En quoi l’ex­pé­rience hé­gé­lienne parle-t-elle se­lon vous en­core si adé­qua­te­ment de notre monde contemporain ?

L'Obs - - Débats -

autre nom du su­jet lui-même, de la né­ga­ti­vi­té qui se trouve au coeur même du su­jet. En d’autres termes, ce que He­gel ap­pelle « su­jet » est une sorte de mort-vi­vant, quelque chose qui per­siste à dis­tance de la vie, et c’est jus­te­ment ça qui fait sa force. Il est tout à fait sur­pre­nant de consta­ter à quel point sont nom­breuses les ob­ser­va­tions de He­gel qui de­meurent per­ti­nentes pour notre temps. Juste un exemple. He­gel consi­dère que la co­mé­die est la forme d’art qui cor­res­pond le mieux aux pré­oc­cu­pa­tions de l’ère mo­derne, parce que son pro­pos est l’hu­main en gé­né­ral, un art sans vé­ri­té his­to­rique, qui se contente de dé­peindre la vie or­di­naire, ses conflits sans rai­son d’être, et qui, ce fai­sant, vient nous dire que l’Ab­so­lu est ré­con­ci­lié avec lui­même. Ce ta­bleau-là ne cor­res­pond-il pas à la per­fec­tion à l’uni­vers des sit­coms d’au­jourd’hui, de « Sein­feld » aux te­le­no­ve­las mexi­caines ? Vu ain­si, le monde so­cial ne semble-t-il pas fon­da­men­ta­le­ment ré­con­ci­lié ? Ne semble-t-il pas sim­ple­ment fait de gens or­di­naires et de leurs in­trigues quo­ti­diennes, pour l’es­sen­tiel ri­di­cules ? La forme même de ces sé­ries évoque le « faux in­fi­ni » hé­gé­lien : il n’y a pas de grands en­jeux, d’an­ta­go­nismes vé­ri­tables, seule­ment des in­trigues mé­lo­dra­ma­tiques qui sur­gissent et dis­pa­raissent. Il a fal­lu at­tendre notre époque pour que la réa­li­té en­gendre un pro­duit qui cor­res­ponde à la des­crip­tion de He­gel. Oui, mais la pen­sée dé­fi­ni­tive de He­gel, ce n’est jus­te­ment pas cette « fin de l’His­toire » que cer­tains ont com­prise de tra­vers ! Le mo­ment his­to­rique qui est le nôtre est un mo­ment hé­gé­lien : non pas ce mo­ment de très vive ten­sion qui pré­cède un chan­ge­ment ra­di­cal, mais le mo­ment de l’après, ce mo­ment où le chan­ge­ment a eu lieu, mais où il rate son ob­jec­tif et se trans­forme en cau­che­mar. Com­ment faire pour ne pas tom­ber dans une po­si­tion conser­va­trice, mais ap­prendre à dis­cer­ner la so­lu­tion dans et à tra­vers l’échec même de sa pre­mière ten­ta­tive de réa­li­sa­tion ? He­gel, bien sûr, fait ici ré­fé­rence à la Ré­vo­lu­tion fran­çaise, au fait que la ten­ta­tive ré­vo­lu­tion­naire de réa­li­ser la li­ber­té a dé­bou­ché sur la Ter­reur ; et son ef­fort en­tier consiste à dé­mon­trer com­ment un nouvel ordre est ce­pen­dant ap­pa­ru, dans le cadre du­quel les idéaux ré­vo­lu­tion­naires de­viennent réa­li­té. Nous nous re­trou­vons au­jourd’hui dans une si­tua­tion si­mi­laire : com­ment réa­li­ser le projet com­mu­niste après l’échec, au xxe siècle, de sa pre­mière ten­ta­tive de réa­li­sa­tion ? Il y a un ca­rac­tère im­pé­né­trable du fu­tur, une im­pos­si­bi­li­té pour l’agent de l’his­toire de me­su­rer les consé­quences de son acte. Tout ce­la, du point de vue hé­gé­lien, im­plique qu’une ré­vo­lu­tion doit être ré­ité­rée : pour des rai­sons concep­tuelles im­ma­nentes, sa pre­mière ten­ta­tive tourne tou­jours au fias­co, son is­sue abou­tit au contraire exact de l’ob­jec­tif qu’elle se pro­po­sait d’at­teindre. Ce n’est pas une rai­son pour re­non­cer à tout projet d’éman­ci­pa­tion.

de l’an­glais par Fré­dé­ric Jo­ly.

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