­ter ce n’est pas se re­nier et, puisque l’on cite éton­nam­ment Léon Blum un peu par­tout, il faut rap­pe­ler que ce der­nier en était ar­ri­vé à pen­ser, à propos de l’in­ter­ven­tion dans la guerre d’Es­pagne, que s’adap­ter ce n’est pas se re­nier, c’est par­fois at­tendre le mo­ment pro­pice à la fi­dé­li­té. Ad­met­tons que pour ce qui concerne l’Eu­rope, pour la Grèce, et pour l’en­sei­gne­ment il y ait des adap­ta­tions à la fois pos­sibles et in­tel­li­gentes.

En tout cas nous avons en­core deux ans pour rendre la gauche plus ri­gou­reuse et plus ha­bile, et ce­la afin d’évi­ter le pire.

Or le pire, c’est aus­si ce que nous avons vu la se­maine der­nière. Je ne puis me ré­si­gner à la vic­toire de Ni­co­las Sar­ko­zy. L’idée que son par­ti usurpe le concept et le qua­li­fi­ca­tif de ré­pu­bli­cain m’a fait sur­sau­ter. Cet ac­ci­dent sé­man­tique tra­duit une dé­sin­vol­ture his­to­rique qui conduit à une usur­pa­tion. On ima­gine ce que Vic­tor Hu­go au­rait pu écrire sur ce pe­tit Na­po­léon ten­tant de s’em­pa­rer des ori­peaux d’une telle gloire. Mais Ni­co­las le pe­tit ne s’est pas conten­té de faire in­jure à la Ré­pu­blique, il a vou­lu s’em­pa­rer de De Gaulle avec les en­cou­ra­ge­ments de ceux dont on es­pé­rait plus de pu­deur. J’ai été dé­çu, je l’avoue, par M. Alain Jup­pé, qui au­rait pu nous épar­gner cette fa­çon d’écor­ner sa ré­pu­ta­tion et son image.

La Ré­pu­blique et de Gaulle d’un seul coup dé­ro­bés et ins­tru­men­ta­li­sés, c’est beau­coup et c’est dom­mage. J’ai tou­jours eu de l’es­time pour cet homme qui dis­pa­raît ain­si dans la co­horte des va­lets d’un maître si im­pro­bable. C’est pour­quoi la ques­tion que nous adres­sons au­jourd’hui aux so­cia­listes et à leurs al­liés est plus im­por­tante en­core que celle que nous leur avions po­sée l’an der­nier, à peu près à la même date : « La gauche peut-elle

mou­rir ? » En tout cas, je ne vois pas quel ser­vice je pour­rais rendre si j’en­ton­nais le cou­plet le plus bran­ché au­jourd’hui, ce­lui du dé­clin et de la dé­ca­dence. De toute fa­çon même les so­cia­listes n’ar­ri­ve­ront pas à tuer la gauche : c’est ma de­vise.

Puisque l’on veut bien par­fois me re­con­naître le mé­rite de ne m’être pas sou­vent trom­pé, je me per­mets le luxe d’avouer que oui, hé­las, je me suis trom­pé au su­jet d’Oba­ma. C’est un exer­cice au­quel j’in­vite tous mes confrères, à com­men­cer par les plus pres­ti­gieux, et qu’a pra­ti­qué na­guère l’écri­vain Ma­rio Var­gas Llo­sa concer­nant son pas­sé sta­li­nien. Mais tout a chan­gé et ce der­nier ou­blie au­jourd’hui de no­ter que le maître qu’il s’est choi­si, notre ami Jean-Fran­çois Re­vel, a jus­qu’au der­nier mo­ment vou­lu croire à la pérennité du mur de Ber­lin et à la four­be­rie de Gor­bat­chev.

Je reste ce­pen­dant en­core émer­veillé par le des­tin de Ba­rack Oba­ma. On ne se sou­vient pas au­jourd’hui à quel point l’idée de faire ac­cé­der un mé­tis à la Mai­sonB­lanche sus­ci­tait alors de ri­ca­ne­ments. J’ai pen­sé et je pense en­core que Ba­rack Oba­ma avait des idéaux et des pro­jets qui ren­daient sa di­gni­té à la na­tion alors la plus puis­sante du monde. Le re­non­ce­ment à l’hos­ti­li­té en­vers le monde arabe, la vo­lon­té d’en fi­nir avec la po­li­tique de do­mi­na­tion, la ten­ta­tion de rem­pla­cer par­tout dans le monde l’idée de confron­ta­tion par l’idée de né­go­cia­tion. Ba­rack Oba­ma a réel­le­ment cher­ché des so­lu­tions pour ré­soudre le conflit is­raé­lo-pa­les­ti­nien et pour équi­li­brer les al­liances avec l’Ara­bie saou­dite, mais en­core avec l’Iran. Tout ce que dans ces co­lonnes nous dé­fen­dions il a ten­té de le faire et, s’il a échoué, il faut bien re­con­naître aus­si que nous nous sommes trom­pés. Hier en­core, lorsque les Etats-Unis ma­ni­fes­taient leur hy­per­puis­sance, le monde se sen­tait me­na­cé. Dé­sor­mais, de­puis qu’ils sont de­ve­nus plus dis­crets, le même monde se sent or­phe­lin.

Lorsque non content de s’em­pa­rer

du mot “Ré­pu­blique” Sar­ko­zy pré­tend

confis­quer le pa­trio­tisme gaul­lien, alors l’im­pos­ture

n’est plus sup­por­table.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.