Les des­sous d’un scan­dale mon­dial

De l’en­quête fis­cale à Los An­geles contre un di­ri­geant de la Fi­fa jus­qu’à l’in­cul­pa­tion de qua­torze res­pon­sables, re­tour sur les soup­çons de cor­rup­tion gé­né­ra­li­sée qui ont en­traî­né la dé­mis­sion de Blat­ter, le pa­tron du foot mon­dial

L'Obs - - La Une - DE NOTRE COR­RES­PON­DANT AUX ÉTATS-UNIS PHI­LIPPE BOU­LET-GERCOURT

C ’est une scène qu’on n’ou­blie pas, un mo­ment d’hi­la­ri­té que doivent se re­jouer les procs de Brook­lyn quand ils dé­com­pressent dans un bar des en­vi­rons de One Pier­re­pont Pla­za, le siège des pro­cu­reurs fé­dé­raux du dis­trict Est de New York. No­vembre 2011. Chuck Bla­zer dé­vale un trot­toir de la Cinquième Ave­nue aux com­mandes de son fau­teuil rou­lant élec­trique, en route vers l’un de ses res­tau­rants fa­vo­ris. On ima­gine les pas­sants fai­sant un écart pour évi­ter l’en­gin mo­to­ri­sé de ce Fal­staff pres­sé, barbe au vent. Chuck Bla­zer n’est pas pa­ra­ly­sé mais seule­ment énorme – il a un jour fran­chi le cap des 200 ki­los. Et il adore les bonnes bouffes. Mais ce jour-là, deux hommes vont lui cou­per l’ap­pé­tit, deux agents fé­dé­raux qui courent der­rière lui, le rat­trapent et le bloquent. L’un tra­vaille pour le FBI, l’autre pour l’In­ter­nal Re­ve­nue Ser­vice (IRS), le fisc amé­ri­cain. Ils lui ex­pliquent le deal: « On vous em­barque main­te­nant, me­nottes aux poi­gnets. Ou bien vous co­opé­rez. » Bla­zer ne fait ni une ni deux et dé­cide de re­tour­ner sa veste.

Com­ment les Etats-Unis ont-ils pu se re­trou­ver à la pointe de la lutte contre la cor­rup­tion au sein de la Fi­fa, eux qui s’in­té­ressent au bal­lon rond une fois tous les quatre ans, lors de la Coupe du Monde? Com­ment le pays du foot­ball amé­ri­cain s’est-il re­trou­vé char­gé de faire le mé­nage dans les écu­ries de son dis­tant cou-

sin ? C’est un éton­nant po­lar qui s’est conclu par la dé­mis­sion sur­prise mar­di de Sepp Blat­ter, quelques jours seule­ment après sa ré­élec­tion pour un cinquième man­dat à la tête de la Fi­fa .

Tout com­mence en août 2011: Steve Ber­ry­man, un agent de l’IRS à Los An­geles, ouvre une en­quête cri­mi­nelle contre Chuck Bla­zer. Ce n’est pas un in­con­nu: se­cré­taire gé­né­ral de la Con­ca­caf, qui re­groupe les fé­dé­ra­tions de foot d’Amé­rique du Nord, d’Amé­rique cen­trale et des Ca­raïbes. Membre du puis­sant co­mi­té exé­cu­tif de la Fi­fa, il vit comme un prince, un roi­te­let, même: la con­fé­dé­ra­tion lui paie un ap­par­te­ment de 18 000 dol­lars de loyer men­suel dans la Trump To­wer de Man­hat­tan, qu’il par­tage avec un ara bruyant nom­mé Max. A ce­la s’ajoute un deux-pièces ad­ja­cent qui sert sur­tout de pa­lace à ses chats, deux ap­parts à Mia­mi, un Hum­mer H2 et la place de par­king qui va avec, à 600 dol­lars par mois. Et – le plus beau – une carte Ame­ri­can Ex­press pour ses me­nues dé­penses. Si quel­qu’un a ja­mais don­né son plein sens à l’ex­pres­sion « faire chauf­fer sa carte de cré­dit », c’est bien l’ami « Chuck »: de 2004 à 2011, il dé­pense avec ce rec­tangle de plas­tique plus de 26 mil­lions de dol­lars, pris en charge par la con­fé­dé­ra­tion spor­tive!

Notre Bé­ru­rier en VO n’est pas du genre ti­mide. Lui qui a fait ses pre­miers mil­lions avec une en­tre­prise de badges à l’ef­fi­gie de smi­leys, il n’hé­site pas à truf­fer son blog (« Voyages avec Chuck Bla­zer et ses amis ») de dé­tails sur sa vie jet-set et de pho­tos de sa per­sonne en com­pa­gnie des big shots, de­puis Hilla­ry Clin­ton jus­qu’à Nel­son Man­de­la en pas­sant par Vla­di­mir Pou­tine. Ce der­nier, ra­conte-t-il, « m’a re­gar­dé d’un air très sé­rieux avant de me dire, sans l’ombre d’un sou­rire : “Vous sa­vez, vous res­sem­blez à Karl Marx” ». Mais voi­là, Kar­li­to a un gros dé­faut : il est dis­trait. Il ou­blie de payer ses im­pôts. Pen­dant des an­nées, l’IRS laisse « Chuck » tran­quille. Jus­qu’à ce jour d’août 2011, où l’agent Ber­ry­man se met en chasse. Il flaire le gros gi­bier et sort l’ar­tille­rie lourde: l’IRS em­ploie une équipe d’en­quê­teurs ul­tra­poin­tus spé­cia­li­sée dans le fi­nan­ce­ment du ter­ro­risme in­ter­na­tio­nal et ca­pable de pis­ter les mou­ve­ments de fonds les plus com­plexes.

Dé­cembre 2011. Les li­miers de l’IRS dé­couvrent au dé­tour d’un ar­ticle de presse que leurs col­lègues new-yor­kais du FBI s’in­té­ressent

Lo­ret­ta Lynch, ex-pro­cu­reur et toute nou­velle mi­nistre de la Jus­tice : la femme qui fait trem­bler la Fi­fa. eux aus­si à la Fi­fa. Ja­red Ran­dall et John Pen­za en­quê­taient sur la ma­fia russe lo­cale quand ils sont tom­bés, un peu par ha­sard, sur cette af­faire de cor­rup­tion dans le foot. Les Ca­li­for­niens ap­pellent les New-Yor­kais et les deux bu­reaux dé­cident de joindre leurs forces, sous l’au­to­ri­té du pro­cu­reur fé­dé­ral du dis­trict Est de New York. Ou plu­tôt, la pro­cu­reur. Elle s’ap­pelle Lo­ret­ta Lynch, c’est une étoile mon­tante de la jus­tice amé­ri­caine :

« Un ma­gis­trat du genre in­tran­si­geant mais pas vi­cieux, sou­ligne l’avo­cat Ro­land Rio­pelle, lui-même an­cien pro­cu­reur. Elle est

pru­dente et ré­flé­chie, c’est une vraie pro. » Elle a connu la cé­lé­bri­té avec l’af­faire Ab­ner Loui­ma, un im­mi­grant haï­tien bru­ta­li­sé par la po­lice en 1997, et se­rait sans doute de­ve­nue gou­ver­neur de l’Etat de New York si elle avait ac­cep­té d’être la co­lis­tière d’Eliot Spit­zer, le gou­ver­neur qui dé­mis­sion­ne­ra pour avoir fré­quen­té des pros­ti­tuées. Mais Lo­ret­ta Lynch pré­fère ce job où elle di­rige près d’une cen­taine de pro­cu­reurs s’oc­cu­pant d’af­faires concer­nant Brook­lyn, le Queens, Sta­ten Is­land et Long Is­land. Des pros triés sur le vo­let, qui ont pré­fé­ré le pres­tige et la va­rié­té du job de pro­cu­reur fé­dé­ral aux confor­tables ho­no­raires de ce­lui d’avo­cat.

UNE OC­CA­SION EN OR

Lo­ret­ta Lynch n’est pas po­li­ti­cienne, mais elle ne manque pas de sens po­li­tique. « Aux yeux des pro­cu­reurs, il y a tou­jours une prime aux af­faires no­toires, vi­sibles, celles qui at­tirent la presse, in­dique

Ro­land Rio­pelle. Je le dis tou­jours à mes clients : “Vous de­vriez ima­gi­ner l’of­fice des pro­cu­reurs comme une en­ti­té qui vit, res­pire et se

nour­rit de la cou­ver­ture mé­dia­tique.” » Lynch re­père d’em­blée l’im­por­tance de l’af­faire Fi­fa, une oc­ca­sion en or de da­mer le pion à l’autre bu­reau de pro­cu­reurs fé­dé­raux de New York, ce­lui qui couvre Man­hat­tan et reste le plus pres­ti­gieux du pays. Brook­lyn est de­ve­nue la co­que­luche du monde en­tier, il n’y a pas de rai­son que ses pro­cu­reurs conti­nuent de jouer les deuxièmes vio­lons ! Ils ont dé­ci­dé de s’at­ta­quer en grand aux af­faires fi­nan­cières et l’un des boys de Lo­ret­ta, Wins­ton Paes, donne des sueurs froides à Wall Street. Il a no­tam­ment dans sa ligne de mire la banque suisse UBS, et les au­to­ri­tés hel­vé­tiques, qui veulent se dé­bar­ras­ser de leur ré­pu-

ta­tion de pa­ra­dis de l’ar­gent sale, n’ont au­cune en­vie d’en­voyer balader Lo­ret­ta Lynch. Elles vont se mon­trer co­opé­ra­tives dans l’en­quête sur la Fi­fa, dont le siège est à Zu­rich.

Lo­ret­ta et ses procs ont toutes les jus­ti­fi­ca­tions lé­gales pour se sai­sir de l’en­quête. « Il suf­fit qu’une tran­sac­tion fi­nan­cière passe par une banque amé­ri­caine, ou qu’un élé­ment du crime ait été pré­pa­ré ou pla­ni­fié sur le sol amé­ri­cain pour qu’un bu­reau comme le sien puisse se sai­sir de l’af­faire », in­dique An­drew Spal­ding, pro­fes­seur de droit à l’uni­ver­si­té de Rich­mond et édi­teur d’un blog sur la cor­rup­tion en de­hors des Etats-Unis. C’est en­core plus vrai de­puis le pas­sage d’une loi de 1977 cri­mi­na­li­sant le paie­ment de pots-de-vin par des en­tre­prises amé­ri­caines, ou opé­rant aux Etats-Unis, à des

of­fi­ciels étran­gers. « Les Etats-Unis n’ont au­cune ré­ti­cence à exer­cer leur au­to­ri­té ju­ri­dique, même dans des af­faires comme celle-ci où l’on pour­rait s’at­tendre à une cer­taine re­te­nue pour des rai­sons po­li­tiques ou cultu­relles, ex­plique le Pr Spal­ding. Si nous pre­nons la tête de cet ef­fort, ce n’est pas parce que nous pen­sons être moins cor­rom­pus que les autres. Sim­ple­ment, nous avons plus de res­sources à notre dis­po­si­tion en termes de bud­get, de vo­lon­té po­li­tique et de prio­ri­tés dans le choix des pour­suites. »

CAR­TON ROUGE

L’af­faire de la Fi­fa est d’une com­plexi­té folle, du fait de son ca­rac­tère in­ter­na­tio­nal: il a fal­lu plus de trois ans aux pro­cu­reurs new-yor­kais pour dé­mê­ler l’in­vrai­sem­blable éche­veau de l’ar­gent sale. Mais dans sa mé­thode, l’en­quête a été as­sez clas­sique, ty­pique du tra­vail des pro­cu­reurs fé­dé­raux : en­quê­ter, en met­tant à contri­bu­tion l’ar­se­nal im­pres­sion­nant des agences fé­dé­rales, iden­ti­fier les maillons faibles, les in­ci­ter à co­opé­rer en échange d’une pro­messe de clémence et at­tendre que les do­mi­nos tombent l’un après l’autre. Chuck Bla­zer consti­tue la pièce maî­tresse de cette stra­té­gie, mais il n’est pas seul à s’être trans­for­mé en agent double. Le 14 juillet 2011, un homme se présente au gui­chet d’une suc­cur­sale de la banque JPMor­gan Chase, à Man­hat­tan: il veut dé­po­ser 7 500 eu­ros en li­quide sur son compte. Pas de chance, il est nul en maths: le taux de change de l’époque fait que la somme dé­passe 10 000 dol­lars, seuil au-de­là du­quel il faut rem­plir un for­mu­laire spé­cial trans­mis aux au­to­ri­tés. Notre homme de­mande au gui­che­tier de lui re­don­ner 500 eu­ros afin que son dé­pôt reste in­fé­rieur à 10 000 dol­lars. Car­ton rouge! Sa ma­noeuvre louche est im­mé­dia­te­ment si­gna­lée aux au­to­ri­tés char­gées du blan­chi­ment de l’ar­gent sale. Da­ryan War­ner, le dé­po­si­taire mal­chan­ceux, n’est pas n’im­porte qui: son père, Jack War­ner, a été élu pré­sident de la Con­ca­caf en 1990, c’est lui qui avait ins­tal­lé Chuck Bla­zer à ses cô­tés. Cui­si­né par la jus­tice, « Da­ryan » craque, tout comme son frère « Dar­ryl ». On don­ne­rait cher pour sa­voir ce qu’a pen­sé Jack War­ner, in­cul­pé la se­maine der­nière avec treize autres per­sonnes, en dé­cou­vrant que ses fils ont co­opé­ré avec la jus­tice amé­ri­caine pour le coin­cer…

Le der­nier élé­ment de la stra­té­gie des pro­cu­reurs reste à ve­nir : faire tom­ber les do­mi­nos. Lun­di, on a ap­pris que le se­cré­taire gé­né­ral de la Fi­fa et bras droit de Sepp Blat­ter, Jé­rôme Valcke, était lié à un vi­re­ment de 10 mil­lions de dol­lars sur un compte contrô­lé par Jack War­ner. Les in­cul­pa­tions de la se­maine der­nière sont « le dé­but de notre ef­fort, pas sa fin », a in­di­qué Kel­ly Cur­rie, l’homme qui di­rige le bu­reau de Brook­lyn en at­ten­dant que soit rem­pla­cée Lo­ret­ta Lynch, de­ve­nue at­tor­ney gé­né­ral (mi­nistre de la Jus­tice) de Ba­rack Oba­ma. Blat­ter tom­be­ra-t-il ? « Pour moi, il est le Lance Arm­strong du gou­ver­ne­ment du foot­ball, dit An­drew

Spal­ding, tout le monde au­tour de lui est em­por­té par le scan­dale tan­dis que lui, au som­met du tas, conti­nue de ju­rer qu’il est clean. »

Mais la puis­sance de feu des Feds de Brook­lyn est im­pres­sion­nante et l’on sent, par­mi les in­cul­pés du 27 mai, souf­fler un vent de pa­nique. Jack War­ner a dé­jà in­di­qué qu’il ne tom­be­rait pas seul : « J’ai été à la Fi­fa pen­dant trente ans. Si j’ai vo­lé tout cet ar­gent, qui me l’a don­né?» a-t-il de­man­dé à ses sup­por­ters qui l’at­ten­daient à sa sor­tie de pri­son. « Blat­ter ! » a crié l’un. Et War­ner de s’in­ter­ro­ger : « Et lui, pour­quoi n’est-il pas pour­sui­vi ? » Sepp Blat­ter n’a pas at­ten­du de l’être pour an­non­cer sa dé­mis­sion.

Sepp Blat­ter, pré­sident de la Fi­fa, avant sa dé­mis­sion sur­prise le 2 juin.

Chuck Bla­zer, la taupe du FBI, et Jack War­ner, ex-vice pré­sident de la Fi­fa ac­cu­sé de cor­rup­tion.

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