Me­nace sur l’in­fo

L'Obs - - L’opinion - MAT­THIEU CROISSANDEAU M.C

Sale temps pour la presse, sale temps pour l’en­quête jour­na­lis­tique ! Il va de­ve­nir de plus en plus com­pli­qué de vous in­for­mer. Plus d’un siècle après le vote de la loi qui ré­git la li­ber­té de la presse, l’exer­cice de notre pro­fes­sion se trouve étroi­te­ment en­ca­dré, pour ne pas dire en­tra­vé. Ce mar­di, les sé­na­teurs ont adop­té so­len­nel­le­ment le pro­jet de loi sur le ren­sei­gne­ment dis­cu­té à la hâte et dans l’émo­tion des at­ten­tats de jan­vier. Un dis­po­si­tif in­édit en France qui per­met­tra aux ser­vices de ren­sei­gne­ments de pra­ti­quer, à grande échelle, des opé­ra­tions de sur­veillance, d’in­ter­cep­tion ou de sto­ckage des don­nées. Le tout sans réel garde-fou puisque la plu­part de ces in­ter­ven­tions dé­pen­dront du Pre­mier mi­nistre et non d’un juge et que les ins­tances char­gées de contrô­ler ces ac­ti­vi­tés ne pour­ront exer­cer leur mis­sion qu’après les faits…

En clair, un jour­na­liste pour­ra de­main être écou­té, lu, en­re­gis­tré au seul pré­texte qu’il tra­vaille sur un dos­sier sen­sible. Et on ne parle pas là des seules af­faires de ter­ro­risme puisque le champ d’ap­pli­ca­tion de cette sur­veillance a été élar­gi dans le texte de loi à la dé­fense des in­té­rêts éco­no­miques et scien­ti­fiques de la France, à la lutte contre les vio­lences col­lec­tives pou­vant trou­bler l’ordre pu­blic, ou en­core à la cri­mi­na­li­té et à la dé­lin­quance or­ga­ni­sées.

Com­ment as­su­rer dans ces condi­tions la confi­den­tia­li­té né­ces­saire à la réa­li­sa­tion de cer­tains su­jets ? Com­ment ga­ran­tir aux té­moins et autres lan­ceurs d’alerte la pro­tec­tion du se­cret des sources, condi­tion sine qua non du bon exer­cice de notre mé­tier? Un mal­heur ne ve­nant ja­mais seul, voi­là que le Par­le­ment eu­ro­péen s’y met. Le 16 juin pro­chain, il de­vrait en ef­fet se pro­non­cer sur un pro­jet de di­rec­tive pour ren­for­cer le « se­cret des af­faires ». Là en­core, les jour­na­listes ne sont pas les pre­miers vi­sés par ce texte des­ti­né à mieux lut­ter contre l’es­pion­nage éco­no­mique. Mais ils pour­raient bien en faire les frais par ri­co­chet, puis­qu’ils ris­que­raient d’être traî­nés en jus­tice avec leurs sources par une en­tre­prise, à par­tir du mo­ment où celle-ci consi­dère qu’une in­for­ma­tion ayant une va­leur éco­no­mique a été di­vul­guée. On se sou­vient du tol­lé qu’avait pro­vo­qué une dis­po­si­tion si­mi­laire, lors des dé­bats sur la loi Ma­cron au prin­temps der­nier. Au point que l’ar­ticle en ques­tion avait fi­ni par être re­ti­ré. Cette fois-ci, c’est à l’échelle européenne que le com­bat se mène. Une pé­ti­tion a d’ailleurs été lan­cée par la jour­na­liste de France 2 Elise Lu­cet.

Qu’on ne s’y trompe pas : les jour­na­listes ne sont pas au-des­sus des lois. Ils s’y conforment et s’y sou­mettent. En France, la pro­vo­ca­tion aux crimes et dé­lits, la dif­fa­ma­tion ou l’in­jure sont heu­reu­se­ment ré­pri­mées. Mais la sé­cu­ri­té ne doit pas ser­vir d’ali­bi au lé­gis­la­teur pour faire li­tière des prin­cipes qui ont fon­dé l’exer­cice du jour­na­lisme de­puis plus d’un siècle. La li­ber­té d’in­for­mer et d’être in­for­mé n’est pas un gad­get. Dans une dé­mo­cra­tie, c’est un gage de bonne san­té.

Com­ment ga­ran­tir aux té­moins et autres lan­ceurs d’alerte la pro­tec­tion du se­cret des sources, condi­tion sine qua non du bon exer­cice de notre mé­tier ?

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