LES CO­LOS AN­TI GHET­TO

C’est un camp d’été, comme il n’en existe plus beau­coup, qui conti­nue de prô­ner la mixi­té so­ciale. Non sans dif­fi­cul­té, no­tam­ment dans le contexte post-“Char­lie”

L'Obs - - La Une - GUR­VAN LE GUEL­LEC YAN­NICK STEPHANT

I ls n’étaient que dix-sept ce mer­cre­di 15 juillet sur le par­king de la gare RER de Bures-sur-Yvette, dans l’Es­sonne. Heu­reux, in­quiets ou (faus­se­ment) bla­sés. Treize de plus sont mon­tés dans le bus de­vant le ru­ti­lant ly­cée Ju­lesVerne de Li­mours. Et deux ont re­joint di­rec­te­ment la co­lo au cam­ping de Saint-Ché­ly-d’Ap­cher, chef-lieu de can­ton du nord de la Lo­zère, terre des vaches Au­brac, et des grasses prai­ries d’al­ti­tude cou­vertes de gen­tiane, de myr­tilles et de ge­nêts. Il y a quelques an­nées, Jean Schmitt, an­cien prof d’EPS au col­lège de Bures, re­cru­tait ses élèves à grandes bras­sées. Mais les co­los n’ont plus le vent en poupe : elles touchent moins de 7% des 5-19 ans contre 14% il y a vingt ans. Les rai­sons de ce désa­mour sont connues. Spectre de la pédophilie, han­tise de l’ac­ci­dent. Et la so­cié­té qui évolue. Les « sé­jours d’été », comme on les ap­pelle au­jourd’hui, de plus en plus loin­tains, coûtent de plus en plus cher. Leur so­cio­lo­gie a évo­lué, se concen­trant sur les plus for­tu­nés et les plus ai­dés. Les pre­miers s’ar­ran­geant pour ne pas croi­ser les se­conds.

Dans l’élan ré­pu­bli­cain de jan­vier après les at­ten­tats à « Char­lie » et à l’Hy­per Ca­cher, le gou­ver­ne­ment a dé­ci­dé de ré­agir. Il a lan­cé un ap­pel à projet, Gé­né­ra­tionCampCo­lo, et la­bel­li­sé des co­los à prix mo­dé­rés (au­tour de 400 eu­ros la se­maine) don­nant la prio­ri­té au « vivre en­semble », aux « bien­faits de la vie col­lec­tive, de la mixi­té so­ciale et des ac­ti­vi­tés de pleine nature ».

Jean Schmitt, avec son as­so­cia­tion Eva­sion 91, n’a ja­mais vrai­ment aban­don­né ce cré­neau. A 62 ans, il se veut une « es­pèce

en voie de dis­pa­ri­tion ». Saint-Ché­ly est « sa » co­lo, celle qu’il a mon­tée jeune mo­no, il y a qua­rante-cinq ans. On y dort sous tente, on fait (un peu) de quad et de mo­to­cross – parce qu’il faut bien at­ti­rer le cha­land – mais on y vit sur­tout l’ex­pé­rience de la mixi­té. Chaque an­née, l’an­cien prof réus­sit le pe­tit ex­ploit de mê­ler les en­fants de cadres de la pim­pante val­lée de l’Yvette aux pu­pilles de l’Aide so­ciale à l’En­fance (ASE) et aux « jeunes de ban­lieue » en­voyés par le Se­cours po­pu­laire. Re­por­tage à Saint-Ché­ly-d’Ap­cher, pe­tit la­bo­ra­toire es­ti­val de l’après-« Char­lie ». Avec ses notes d’es­poir, et, c’est vrai, quelques dif­fi­cul­tés.

LE DÉ­PART “C’EST MA MÈRE QUI M’A INS­CRIT, ELLE VOU­LAIT

ÊTRE TRAN­QUILLE”

Mais où est pas­sé Idris­sa? Les deux ani­ma­teurs ont beau l’ap­pe­ler sur son por­table, il reste in­joi­gnable. L’au­to­car, ve­nu tout ex­près de Saint-Ché­ly, est là de­puis

vingt minutes. Les fa­milles s’im­pa­tientent. Et l’at­tente ac­cen­tue les pe­tits drames de la sé­pa­ra­tion. La si­tua­tion est un peu confuse. Il y a ce grand gar­çon, Yo­han (1), plan­qué der­rière ses lu­nettes d’avia­teur et po­sant non­cha­lam­ment son 1,95 mètre contre la ram­barde du par­king. Bien­tôt bar­bu, il pour­rait pas­ser pour un ac­com­pa­gna­teur. Mais ses ré­ponses sont celles d’un ac­com­pa­gné : « C’est ma mère qui m’a ins­crit. Elle vou­lait être tran­quille, alors je me suis re­trou­vé ici. » Il y a aus­si les pa­rents, qui ob­servent et s’ob­servent. La mère des jumelles Zoé et Ma­ri­lou, 10 ans, est un peu déso­rien­tée. Le sé­jour de ses deux filles a été ache­té à Va­cances pour tous, le « lea­der eu­ro­péen des co­lo­nies des

va­cances », et voi­là qu’elles partent avec une autre as­so­cia­tion, sans qu’elle en ait été in­for­mée. On a enfin re­trou­vé Idris­sa. Il se trou­vait à 15 mètres, ré­fu­gié sous un ar­rêt de bus. On avait bien aper­çu ce grand gaillard de 16 ans, mais il sem­blait si peu concer­né… Le bus dé­marre.

Après Bures, à 10 ki­lo­mètres, il y a Li­mours, com­mune pros­père des confins de l’Ile-de-France, co­lo­ni­sée par des cadres pa­ri­siens dé­si­reux d’éle­ver leurs en­fants au vert. Au mi­lieu de tout ce beau monde, le père de Ch­loé, 15 ans, et de Léo, 16 ans, qui sort de deux ans de chô­mage, ex­plique ti­mi­de­ment avoir ins­crit ses deux en­fants grâce au Se­cours po­pu­laire.

Les jeunes ta­quinent Océane,

l’ani­ma­trice de 21 ans.

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