Un SDF nom­mé De Ni­ro

PAR NICK FLYNN, TRA­DUIT PAR JU­LIE SI­BO­NY, GAL­LI­MARD, 390 P., 23,50 EU­ROS.

L'Obs - - Critiques - DI­DIER JA­COB

Un jour, Nick Flynn doit pré­sen­ter son père à Robert De Ni­ro. C’est Paul, le met­teur en scène, qui a de­man­dé au jeune ro­man­cier d’or­ga­ni­ser la ren­contre. L’ac­teur doit in­ter­pré­ter, dans un film ins­pi­ré d’un ro­man au­to­bio­gra­phique de Nick, le rôle de son père, un SDF qui vit main­te­nant dans un foyer d’ac­cueil à Bos­ton. Voi­ci donc De Ni­ro et Flynn as­sis côte à côte dans un luxueux jet pri­vé fi­lant vers Bos­ton et le foyer pour sans-abri. A l’ar­ri­vée, Nick fait les pré­sen­ta­tions. C’est un mi­racle, ex­plique-t-il, que son père soit en­core en vie. Al­coo­lique, il a 80 ans, mais on lui en don­ne­rait 160. « Je se­rais mort cent fois, à sa place, si j’avais conti­nué à boire comme il bu­vait. » Le père de Nick semble avoir ou­blié que son fils a pu­blié un livre, il y a quelques an­nées, ins­pi­ré de son his­toire. Le titre, pour­tant, était ti­ré d’une phrase que le vieil homme avait pro­non­cée : « En­core une nuit de merde dans cette ville pour­rie. » « Je lui montre le livre, lui rap­pelle que ça parle de lui, de sa vie. Je lui in­dique mon nom sur la cou­ver­ture : il est, comme à chaque fois, mé­du­sé. » Main­te­nant, le père de Nick com­mence à dé­bi­ter ses jé­ré­miades ha­bi­tuelles. Au bout d’une heure, le jeune écri­vain lui pré­sente De Ni­ro et lui ex­plique qu’il va jouer son rôle : « “Alors comme ça, vous faites un peu l’ac­teur? de­mande mon père. Et ça vous plaît?” De Ni­ro sou­rit, hausse les épaules : “Ouais, je fais un peu l’ac­teur.” » Pro­fes­seur de lit­té­ra­ture, Nick Flynn a sur­vé­cu à tout : à la honte d’avoir un père SDF, au sui­cide de sa mère, à ses an­nées pas­sées à se dé­fon­cer du soir au ma­tin et au film qui ra­con­tait tous ses en­nuis. Com­prendre : c’est, au fond, ce qu’il a tou­jours cher­ché, dans ses livres et dans sa vie. Lors­qu’il prit ce job au Pine Street Inn, une au­berge pour né­ces­si­teux, n’est-ce pas qu’il vou­lait gar­der un oeil sur son père, qui y était hé­ber­gé ? Sauf à la fin, lorsque Nick, pour s’en éloi­gner, re­joint l’équipe mo­bile, char­gée de ré­cu­pé­rer les SDF dans les rues gla­cées de Bos­ton. « Quelques mois plus tard, mon père s’est fait ex­clure du foyer et s’est re­trou­vé à la rue, si bien que j’étais re­ve­nu à la case dé­part. Je pas­sais mes nuits à sillon­ner la ville en ca­mion et à voir dé­fi­ler des bancs sur les­quels dor­mait quel­qu’un qui pou­vait, ou pas, être mon père. […] Par­fois ce n’était pas lui, par­fois si. » C’est cette his­toire, sin­gu­lière et poi­gnante, que ra­conte Nick Flynn dans le pas­sion­nant « Re­cons­ti­tu­tions » : ou com­ment le ci­né­ma, en lui don­nant à re­vivre les pires mo­ments de sa vie, a fi­na­le­ment ser­vi à Nick de bouée de sau­ve­tage, de ca­thar­sis et de thé­ra­pie.

Robert De Ni­ro dans « Mon­sieur Flynn » (2012).

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