Les vraies rai­sons de la co­lère

Et si le sys­tème ra­ciste des amendes de la ville de Fer­gu­son ex­pli­quait les émeutes qui ont em­bra­sé la ré­gion après la mort de Mi­chael Brown, ce jeune Noir de 18 ans tué par un po­li­cier blanc il y a un an, dont la com­mé­mo­ra­tion vient de ra­vi­ver les ten­sio

L'Obs - - La Une - DE NOTRE EN­VOYÉE SPÉ­CIALE AUX ÉTATS-UNIS, VIO­LETTE LA­ZARD

Des amendes, des PV, des contra­ven­tions. C’est tout ? C’est tout, et c’est dé­jà beau­coup, quand ces sanc­tions rou­tières sont consi­dé­rées comme un ra­cket ins­ti­tu­tion­na­li­sé de la po­pu­la­tion noire de toute une ré­gion des Etats-Unis… De­puis des di­zaines d’an­nées, l’at­ti­tude des po­li­ciers mu­ni­ci­paux de Fer­gu­son, ville de la ban­lieue de Saint Louis (Mis­sou­ri), en ma­jo­ri­té blancs, gui­dés par des a prio­ri ra­cistes, prompts à ar­rê­ter, fouiller et ver­ba­li­ser des au­to­mo­bi­listes le plus sou­vent noirs, a creu­sé un fos­sé d’in­com­pré­hen­sion et de haine. C’est dans cette pe­tite ville du Mid­west qu’un Noir de 18 ans, Mi­chael Brown, a été tué il y a un an par un po­li­cier blanc de six balles à bout por­tant alors qu’il était désar­mé. Son dé­cès, ré­vol­tant mais fi­na­le­ment as­sez ba­nal dans un pays qui n’a tou­jours pas ré­glé ses conflits ra­ciaux, avait pro­vo­qué des se­maines d’émeutes. La com­mé­mo­ra­tion de la mort du jeune homme a à nou­veau em­bra­sé la ré­gion au point que l'état d'ur­gence a dû être dé­cla­ré. Pour­quoi, alors que tant d’autres morts ne dé­clenchent sou­vent que des ma­ni­fes­ta­tions qui s’épuisent comme des feux de paille ? L’exis­tence de ce ra­cket po­li­cier or­ga­ni­sé est sou­vent avan­cée comme une ex­pli­ca­tion. Ma­gis­trats, po­li­ciers, as­so­cia­tifs, ha­bi­tants, tous nous ont dé­crit les in­croyables pra­tiques qui voient des amendes non payées en­traî­ner des pé­na­li­tés exor­bi­tantes puis des man­dats d’ar­rêt qui conduisent par­fois en pri­son. Et tous le sa­vaient bien long­temps avant que le dé­par­te­ment de la Jus­tice amé­ri­cain ne le dé­couvre à son tour, en mars der­nier, après avoir pas­sé au crible pen­dant six mois le fonc­tion­ne­ment de la ville pour élu­ci­der les condi­tions du dé­cès du jeune homme.

« Alors que les Noirs amé­ri­cains re­pré­sentent 67% de la po­pu­la­tion de Fer­gu­son, peut-on lire dans le rap­port du dé­par­te­ment de

la Jus­tice, ils ont su­bi 85% des contrôles de vé­hi­cule, ont re­çu 90% des amendes et ont fait l’ob­jet de 93% des ar­res­ta­tions entre 2012 et 2014. » Pen­dant six mois, des agents fé­dé­raux ont éplu­ché plus de 35 000 do­cu­ments mu­ni­ci­paux. En plus des blagues ra­cistes échan­gées quo­ti­dien­ne­ment entre les em­ployés, ils ont dé­cou­vert un vé­ri­table sys­tème d’amendes mis en place pour ren­flouer les caisses de la ville. Le di­rec­teur fi­nan­cier de­man­dait ain­si sou­vent aux po­li­ciers d’être plus ac­tifs, pour « rem­plir le ré­ser­voir ». Pour in­ci­ter les agents à dis­tri­buer tou­jours plus d’amendes, leur bi­lan était af­fi­ché sur les murs chaque mois. Et les Noirs étaient leurs cibles pri­vi­lé­giées. « De nom­breux agents de po­lice semblent consi-

dé­rer cer­tains ré­si­dents, en par­ti­cu­lier ceux qui vivent dans les quar­tiers ma­jo­ri­tai­re­ment noirs, moins comme des ci­toyens qu’il faut pro­té­ger que comme de po­ten­tiels cri­mi­nels et des sources de re­ve­nus », conclut le rap­port. Les consé­quences de cette po­li­tique, me­née à Fer­gu­son mais aus­si dans les villes alen­tour, sont so­cia­le­ment dé­sas­treuses. Les amendes coûtent cher, en­vi­ron 100 dol­lars, alors que le sa­laire mi­ni­mum ho­raire se si­tue au­tour de 7 dol­lars. Quand l’amende n’est pas payée im­mé­dia­te­ment ou que la per­sonne ne se pré­sente pas à sa convo­ca­tion à la cour mu­ni­ci­pale, son mon­tant aug­mente au­to­ma­ti­que­ment, et des man­dats d’ar­rêt peuvent être lan­cés contre les ab­sents. De nom­breux ha­bi­tants, les plus pauvres, les moins in­for­més sur leurs droits, sont par­fois en­voyés en pri­son

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