Fée­rie pour un autre monde

PAR AL­BANE GEL­LÉ, LA DRA­GONNE, 80 P., 13,50 EU­ROS.

L'Obs - - Critiques - JÉ­RÔME GAR­CIN ANNE CRI­GNON

Elle vit au bord de la Loire, sous un ciel qui res­semble à un pla­fond de cha­pelle. Elle évite les car­na­vals et dé­teste les ha­me­çons. Elle ap­pelle ses filles tour­te­relles et fées clo­chettes. Elle a des écre­visses au bout des doigts et un po­ney blanc sous les fesses. Elle doit pen­ser à chan­ger l’eau des pois­sons et à « plan­ter » le co­chon d’Inde mort pen­dant les va­cances. Elle dort comme une « bou­gie al­lon­gée ». Elle vou­drait « pou­voir tou­cher ce qu’on nous dit » et pré­tend même « sou er sur le vent ». S’il ne te­nait qu’à elle, elle vi­de­rait les salles d’at­tente, dé­ta­che­rait les ca­ra­vanes des voi­tures et ou­vri­rait les portes des hip­po­dromes pour li­bé­rer les ga­lo­peurs. Dans ses poèmes soyeux et abra­sifs, graves et fan­tai­sistes, Al­bane Gel­lé (photo), l’au­teur de « Je, che­val » (2007) et de « Bou­gée » (2009), a l’au­dace des in­so­lents. Elle trans­forme sa vie quo­ti­dienne en fée­rie, s’obs­tine à vou­loir ha­bi­ter un monde d’avant l’hu­ma­ni­té, concasse la langue pour mieux la faire chan­ter et lance les mots dans le ciel à la ma­nière des cerfs-vo­lants ou des feux d’ar­ti­fice. « Res­te­rons-nous au bord de nos his­toires/s’il te plaît ne taillons pas comme des haies/nos ex­plo­sions in­té­rieures/lais­sons-les prendre toute la place. » A lire sans mo­dé­ra­tion.

Ce que pèse le re­mords dans une vie, com­ment on s’en ac­com­mode (ou pas), c’est le su­jet de ce ro­man re­mar­quable qui vous at­trape page 1 et vous re­pose sur terre cent trente pages plus loin, l’es­prit cha­vi­ré. Dans sa soixan­te­trei­zième an­née, un homme s’est pen­du. Un brave type, se­lon son fils Alex, mais pas beau­coup plus à vrai dire : ta­ci­turne et pe­sant, bor­né même, presque beauf. A tour­ner dans l’ap­par­te­ment, le fils trouve une lettre ar­ri­vée d’Al­ger quelques jours avant le geste fa­tal, qui an­non­çait la mort d’un cer­tain Skan­der. Tout ce qu’Alex sait sur ce Skan­der est dans un co­lis qui leur par­ve­nait chaque an­née vers Noël, un ri­tuel plein de sa­veurs su­crées, char­gé d’un mystère sur leur guerre com­mune en Al­gé­rie. Cette his­toire qui mène Alex de l’autre cô­té de la mer et re­bon­dit par deux fois de fa­çon très in­at­ten­due est un grand livre sur la lâ­che­té, son goût amer, les oeillères que l’on se fixe chaque ma­tin dans un sou­ci de confort… bien aléa­toire. Pré­cieuse lec­ture.

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