On a par­fois du mal à faire le lien entre l’es­prit de Ca­van­na, faus­se­ment bête et faus­se­ment mé­chant, et l’es­prit du « Char­lie » d’au­jourd’hui.

L'Obs - - Culture -

Ce lien c’est « Char­lie Heb­do », même ty­po, même lo­go, avec un es­prit di érent, certes. Mais je ne vais pas les al­lu­mer. C’est tel­le­ment dur de faire un jour­nal après ce qui est ar­ri­vé. Luz l’ex­plique dans ses in­ter­views et dans son livre (1). Pour être drôle il faut être en forme et avoir un re­gard acé­ré sur le monde. Après, ce sont des choix édi­to­riaux. Les cou­ver­tures sont les vi­trines du jour­nal. Et quand on re­garde la ru­brique de « celles aux­quelles on a échap­pé », on voit bien que les des­si­na­teurs rament. Dans votre film, on voit Ca­van­na, plus jeune, évo­quer ceux qu’il ap­pelle les « cons vo­lon­taires ». Qu’en­tend-il par là ? Ca­van­na com­mence par dire : « Les cons, c’est ceux qui ne veulent pas se ser­vir des boyaux de leur tête. » C’est une ma­gni­fique ar­chive du dé­but des an­nées 1970. Il dis­tingue les « cons de nais­sance » et les « cons vo­lon­taires », par les­quels il dé­signe des gens in­tel­li­gents qui pré­fèrent igno­rer qui ils sont par peur de dé­cou­vrir des choses qui met­traient en pé­ril leur confort ou leurs pe­tites vies d’in­tel­lec­tuels. « Dès qu’on met en marche la rai­son, ça vous en­traîne très loin, ça élar­git l’ho­ri­zon, ça creuse sou­dain un grand abîme de­vant vos pas et il y a des gens qui ont peur, qui ne veulent pas y al­ler, et qui pré­fèrent ou­blier qu’ils ont une rai­son et ne pas s’en ser­vir. » Sa ré­flexion prend un sens par­ti­cu­lier au­jourd’hui dans le contexte po­li­tique et so­cial fran­çais. Les cons vo­lon­taires sont ceux qui re­noncent à se mettre en dan­ger et pré­fèrent taire ce qu’ils pensent pour sau­ver un compte en banque ou une ré­pu­ta­tion.

Ca­van­na n’était pas que « Char­lie ». Le dé­tail risque de pas­ser in­aper­çu, tout le monde n’ayant dé­ci­dé­ment que « Char­lie » à la bouche, mais le film des Ro­bert est aus­si un do­cu­men­taire sur un écri­vain. Un bon, un vrai, un va­leu­reux écri­vain. Notez bien son titre : « Jus­qu’à l’ul­time se­conde, j’écri­rai ». Une phrase de Ca­van­na. Celle d’un prince qui s’est bat­tu jus­qu’au bout, plume au poing, contre cette sa­lo­pe­rie de Par­kin­son : « Si vous pou­viez voir le gri­bouillis que bar­bouille mon stylo en ce mo­ment même… ! Mais je lut­te­rai, j’ai be­soin de par­ler ou je meurs. Ma pa­role, c’est l’écri­ture. A la main. Tant que je pour­rai écrire une ligne, je se­rai pré­sent par­mi les vi­vants. Elle ne m’au­ra pas. » Ces mots-là sont dans « Lune de miel », son der­nier livre, un grand livre. Pa­ru chez Gal­li­mard, comme Cé­line, Ay­mé et Que­neau, dont Ca­van­na était une sorte de ne­veu mous­ta­chu. Avec sur la cou­ver­ture, pour la pre­mière fois, sa si­gna­ture com­plète : Fran­çois Ca­van­na.

On était en jan­vier 2011, Ca­van­na n’in­té­res­sait plus grand-monde, et sur­tout pas son édi­teur Al­bin Mi­chel, qui ne le pre­nait même plus au té­lé­phone. Ça n’avait pas tou­jours été le cas. Pau­vert, qui l’avait pu­blié dans les an­nées 1970, avait bien vu son ta­lent. Bel­fond aus­si, qui vend 150000 exem­plaires des « Ri­tals » en 1978, puis dé­croche le prix In­te­ral­lié grâce à ses « Russ­ko s ». Deux ré­cits au­to­bio­gra­phiques qui, pour la verve, l’émo­tion et la fu­reur de vivre ne sont pas loin de va­loir ceux de Jules Val­lès (on y trouve les plus belles pages pos­sible sur les cuites pa­ter­nelles, le ci­né­ma, le chô­mage et la chaude-pisse). Deux best­sel­lers un peu fou­traques, que com­plètent des di­zaines d’autres bou­quins qui cau­saient aus­si bien de Na­po­léon et de Dieu que des Mé­ro­vin­giens. Ca­van­na, c’était l’au­to­di­dacte qui avait dé­vo­ré « les Mi­sé­rables » dans son en­fance. Est-ce pour ça, comme dit Willem, qu’il « sa­vait ex­pli­quer aux gens qui n’ont pas l’ha­bi­tude de lire » ? C’est un art qui n’est pas don­né à tout le monde. On le re­trouve à l’état pur dans « Lune de miel », ce concen­tré de sou rances, d’in­tel­li­gence et d’hu­mour où re­viennent sa jeu­nesse de fils d’im­mi­gré, le STO en Al­le­magne, où il avait lais­sé une oreille, la ten­ta­tive de sui­cide la veille du ma­riage de sa fille, les joyeuses an­nées « Ha­ra-Ki­ri », la rage sourde de­vant la re­prise en main de « Char­lie » par un « am­bi­tieux » qui s’ap­pelle Phi­lippe Val.

Ca­van­na était « un des der­niers hon­nêtes hommes de ce siècle pour­ri », di­sait Des­proges qui n’avait pas peur de le com­pa­rer à Ra­be­lais. C’était aus­si un sty­liste qui sa­vait tout « pi­no­cher à la vir­gule ». On le lit, on en­tend sa voix à chaque ligne. Ça non plus n’est pas don­né à tout le monde. Même Mi­chel Tournier, qui au­rait bien fait de lui don­ner le Gon­court, confes­sait sa ja­lou­sie de­vant cer­taines pages sen­suelles des « Yeux plus grands que le ventre ». C’était en 1983 dans « Apo­strophes ». Ca­van­na, se­lon un in­té­res­sant mé­moire en so­cio­lo­gie lit­té­raire de Léa Do­ny, au­ra été avec Jean d’Or­mes­son l’un des plus fré­quents in­vi­tés d’« Apo­strophes ». D’Or­mes­son est dé­sor­mais dans la Pléiade, comme Ra­be­lais, Val­lès et Cé­line. Ca­van­na pas en­core. Qu’at­ten­don chez Gal­li­mard ?

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