Ca­mus, Op­pen­hei­mer et la bombe

L'Obs - - L’édito - JEAN DA­NIEL J. D.

Quel sou­ve­nir ! Nous n’avons peut-être pas bien com­pris ce qui nous ar­ri­vait le 6 août 1945, lorsque nous avons ap­pris le pou­voir dé­vas­ta­teur de la bombe lâ­chée sur Hi­ro­shi­ma. Nous avons été à la fois éblouis et ras­su­rés, bou­le­ver­sés, indécemment fiers. Le vain­queur avait ter­ras­sé le mal, comme dans les ta­bleaux des pri­mi­tifs. Et puis nous avons été, aus­si­tôt après, em­bar­ras­sés et comme bâillon­nés par la pen­sée de l’im­pen­sable. Car, sur la même pre­mière page de « Com­bat », il y avait l’éditorial de Ca­mus. Dé­jà maître à pen­ser de la jeu­nesse in­tel­lec­tuelle, l’au­teur de « l’Etranger » avait le pou­voir de conte­nir notre ré­ac­tion pre­mière. Il condam­nait l’usage, quelques cen­taines d’an­nées après l’in­ven­tion de la poudre par les Chi­nois, d’un autre ar­me­ment mys­té­rieux, ca­pable de dé­truire en quelques se­condes une pe­tite por­tion du monde, donc, dans un ave­nir proche, le monde en­tier.

Ca­mus plai­gnait ceux qui pou­vaient, sans an­goisse ni malaise, sous-es­ti­mer les consé­quences d’une telle vic­toire. Or il s’agis­sait bien, à ses yeux, du pou­voir d’au­to­des­truc­tion de l’es­pèce hu­maine. Ce­la ne fit alors qu’ajou­ter au pres­tige d’un écri­vain qui, à peine plus âgé que nous et moins éprou­vé que d’autres, était le seul à té­moi­gner contre ce à quoi tout le monde se ré­si­gnait avec une al­lé­gresse ir­res­pon­sable. J’ai eu sou­vent par la suite l’oc­ca­sion d’évo­quer avec lui les rai­sons de son au­dace. Nous, ses lec­teurs et ses dis­ciples, avions tou­te­fois des cir­cons­tances at­té­nuantes. Sor­tant de la guerre, nous com­pre­nions se­crè­te­ment le dé­sir des Amé­ri­cains d’en fi­nir à n’im­porte quel prix. Nous avons eu tort.

Ca­mus est long­temps res­té seul de son avis. On a la preuve dé­sor­mais que d’autres que lui, sur­tout par­mi les sa­vants qui inau­gu­raient l’ère nu­cléaire, avaient bien le sen­ti­ment que rien de sem­blable ne s’était ja­mais pas­sé, que le monde était ébran­lé dans ses ori­gines et ses fon­de­ments.

Plus tard, pour mon pre­mier voyage aux Etats-Unis, j’ai eu la chance d’être re­com­man­dé à un sa­vant, le grand phy­si­cien Robert Op­pen­hei­mer, à l’uni­ver­si­té de Prin­ce­ton. Dans une pé­riode pa­reille, l’homme qui à Los Ala­mos, dans le dé­sert du Nou­veau-Mexique, s’était vu char­gé de la mis­sion de « la pré­pa­ra­tion et l’as­sem­blage des nou­velles bombes ato­miques » n’avait au­cune rai­son de me re­ce­voir. J’avais même ap­pris par mon in­tro­duc­teur que le sa­vant était en proie à toutes les an­goisses.

Je suis ar­ri­vé à Prin­ce­ton, où je pé­né­trai comme dans un temple. Un huis­sier m’in­for­ma qu’il était pos­sible que le ren­dez-vous fût an­nu­lé se­lon les dis­po­si­tions du pro­fes­seur. Après plus d’une heure d’at­tente, j’ai pu tout

de même ren­con­trer le scien­ti­fique, dont je ne connais­sais pas en­core le rôle es­sen­tiel, pen­ché sur son bu­reau, son vi­sage pa­thé­tique et pas­ca­lien ap­puyé sur la paume de sa main. Il m’a dit : « Vous sa­vez, vous vous po­sez les mêmes ques­tions que moi. Tout le monde doit se po­ser cette ques­tion. C’est pour­quoi je n’ai rien à vous dire, rien en par­ti­cu­lier, sur ce que l’on ap­pelle le pro­grès ou le “bond

scien­ti­fique” qu’au­rait réa­li­sé l’es­prit hu­main. » Et puis il est re­tour­né dans son si­lence et sa mé­di­ta­tion. J’étais à la fois sé­duit, ad­mi­ra­tif et in­ti­mi­dé. Je n’ai pas eu la moindre ten­ta­tion d’in­sis­tance pro­fes­sion­nelle. C’est l’un des sou­ve­nirs les plus poi­gnants de ma longue car­rière. Robert Op­pen­hei­mer avait réa­li­sé qu’avec la bombe ato­mique il par­ti­ci­pait à la vé­ri­table en­tre­prise de l’au­to

des­truc­tion de l’es­pèce, non pas celle d’un homme ou d’un peuple, mais bien celle de l’es­pèce tout en­tière.

Sur ce point, on cherche en vain, en France, une ré­flexion fouillée en de­hors de celle de Ray­mond Aron. Les Amé­ri­cains, leurs hommes po­li­tiques, mais aus­si plu­sieurs pen­seurs es­ti­maient que la bombe ve­nait à point pour ob­te­nir la ca­pi­tu­la­tion du Ja­pon. En fait, les Etats-Unis sa­vaient, croyaient sa­voir ou soup­çon­naient que les Al­le­mands mais aus­si les Russes étaient très proches de la dé­cou­verte de l’arme ato­mique. C’est alors que plu­sieurs phy­si­ciens étran­gers ré­fu­giés aux EtatsU­nis (dont le cé­lèbre En­ri­co Fer­mi) ont réus­si à per­sua­der Al­bert Ein­stein d’aler­ter le pré­sident Tru­man que l’Al­le­magne na­zie pou­vait ac­qué­rir la pre­mière ces armes ca­pables de créer l’épou­vante.

Pour­quoi ce dé­bat a-t-il per­du de sa cen­tra­li­té? C’est ce que se de­man­dait une grande chercheuse fran­çaise, Thé­rèse Del­pech, avant de mou­rir il y a trois ans. Son livre sur « la Dis­sua­sion nu­cléaire au xxie siècle » (Odile Ja­cob) sou­ligne avec ri­gueur qu’un nou­veau grand dé­bat ne s’est ja­mais au­tant im­po­sé. Les rai­sons qu’elle in­voque suf­fisent à em­por­ter cette convic­tion. D’abord la pro­li­fé­ra­tion des armes ato­miques. Il y avait deux pays. Il y en a neuf. En­suite, par­mi ces neuf pays, il y a la Chine, ca­pable de développer son ar­me­ment sans de­voir s’im­po­ser la sa­gesse dont les Russes et les Amé­ri­cains ont fait preuve. Et il y a le Pa­kis­tan, dont les im­pru­dences alarment les In­diens. Il y a les nou­velles tech­no­lo­gies comme les armes an­ti­sa­tel­lites ou les dé­fenses an­ti­mis­siles et le cy­be­res­pace.

Au­tre­ment dit, les risques d’une confla­gra­tion gé­né­rale, faute d’une dis­sua­sion réus­sie par tous ces peuples, sont plus grands au­jourd’hui que na­guère.

En rai­son de la pro­li­fé­ra­tion des armes ato­miques – il y avait alors deux pays pos­sé­dant la bombe, il y en a neuf au­jourd’hui –, un nou­veau grand dé­bat ne s’est ja­mais au­tant im­po­sé.

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