Sal­ter en pi­qué

PAR JAMES SAL­TER, TRA­DUIT PAR PHI­LIPPE GAR­NIER, L’OLI­VIER, 246 P., 21 EU­ROS.

L'Obs - - Critiques - DI­DIER JA­COB

En pleine guerre de Co­rée, le lieu­te­nant Sal­ter, pi­lote de chasse dans l’US Air Force, a exé­cu­té une cen­taine de mis­sions, au cours des­quelles il eut sou­vent à en dé­coudre avec les pi­lotes russes. Là-haut, dans le ciel, le Mig-15 so­vié­tique avait, sur le F-86 que pi­lo­tait Sal­ter, une lé­gère su­pé­rio­ri­té : il pou­vait mon­ter jus­qu’à 48 000 pieds, contre 45 000 pour son ri­val amé­ri­cain. Entre les mis­sions, les o ciers jouaient aux cartes, fré­quen­taient les pros­ti­tuées lo­cales ou pro­fi­taient de ces longs temps morts pour lire : l’ar­mée amé­ri­caine met­tait à la dis­po­si­tion de ses trou­fions des ou­vrages du ré­per­toire, qu’elle pu­bliait elle-même. Pour l’au­teur d’« Un sport et un passe-temps », la dé­cou­verte des clas­siques de­vient bien­tôt plus ex­ci­tante que d’avoir un Mig dans sa ligne de mire, et de pres­ser sur le bou­ton. C’est trois ans après la fin de la guerre, en 1956, que Sal­ter pu­blie son pre­mier ro­man où il ra­conte les faits de gloire de son hé­ros, Cleve Con­nell, pi­lote comme lui. Un ro­man res­té à ce jour in­édit, et pre­mier coup de maître d’un écri­vain-né. Com­ment le jeune Sal­ter a-t-il pu être aus­si bon, aus­si vite ? Voyez la ma­nière dont il ins­talle le dé­cor, son hé­ros Cleve à peine ar­ri­vé sur le théâtre des opé­ra­tions : « C’était une drôle de terre, le Ja­pon, comme les cieux brillam­ment so­len­nels qui la re­cou­vraient. Il avait l’im­pres­sion de mar­cher sur une page d’his­toire. C’était une sen­sa­tion trou­blante. Il était por­té par un cou­rant du des­tin, tout à fait seul, aus­si seul qu’un homme en train de mou­rir. » Pour dé­crire la non­cha­lance feinte des o ciers qui par­taient au com­bat comme d’autres vont au ca­fé, ou le vrom­bis­se­ment des zincs dont on guette au loin la sil­houette, re­tour de mis­sion, pour sa­voir si ça a bar­dé, nul ne peut battre Sal­ter. Les avions se po­si­tion­naient dans le cir­cuit de piste pour at­ter­rir, et c’est là « qu’ils pa­rais­saient le plus in­des­truc­tibles. Du mé­tal froid. Rien ne pou­vait ter­nir leur grâce ar­gen­tée ». Il ajoute : « Les dé­parts étaient émouvants; mais les re­tours, même les plus tran­quilles, avaient quelque chose de trans­cen­dant, et le coeur bon­dis­sait de joie. Du Nord ils étaient re­ve­nus une fois de plus, brefs éclairs de splen­deur. » Peu à peu, les com­bats se font plus durs, plus dan­ge­reux aus­si. Comme dans la vie ? La prose de Sal­ter, ra­cée comme un fu­se­lage, n’a ja­mais ra­con­té autre chose. Qu’il s’agisse de la vie des couples ou des mis­sions d’un avia­teur en terre étran­gère, c’est tou­jours la quête d’une fra­gile gloire qui pousse ses per­son­nages à mettre les gaz et, une fois par­ve­nus dans l’air im­ma­cu­lé, à goû­ter en­fin à « une tran­quilli­té in­tem­po­relle, sem­blable à un rêve d’eaux pro­fondes ».

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