La pho­to et le té­lé­phone

Où l’on voit qu’on peut pas s’en pas­ser

L'Obs - - Chronique - D. D. T.

Amé­ri­caine, Ka­the­rine Chap­pell tra­vaille aux e ets spé­ciaux pour le ci­né­ma et la té­lé­vi­sion mais elle aime vivre du vrai. En va­cances à Jo­han­nes­bourg, Afrique du Sud, il y a pas loin un parc où vivent des ani­maux sau­vages en li­ber­té et on peut se pro­me­ner en voi­ture par­mi eux. On prend de chouettes pho­tos. C’est ce que fait Ka­the­rine. Un guide, au­quel on loue la voi­ture, à cô­té de qui elle est as­sise, tient le vo­lant. Pour que les pho­tos soient plus nettes, ou parce qu’il fait chaud, ou parce qu’elle manque d’air, ou tout bê­te­ment parce qu’elle aime pas­ser le bras à l’ex­té­rieur, Ka­the­rine a bais­sé la glace. Une lionne ne manque pas l’oc­ca­sion. Tan­dis que son mâle semble pen­ser à autre chose, une pho­to en té­moigne, prise par un autre tou­riste dont la voi­ture sui­vait celle de Ka­the­rine, elle passe la tête par la fe­nêtre ou­verte, mord Ka­the­rine à la gorge, puis le chau eur au bras lors­qu’il tente de la pro­té­ger, c’est le drame, le couple de lions s’éloigne, les se­cours fi­nissent par ar­ri­ver mais trop tard, l’in­sou­ciante tou­riste est morte. On s’en sou­vien­dra dans sa fa­mille. Dans celle du guide pa­reille­ment, et des pro­prié­taires du parc. Les­quels n’avaient pas lé­si­né sur les pan­neaux d’aver­tis­se­ment : « Ne ja­mais bais­ser les vitres de la voi­ture. Ani­maux sau­vages. Dan­ger ». C’est qu’aux tou­ristes, il faut tout leur dire. On en a vu un, un jour, qui avait bais­sé la glace juste un peu. Un lion avait ap­puyé ses grosses dents sur la fente et ça avait su pour la faire des­cendre com­plè­te­ment. S’il n’y avait que les tou­ristes ! Les gens du coin. En fé­vrier, un ga­min de 13 ans, pour être ren­tré plus tôt chez lui, prend un rac­cour­ci par le parc en vé­lo. Pour­chas­sé par un gué­pard, il a été mor­du deux fois mais bon, il s’en est ti­ré. Ça vous donne une idée. Vous en avez, ils au­raient be­soin de pan­cartes « In­ter­dit aux fau­teuils rou­lants », « Dé­fense de cir­cu­ler dans le parc en trot­ti­nette », « Pas de ca­ca­houettes aux tigres ». Parce qu’on les laisse les pho­to­gra­phier, ils croient que les ani­maux sau­vages ont at­teint notre de­gré de ci­vi­li­sa­tion. S’ils l’avaient at­teint, on ne les ap­pel­le­rait plus sau­vages. Faut être lo­gique. Ils sont dé­jà bien as­sez en­dor­mis comme ça. Si vous voyiez tout ce qu’on leur donne à bou er !

La pho­to. Droit fon­da­men­tal de l’homme. Et de la femme. Et de l’en­fant. Et de l’ani­mal s’il est as­sez in­tel­li­gent. C’est comme le té­lé­phone. Un tel droit de l’homme qu’il en est presque de­ve­nu un de­voir. L’homme mo­derne est de­ve­nu si per­fec­tion­né qu’il porte son té­lé­phone et sa ca­mé­ra dans le même ap­pa­reil. Quand il ne l’a pas, il se sent tout nu. A propos de toute nue, il y a la soeur de You­nès. You­nès vient d’être condam­né à qua­torze ans de ré­clu­sion par la cour d’as­sises de Sei­neSaint-De­nis à cause du té­lé­phone à sa soeur. Quelle his­toire. Ça s’est pas­sé il y a deux ans. Lio­nel se ren­dait à l’an­ni­ver­saire d’un co­pain. Il ne pen­sait pas à mal. C’est un bon gar­çon, pas ché­tif, pas cos­taud non plus. Seize ans d’âge. You­nès, âgé de dix­neuf ans, force de la na­ture, l’agresse sur son che­min, lui saute des­sus. Le frappe pen­dant une di­zaine de mi­nutes, sans ré­pit. Coups de pied, coups de poing. C’est le vi­sage, par­ti­cu­liè­re­ment, qui est vi­sé. Lio­nel est mort le vi­sage mé­con­nais­sable. Il ne trai­te­ra plus la soeur de You­nès de pute, ça ser­vi­ra aux autres qui la traitent la même chose. C’est que la soeur de You­nès, qui a un an de moins que lui, pas en­core dix-huit, il faut dire qu’elle a fait quelque chose qui nuit à la ré­pu­ta­tion de son frère, sans par­ler de la sienne propre et de toute la fa­mille. Elle a joué des scènes por­no­gra­phiques qui tournent sur in­ter­net où elles ont été vues des mil­lions de fois. Et qu’on ne peut même pas en re­ti­rer. Quand You­nès a su qu’il avait tué Lio­nel, il s’est ren­du à la po­lice. Il ne vou­lait pas tuer. Ou bien si, mais pas que Lio­nel meure. You­nès était trop mal­heu­reux. Il vient donc de prendre qua­torze ans de ré­clu­sion, à 21 ans, com­pas­sion pour You­nès, dé­pas­sé par une his­toire qu’il ne pou­vait ar­rê­ter. Vous sa­vez ar­rê­ter in­ter­net, vous ? J’ai une soeur dans un film por­no­gra­phique. Por­no­gra­phique pour 450 eu­ros. Ils l’ont payée 450 eu­ros pour qu’elle se fasse fil­mer. Ils l’ont mise sur in­ter­net, ma soeur. Et pour­quoi qu’elle a fait ça ? C’est qu’il fal­lait bien qu’elle vive, elle avait be­soin de 450 eu­ros pour payer sa fac­ture de té­lé­phone.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.