Com­ment com­pre­nez-vous ces fa­meux « stades de l’exis­tence » par quoi on ré­sume sou­vent la phi­lo­so­phie kier­ke­gaar­dienne ?

L'Obs - - Débats -

Ce n’est pas du tout es­sen­tiel dans l’oeuvre, même si c’est ce qu’on en re­tient par fa­ci­li­té. Il n’y a en ef­fet au­cune phi­lo­so­phie sys­té­ma­tique chez Kier­ke­gaard, et l’ar­ti­cu­la­tion entre ces stades est elle-même très com­plexe. Ce­pen­dant, dans « les Stades sur le che­min de la vie » et dans « l’Al­ter­na­tive », il parle des stades es­thé­tique, éthique et re­li­gieux, qui cor­res­pondent à chaque fois à un mode de consis­tance du su­jet. Le « je » es­thé­tique est ce­lui de Don Juan, un « je » ro­man­tique, tour­né sur lui-même et to­ta­le­ment in­con­sis­tant. Le « je » éthique est ce­lui du « je le veux » ou « je dois » dé­ter­mi­né par la loi. Enfin, le « je » re­li­gieux est ce­lui du saut dans la foi, un « je » si­mul­ta­né­ment anéan­ti de­vant Dieu et in­té­gra­le­ment res­ti­tué, sau­vé, re­pris dans la consis­tance de la foi.

Seule­ment il n’y a pas de pro­gres­sion conti­nue entre les stades, on n’est pas chez He­gel jus­te­ment, dans « la Phé­no­mé­no­lo­gie de l’es­prit » qui s’élève pro­gres­si­ve­ment au sa­voir to­tal. Vous n’êtes donc pas obli­gé de pas­ser par l’un pour ac­cé­der à l’autre. Ce sont en re­vanche des po­la­ri­sa­tions qui per­mettent de com­prendre où vous en êtes dans votre exis­tence, quel type de su­jet vous êtes. Sa rup­ture sou­daine avec sa jeune fian­cée Ré­gine Ol­sen est aus­si connue qu’énig­ma­tique. Faut-il com­prendre son re­non­ce­ment comme une vo­lon­té d’échap­per au stade éthique pour ac­cé­der di­rec­te­ment au stade re­li­gieux ? Qu’il ait eu peur de s’en­ga­ger ou ait eu une ré­pu­gnance pour le stade éthique, ce­la m’éton­ne­rait. En re­vanche, qu’il ait été réel­le­ment as­sez tor­tu­ré pour craindre de la tuer par sa pro­fonde mé­lan­co­lie m’ap­pa­raît un mo­tif tout à fait sé­rieux. Mais ce qui me semble plus in­té­res­sant à sou­li­gner, c’est la ma­nière tout à fait in­édite qu’il a de faire de ce genre d’évé­ne­ments, bio­gra­phi­que­ment dé­ri­soires, un point d’ac­cès vers des vé­ri­tés de l’exis­tence qui sont ab­so­lu­ment ful­gu­rantes. C’est vrai­ment comme si à par­tir de ce big bang ini­tial, d’un seul coup tout l’uni­vers de l’écri­ture et de la pen­sée se dé­ploie, des oeuvres, des pla­nètes, des constel­la­tions s’épa­nouissent. Et c’est un dé­ploie­ment tel­le­ment ex­tra­or­di­naire de son gé­nie qu’il use de moyens ex­trê­me­ment dif­fé­rents : le trai­té phi­lo­so­phique, le ro­man, le théâtre… Le même mois, il pu­blie­ra ain­si « Crainte et Trem­ble­ment » et « la Ré­pé­ti­tion », qui se font mi­roir et parlent tous deux du sa­cri­fice de la bien-ai­mée. En iden­ti­fiant et en mon­trant à quel point l’écri­ture était en­ra­ci­née dans l’ex­pé­rience du su­jet sin­gu­lier, Kier­ke­gaard a vé­ri­ta­ble­ment bou­le­ver­sé la phi­lo­so­phie. Pour­quoi phi­lo­sophes-tu, de­mande-t-il à la ma­nière so­cra­tique, si­non pour dé­ter­mi­ner com­ment tu dois vivre et ce que tu dois être, pour de­ve­nir un su­jet réel­le­ment sin­gu­lier : pour exis­ter ?

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