“S’in­di­gner ?” Bien plus : s’en­ga­ger !

L'Obs - - L’édito - JEAN DA­NIEL J. D.

C’est une date dont cha­cun se sou­vien­dra : celle où Be­nya­min Ne­ta­nya­hou dé­couvre qu’il peut y avoir un ter­ro­risme juif et ap­pelle à le com­battre. Nous sa­vions dé­jà après Ma­drid (30 oc­tobre 1991), Washington et l’ac­cord de prin­cipe Os­lo 1 (13 sep­tembre 1993), Aman et le pacte sym­bo­lique « ini­tia­tive de Ge­nève » (12 oc­tobre 2003), et après les an­nées per­dues par le Quar­tette hon­teu­se­ment gé­ré par To­ny Blair, que les né­go­cia­tions entre Pa­les­ti­niens et Is­raé­liens n’avaient plus de chances sé­rieuses d’abou­tir. Nous sa­vions aus­si que les mi­li­tants na­tio­na­listes re­li­gieux pou­vaient ne pas re­cu­ler de­vant le fa­na­tisme qui a conduit les Egyp­tiens à éli­mi­ner Anouar al-Sa­date et les Is­raé­liens à faire de même avec Itz­hak Ra­bin. Mais on pou­vait pen­ser que les uns et les autres en étaient ar­ri­vés à la conclu­sion qu’au­cune so­lu­tion mi­li­taire ne pou­vant s’im­po­ser, d’où qu’elle vînt, une pé­riode de paix ar­mée se pro­lon­ge­rait jus­qu’à rendre la si­tua­tion certes déses­pé­rée mais ac­cep­tée, comme ce­la avait eu lieu dans le ré­gime d’apar­theid d’Afrique du Sud.

Au­jourd’hui nous sa­vons qu’une nou­velle In­ti­fa­da peut très bien re­sur­gir, c’est-à-dire une vraie guerre de re­li­gion entre les fa­na­tiques de l’is­lam et ceux d’Is­raël. Le sio­nisme re­li­gieux se ré­vèle ma­jo­ri­taire dans la po­pu­la­tion is­raé­lienne et il se nour­rit vo­lon­tiers de fan­tasmes sus­ci­tés dans le monde par l’is­la­misme.

Y a-t-il tou­te­fois quelque chose de chan­gé ? Oui, dans la me­sure où l’on ne pou­vait s’at­tendre à cette nou­velle at­ti­tude de Be­nya­min Ne­ta­nya­hou. S’il a ou­blié que c’est sa po­li­tique et celle de ses nou­veaux al­liés (les ex­tré­mistes et les ul­traor­tho­doxes) qui ont en­cou­ra­gé les sui­ci­daires de la Ju­dée-Sa­ma­rie et tous ceux qui es­timent qu’ils sont fi­dèles à la vo­lon­té di­vine, c’est tardif et ter­ri­ble­ment ir­res­pon­sable. En re­vanche, il ne faut pas sous-in­ter­pré­ter le be­soin de chan­ger, de la part d’un homme qui jus­qu’ici n’a ces­sé de s’op­po­ser à tous les réa­listes qui pré­ten­daient trans­for­mer leurs en­ne­mis en par­te­naires.

On sait que deux pro­blèmes ont fait échouer les né­go­cia­tions même après que Ne­ta­nya­hou a dé­cla­ré se ral­lier à la so­lu­tion des deux Etats sé­pa­rés et in­dé­pen­dants. C’est, d’une part, le retour des ré­fu­giés qui se trouvent un peu par­tout, mais sur­tout en Jor­da­nie, et d’autre part l’im­mense pro­blème des ter­ri­toires oc­cu­pés de­puis 1967.

Donc un bé­bé est mort tan­dis que l’on met­tait le feu à sa mai­son et l’on ne sait pas si ses deux pa­rents pour­ront sur­vivre, et voi­ci tous les res­pon­sables de tous les mou­ve­ments com­plè­te­ment désem­pa­rés. C’est que, s’il s’est trou­vé des hommes, rab­bins ou chefs de secte, pour jus­ti­fier ré­cem­ment en­core l’as­sas­si­nat d’un chef de l’ar­mée aus­si glo­rieux que Ra­bin mais qui était bien dé­ci­dé (il avait com­men­cé à le faire) à rendre les co­lo­nies à leurs an­ciens pro­prié­taires, en re­vanche l’exé­cu­tion d’un en­fant ne souffre au­cune jus­ti­fi­ca­tion. Alors nous re­trou­vons le tra­gique ha­bi­tuel : la ri­poste at­ten­due et an­non­cée des Pa­les­ti­niens en­gen­dre­ra une ré­pres­sion à nou­veau im­pos­sible à pro­por­tion­ner. Et c’est ter­rible !

Is­raël est un étrange pays, fort dans son éco­no­mie, in­ven­tif dans ses re­cherches, créa­teur de culture dans tous les do­maines. Les élites laïques ou in­croyantes y sont nom­breuses et af­fichent une li­ber­té qui im­pres­sionne tous les étran­gers, sur­tout s’ils sont arabes (1). En même temps c’est un pays à qui tous les pri­vi­lèges ont été ac­cor­dés, y com­pris ce­lui de ne pas te­nir compte de toutes les ré­so­lu­tions des Na­tions unies le con­cer­nant. Ce­la n’a ces­sé d’être un scan­dale qui a lais­sé in­dif­fé­rent le Conseil de Sé­cu­ri­té.

Mais re­ve­nons à l’es­sen­tiel : le fait que la re­li­gion joue un rôle de plus en plus im­por­tant dans la ré­flexion sur l’Etat n’a ja­mais ces­sé de m’alar­mer (2). Pour ma part, j’ai sou­te­nu la thèse se­lon la­quelle les trois re­li­gions mo­no­théistes au­raient dû avoir pour ca­pi­tale Jérusalem : il y a tous les textes que l’on veut pour lé­gi­ti­mer ce point de vue. Ce­la re­lève de l’uto­pie, mais j’ai sou­te­nu et je sou­tiens tou­jours que la doc­trine se­lon la­quelle Dieu au­rait élu le peuple juif, ins­tal­lé sur une terre étran­gère sou­dain de­ve­nue sainte, en confiant à ce seul peuple la mis­sion de la dé­fendre contre les in­fi­dèles, cette doc­trine ne sau­rait être in­vo­quée sans un es­prit d’ex­clu­sion. Les grands écri­vains is­raé­liens ont ex­ploi­té sa­vam­ment et sou­vent avec com­plai­sance le prin­cipe de l’élec­tion. J’ai en­core en­ten­du di­manche der­nier à la té­lé­vi­sion un rab­bin par­fai­te­ment éru­dit développer l’idée que les Is­raé­liens tra­hi­raient le dieu qui les a ins­tal­lés en Is­raël en cé­dant la moindre par­celle de ce ter­ri­toire à un mé­créant. Ja­mais le culte de l’ap­par­te­nance à une terre n’a été à ce point sa­cra­li­sé.

En tout cas ja­mais ne se sont au­tant im­po­sés l’en­ga­ge­ment et la mo­bi­li­sa­tion de tous les hommes libres, dé­fen­seurs des Pa­les­ti­niens ou amis des Is­raé­liens, pour pré­ve­nir les ef­fu­sions de sang dont la pers­pec­tive en­té­nèbre à nou­veau cette terre que l’on dit sainte. (1) Voir sur ce point l’ex­cellent té­moi­gnage du ro­man­cier al­gé­rien Boua­lem San­sal que mes amis al­gé­riens ont eu tort de bou­der. (2) « Dieu est-il fa­na­tique ? » (Ar­léa) et « la Pri­son juive » (Edi­tions Odile Ja­cob), de Jean Da­niel.

S’il s’est trou­vé des hommes,

rab­bins ou chefs de secte, pour jus­ti­fier ré­cem­ment

en­core l’as­sas­si­nat d’un di­ri­geant aus­si glo­rieux qu’Itz­hak Ra­bin, en re­vanche l’exé­cu­tion d’un en­fant ne souffre au­cune

ex­pli­ca­tion.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.