Le Mit­te­leu­ro­péen

PAR OLI­VIER BAR­ROT, GAL­LI­MARD, 112 P., 11,50 EU­ROS.

L'Obs - - Critiques - JÉ­RÔME GAR­CIN DA­VID CAVIGLIOLI

Il est gé­né­reux avec les livres des autres, mais avare de ses propres confi­dences, qu’il dis­tille, au comp­te­phrases, dans des textes aus­si droits et maigres que lui. Oli­vier Bar­rot a at­ten­du d’avoir 64 ans pour pu­blier « le Fils per­du » et en­core trois autres an­nées pour écrire : « La mère de ma mère vit le jour à Ata­ki, en Bes­sa­ra­bie alors russe, dans un shtetl où l’on par­lait yid­dish, au dé­but du siècle », et pour évo­quer les siens, morts à Au­sch­witz. On n’en sau­ra guère plus. S’il se penche sur son pas­sé, c’est sans s’épan­cher. L’époque nous a désha­bi­tués de ces au­to­bio­graphes qui, fussent-ils hy­per­mné­siques, ne se pré­fèrent pas. Avec une im­pé­né­trable élé­gance d’agent double, il ra­conte ici com­ment lui, l’an­glo­phile in­vé­té­ré, n’a ja­mais ces­sé d’aimer, sans tou­jours l’avouer, la lit­té­ra­ture, la mu­sique, le ci­né­ma, les lé­gendes, les villes somp­tueuses et les « pay­sages si­nistres » de la Mit­te­leu­ro­pa que, de­puis son ado­les­cence, il a par­cou­rue en 2 CV, en Tra­bant, en Trans-Europ-Ex­press ou en DC3 tché­co­slo­vaque. De l’ex-RDA à l’ac­tuelle Rou­ma­nie, de Bu­da­pest à Prague (où il a vu en­trer, en août 1968, les chars so­vié­tiques), de Vienne à Bra­ti­sla­va, de la Bu­co­vine à la Vol­hy­nie et de la Thu­ringe al­le­mande à la Suisse alé­ma­nique, Oli­vier Bar­rot pro­mène ses sou­ve­nirs d’un jeune homme pres­sé, ses livres de che­vet (Zweig, Kun­de­ra, Hra­bal, Ca­net­ti, sans ou­blier le Her­gé du « Sceptre d’Ot­to­kar »), et sa nos­tal­gie ima­gi­naire d’une Mit­te­leu­ro­pa éclai­rée, celle d’avant le na­zisme et le sta­li­nisme. Pe­tit livre, grande émo­tion.

Ma­thieu Lin­don (pho­to) a en­ta­mé en no­vembre der­nier ce jour­nal quo­ti­dien sur son lieu de tra­vail, qui se trouve être lui-même un jour­nal quo­ti­dien. Mois maus­sades : « Li­bé­ra­tion », où Lin­don est chro­ni­queur, taille dans ses e ec­tifs. Les bu­reaux se vident. Le livre se clôt en fé­vrier, ce qui lui vaut d’évo­quer un autre mo­ment dé­li­cat : l’at­ten­tat contre « Char­lie » et l’hos­pi­ta­li­sa­tion de Phi­lippe Lan­çon, qui signe dans les deux titres et qui, pré­sent ce 7 jan­vier dans les lo­caux de l’heb­do­ma­daire, a pris une balle dans la mâ­choire. Ce Jour­nal d’un jour­nal n’a pas grand-chose de jour­na­lis­tique. Lin­don ne do­cu­mente pas la crise de « Li­bé ». Il suit l’ac­cu­mu­la­tion des jour­nées, col­lé au temps qui passe. Il ra­conte les mille mo­ments qui font la fa­bri­ca­tion d’un jour­nal, ses sou­ve­nirs de re­por­tage. Il parle de ses col­lègues, d’un ré­cep­tion­niste qui lui plaît, de Fan­chette à l’édi­tion qui lui o re du Vel­cro double face pour qu’il ra­fis­tole ses bas­kets, ce qui lui vaut cette pen­sée at­ten­drie : « S’in­té­res­ser à mes pieds, je trouve que c’est vrai­ment s’in­té­res­ser à moi. » Alors même qu’on le lit, on se de­mande qui peut bien être le lec­teur d’un tel livre. La ques­tion par­court « Jours de “Li­bé­ra­tion” » : qui est le des­ti­na­taire d’un ro­man, d’un livre, d’un ar­ticle de presse, d’un jour­nal ? Ch­ro­ni­quant le té­moi­gnage d’un ma­rine ayant ser­vi en Irak, Lin­don dé­cide de cou­per un pas­sage sur « un sol­dat bles­sé qui n’ar­rê­tait pas de se faire opé­rer », de peur de dé­mo­ra­li­ser Lan­çon sur son lit d’hô­pi­tal, « si ja­mais il li­sait cet ar­ticle ». Tous les jour­naux sont in­times. Un lec­teur n’est ja­mais que le té­moin for­tuit d’un mes­sage qui ne lui est pas di­rec­te­ment adres­sé.

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