Quand vous par­lez du « film de Guillaume », on en­tend « Guillaume Ni­cloux », mais aus­si « Guillaume De­par­dieu », votre fils…

L'Obs - - Culture -

Entre Guillaume Ni­cloux et moi, il s’est pas­sé quelque chose, c’est sûr. Il y avait Isa­belle, qui tra­vaillait comme une ma­lade, moi, qui ne fai­sais rien, qui « y al­lais », et lui, l’au­teur, le met­teur en scène, qui a for­cé­ment une his­toire par­ti­cu­lière avec cet en­droit in­sen­sé, dans cette chaleur in­sup­por­table, qui étou e jus­qu’aux sen­ti­ments. An­to­nio­ni au­rait pu fil­mer ça, quand il a réa­li­sé qua­si­ment au même en­droit « Za­bris­kie Point » (1970), mais l’époque était à l’an­ti-ci­né­ma, alors Ni­cloux, c’est plu­tôt Ros­sel­li­ni quand il filme « Strom­bo­li » (1950) : tout ce­la, c’est au­tant de fils qui se touchent en lui, alors Ni­cloux, c’est un peu Fran­ken­stein! Quand j’ai vu le film, j’ai vu un au­teur. On peut dire de lui ce que l’on dit de JeanPaul Rap­pe­neau : il n’y a rien dans le pa­nier, tout est sur l’écran. Par­don d’in­sis­ter, mais n’est-ce pas aus­si «le film de Guillaume De­par­dieu » ? Pour dire la vé­ri­té… ça m’a don­né des ailes. Guillaume Ni­cloux, c’est Guillaume… Par mo­ments, je ne sa­vais pas au­quel j’avais a aire, c’était in­fi­ni­ment trou­blant. Guillaume De­par­dieu au­rait très bien pu écrire une his­toire comme celle-là, c’était tout à fait son truc, à lui aus­si. Tous deux ont éga­le­ment en com­mun une es­pèce de ri­gueur qui ne met pas les autres à l’aise, une ri­gueur sans la carte. Et aus­si une exi­gence ter­rible. Peut-être que Ni­cloux a été tout au long de cette aven­ture ce­lui que mon fils Guillaume n’a pas osé être avec moi, que je n’au­rais peut-être pas sup­por­té. Ce que j’ai ac­cep­té de Ni­cloux, je ne l’au­rais sans doute pas to­lé­ré si c’était ve­nu de Guillaume. J’ai l’im­pres­sion qu’une mince couche s’est per­fo­rée, et qu’ain­si l’amour s’est mon­tré. On ne le voit pas for­cé­ment dans le film, mais ça y est tout le temps quand même. Alors, à la fin, quand je vois Mi­chael [le nom du fils dans le film, NDLR], ça n’a pas été fa­cile à vivre… De tout le tour­nage, je n’ai pas bu une goutte d’al­cool. L’as­cèse, je connais aus­si, mais ja­mais à ce point-là et c’était sans le faire ex­près. Comme si j’avais vrai­ment ren­dez-vous avec lui.

A Cannes, avez-vous pen­sé un mo­ment que le film se­rait ci­té au pal­ma­rès ?

Je n’avais pas très en­vie d’al­ler à Cannes, je m’en fous, moi, de Cannes, mais puisque nous y sommes al­lés, j’au­rais bien ai­mé que l’on donne le prix du scé­na­rio à Guillaume Ni­cloux, il le mé­ri­tait. Le pal­ma­rès res­semble à ce qu’est de­ve­nu Cannes, il est fran­co­fran­çais bour­geois. Ce qui ne m’em­pêche pas d’être pro­fon­dé­ment heu­reux pour Vincent Lin­don, qui est un gar­çon mer­veilleux et qui contri­bue gran­de­ment à la ré­sur­rec­tion d’un ci­né­ma fran­çais que nous n’avons plus et qui nous est es­sen­tiel. Vincent a en lui cette force qui ins­pire le dé­sir et qu’il com­mu­nique au spec­ta­teur. Pour ce qui est de Maï­wenn et Em­ma­nuelle Ber­cot, en re­vanche, pas­sons… Quant à la Palme, je ne suis pas sûr que « Dhee­pan » soit le meilleur film de Jacques Audiard, dont j’avais ado­ré « Un pro­phète », mais je suis heu­reux pour lui. Sur­tout, il a par­lé de son père, je me de­mande même si ce n’est pas la pre­mière fois. Et Mi­chel Audiard, c’était quel­qu’un, le livre qu’il a écrit après la mort d’un de ses fils, « la Nuit, le jour et toutes les autres nuits », est un chef-d’oeuvre ab­so­lu. Quand, sur scène, Jacques a par­lé de Mi­chel, les étoiles brillaient dans ses yeux. On peut avoir confiance, al­lez, peut-être qu’il va gué­rir ! En ou­vrant la porte, tout à l’heure, vous m’avez dit que vous étiez fa­ti­gué et avez pré­ci­sé que ce­la n’avait rien à voir avec le fait que vous vous étiez cou­ché à 4 heures, après avoir ter­mi­né le tour­nage du film de De­lé­pine et Ker­vern. De quelle fa­tigue par­liez-vous ? Je ne parle pas du burn-out, je parle de cette fa­tigue qui fait que l’on per­çoit moins l’in­tel­li­gence des gens. Etre fa­ti­gué ne veut pas dire que je n’aime plus les gens… mais je ne me sens pas bien ici, parce que la France n’est pas bien : les gens ne se parlent plus, il n’y a plus de joie, plus d’échanges, plus per­sonne ne s’in­té­resse à la po­li­tique. At­ten­tion, ça n’a rien à voir avec les Fran­çais, ça a à voir avec la mon­dia­li­sa­tion, avec l’Eu­rope. Si in­ter­net avait exis­té de leur temps, de Gaulle ou Mau­riac ne se se­raient pas im­po­sés ou, du moins, ils au­raient eu du mal face à cette uni­for­mi­sa­tion, cet écra­se­ment des va­leurs. Même chose pour Ros­sel­li­ni ou Pia­lat. Moi, si à l’étran­ger on m’aime en­core bien, ce n’est pas parce que j’ai fait des films, c’est parce que j’ai pis­sé dans un avion et parce que j’ai main­te­nant un pas­se­port russe! Peut-être aus­si que les gens voient bien que je suis libre, et que nous ne sommes plus très nom­breux à l’être. Alors, oui, je suis libre. Libre aus­si, par exemple, de dire à Pou­tine, que je consi­dère comme un ami, que je dé­teste Sta­line: quel­qu’un qui a ame son propre peuple, qui oblige les gens à s’entre-dé­vo­rer fait ac­com­plir à l’hu­ma­ni­té un bond en ar­rière de plu­sieurs mil­liers d’an­nées. Je vais jouer Sta­line dans le film que Fan­ny Ar­dant va réa­li­ser d’après le livre « le Di­van de Sta­line », de Jean-Da­niel Bal­tas­sat. D’ailleurs, Fan­ny va ve­nir s’ins­tal­ler ici pour écrire, elle fait par­tie des êtres d’ex­cep­tion. Et je ne cher­che­rai cer­tai­ne­ment pas à res­sem­bler phy­si­que­ment à Sta­line, pas parce que j’au­rais du mal, mais parce que le ci­né­ma s’en fout, de la res­sem­blance ! Et même, il faut la fuir, la res­sem­blance ! Per­sonne ne com­prend rien à la Rus­sie, per­sonne! Vous sa­vez si Phi­lippe Au­guste a tou­jours bien agi, vous ? Moi non plus, je ne sais pas. Alors, la Rus­sie… La Rus­sie n’a pas de mon­tagnes as­sez hautes pour ar­rê­ter le vent, alors le vent la tra­verse de part en part, et le vent qui sou e sans re­lâche rend fou.

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