Et l’idée de He­gel se­lon la­quelle « le faux est un mo­ment du vrai », pou­vez-vous l’ex­pli­ci­ter ?

L'Obs - - Débats -

Né en 1949, SLA­VOJ ZI­ZEK est un phi­lo­sophe de na­tio­na­li­té

slo­vène. Ins­pi­ré par la psy­cha­na­lyse la­ca­nienne et le mar­xisme, il de­vient au cours des an­nées 2000 une des fi­gures de proue de la pop phi­lo­so­phie mon­diale et du re­nou­veau de l’idée com­mu­niste. Très po­pu­laire

dans de nom­breux pays, no­tam­ment au­près des jeunes An­glo-Saxons, il est l’au­teur

d’une oeuvre pro­li­fique, éga­le­ment consa­crée au ci­né­ma, no­tam­ment à l’ana­lyse des films de Hit­ch­cock et de Da­vid Lynch. Deux de ses plus grands livres sont lar­ge­ment dé­diés à la pen­sée de He­gel : « le Su­jet qui fâche. Le centre ab­sent de l’on­to­lo­gie po­li­tique » (Flam­ma­rion, 2007), et« Moins que rien. He­gel et

l’ombre du ma­té­ria­lisme dia­lec­tique » (Fayard, 2015). Dans la me­sure où cette idée a la struc­ture d’un Witz, d’une blague, je vais ré­pondre à cette ques­tion au moyen d’une plai­san­te­rie bien connue sur la fin de l’ère so­vié­tique. Ra­bi­no­vitch veut émi­grer, il veut quit­ter l’Union so­vié­tique pour deux rai­sons. « Tout d’abord, dit-il au bu­reau­crate qu’il a en face de lui, ma crainte est qu’en cas de dés­in­té­gra­tion du sys­tème so­cia­liste la res­pon­sa­bi­li­té des crimes com­mu­nistes soit re­je­tée en­tiè­re­ment sur nous, les juifs. » Ce à quoi son in­ter­lo­cu­teur ré­torque en s’ex­cla­mant : « Mais rien ne chan­ge­ra ja­mais en Union so­vié­tique ! Le so­cia­lisme est là pour res­ter ! » Et Ra­bi­no­vitch de ré­pondre cal­me­ment : « Voi­là la se­conde rai­son qui m’in­cite à par­tir ! » On voit ici que la vé­ri­table rai­son de par­tir (la se­conde) ne peut être énon­cée que dans la me­sure où elle est une ré­ac­tion au re­jet, par le bu­reau­crate, de la pre­mière rai­son in­vo­quée. En­vi­sa­gé de fa­çon or­di­naire, ce dia­logue co­mique ne traite que de notre ma­nière d’ap­pro­cher la vé­ri­té : s’il se dé­roule de cette fa­çon, c’est parce que la cen­sure interdit d’énon­cer de fa­çon di­recte la vé­ri­table rai­son d’un dé­part d’URSS. En­vi­sa­gé au moyen de la dia­lec­tique de He­gel, ce dia­logue s’ins­crit au contraire dans la chose même : la ten­sion qui y est in­cluse est consti­tu­tive de la réa­li­té elle-même. Voi­là com­ment de­vrait être en­vi­sa­gée la thèse de He­gel se­lon la­quelle le che­min d’er­reur condui­sant à la vé­ri­té est par­tie in­té­grante de la vé­ri­té elle-même. Vous êtes te­nu pour un pen­seur « en­ga­gé », Sla­voj Zi­zek, vous vous ré­cla­mez en tout cas de po­li­tiques d’éman­ci­pa­tion, voire d’une idée ré­gé­né­rée du com­mu­nisme. Or pour He­gel, le fait de « prendre par­ti » est to­ta­le­ment illu­soire, puisque c’est par dé­fi­ni­tion faire le choix d’une po­si­tion uni­la­té­rale. Po­li­ti­que­ment par­lant, qu’est-ce que ça veut dire, être hé­gé­lien ? Jusque ré­cem­ment, nous avions, po­li­ti­que­ment par­lant, deux grandes lec­tures de He­gel, tout à fait op­po­sées. La lec­ture conser­va­trice (le He­gel phi­lo­sophe de l’Etat tout-puis­sant) et la lec­ture ré­vo­lu­tion­naire (qui se fo­ca­li­sait sur la né­ga­ti­vi­té so­ciale). Ces der­nières dé­cen­nies, un troi­sième He­gel, li­bé­ral ce­lui-là, a fait son ap­pa­ri­tion, tout par­ti­cu­liè­re­ment aux Etats-Unis : un He­gel pen­seur de la li­ber­té en tant que re­con­nais­sance mu­tuelle entre in­di­vi­dus libres. Mon oeuvre en­tière est di­ri­gée contre cette troi­sième lec­ture. Non, He­gel n’est pas le pen­seur d’une re­con­nais­sance mu­tuelle entre in­di­vi­dus égaux : la « to­ta­li­té dia­lec­tique » est un com­po­site de choix uni­la­té­raux ex­trêmes. Un exemple ti­ré de Proust me per­met­tra d’ex­pli­quer ce­la.

Dans un pas­sage mé­mo­rable du « Cô­té de Guer­mantes », le nar­ra­teur, qui uti­lise le té­lé­phone pour la pre­mière fois, parle à sa grand-mère : la voix qu’il en­tend est sous­traite à la to­ta­li­té « na­tu­relle » du corps au­quel elle ap­par­tient, du­quel elle jaillit tel un ob­jet par­tiel au­to­nome, tel un or­gane qui, comme par ma­gie, se montre en me­sure de sur­vivre sans ce corps dont il re­lève pour­tant. Tout se passe comme si elle se re­trou­vait seule près du nar­ra­teur, « vue sans le masque du vi­sage ». Qu’ar­rive-t-il alors au corps lors­qu’il est sé­pa­ré de sa voix, lorsque la voix est sous­traite à la glo­ba­li­té de la per­sonne ? Un court ins­tant, nous voyons, comme l’écrit le phi­lo­sophe slo­vène Mladen Do­lar, « un monde pri­vé de fan­tasme, de cadre a ec­tif et de sens, un monde désar­ti­cu­lé ». La grand-mère ap­pa­raît au nar­ra­teur hors de l’ho­ri­zon fan­tas­ma­tique de la si­gni­fi­ca­tion, de la riche tex­ture propre à la longue ex­pé­rience qu’il a de sa per­sonne, char­mante et cha­leu­reuse. Sou­dain, il voit « sous la lampe, rouge, lourde et vul­gaire, ma­lade, rê­vas­sant, pro­me­nant au-des­sus d’un livre des yeux un peu fous, une vieille femme ac­ca­blée » qu’il ne connais­sait pas.

La le­çon pro­pre­ment phi­lo­so­phique de cette scène, c’est que l’uni­té or­ga­nique d’un phé­no­mène est par dé­fi­ni­tion un piège, une illu­sion qui masque les an­ta­go­nismes sous­ja­cents. La seule ma­nière d’at­teindre la vé­ri­té d’un phé­no­mène est de dé­cou­per cette uni­té en di érentes par­ties, bru­ta­le­ment, afin de mettre en évi­dence son ar­ti­fi­cia­li­té et son ca­rac­tère com­po­site. Ce­la vaut au ni­veau de la per­sonne comme au ni­veau de la so­cié­té. Au ni­veau per­son­nel : le nar­ra­teur, afin d’at­teindre la vé­ri­té sur sa grand-mère, doit rui­ner l’ex­pé­rience qu’il a du ca­rac­tère uni­taire de la per­son­na­li­té de cette der­nière ; il lui faut la di­vi­ser en une voix obs­cène au­to­nome et en ce ré­pu­gnant reste cor­po­rel. Au ni­veau so­cial : l’uni­té or­ga­nique d’un corps so­cial doit être rui­née par la di­vi­sion de classe. Tout ce­la si­gni­fie que pour He­gel il faut en pas­ser par l’abs­trac­tion, la ré­duc­tion, la sous­trac­tion. La vé­ri­té n'est pas du cô­té de la to­ta­li­té or­ga­nique. L’un des meilleurs connais­seurs qui soient de He­gel, Gé­rard Le­brun, au­teur de « la Pa­tience du con­cept » (Gal­li­mard), a lui-même tar­di­ve­ment re­non­cé à la pen­sée hé­gé­lienne à la lu­mière de celle de Nietzsche. Il a fi­ni par voir dans l’au­teur de la « Phé­no­mé­no­lo­gie » une sorte de pen­seur ch­ré­tien, re­mo­de­lant un re­trait hors de la vi­ta­li­té, vé­cue comme dou­lou­reuse, en triomphe du « su­jet ab­so­lu ». En quoi ce­lui-ci se trompe-t-il à vos yeux ? Je suis d’ac­cord avec les diag­nos­tics de Le­brun, mais je conclus dans un sens op­po­sé au sien : ce qui consti­tue à ses yeux une cri­tique nietz­schéenne dé­vas­ta­trice de He­gel tra­duit se­lon moi la plus grande réa­li­sa­tion de He­gel. Le « re­trait de la vi­ta­li­té » est un

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