HE­GEL EX­PLI­QUÉ PAR ZI­ZEK

Mon­dia­le­ment connu, le phi­lo­sophe Sla­voj Zi­zek évoque pour “l’Obs” l’au­teur de la “Phé­no­mé­no­lo­gie de l’es­prit”, source d’inspiration de ses plus grands livres. Une pen­sée ré­pu­tée di cile, mais dont la puis­sance reste in­éga­lée

L'Obs - - La Une - PRO­POS RE­CUEILLIS PAR AUDE LAN­CE­LIN ILLUS­TRA­TIONS DEL­PHINE LE­BOUR­GEOIS

C

omment peut-on en­core être hé­gé­lien au­jourd’hui ? Ce n’est pas un apôtre vi­ta­liste de Nietzsche ou un adepte des va­che­ries de Scho­pen­hauer sur le grand idéa­liste d’Ié­na qui sou­lève la ques­tion, c’est Sla­voj Zi­zek, le der­nier des grands hé­gé­liens, qui la pose dans son maître-livre, pa­ru en juin der­nier : « Moins que rien. He­gel et l’ombre du ma­té­ria­lisme dia­lec­tique » (Fayard), fruit de dix an­nées de ré­flexion. Et le cé­lèbre pop phi­lo­sophe slo­vène d’y ap­por­ter aus­si­tôt une ré­ponse de vrai fan : ce n’est pas le sys­tème hé­gé­lien qui est dé­pas­sé, ce sont les pen­seurs

d’après qui ont conti­nué à pen­ser « comme si

He­gel n’avait pas exis­té ».

C’est un fait en tout cas que peu de phi­lo­sophes sou rent au­jourd’hui d’une ré­pu­ta­tion aus­si in­ti­mi­dante que celle de He­gel (1770-1831), hor­mis quelques idées re­çues ba­che­lières sur la dia­lec­tique « du maître et de l’es­clave » ou la si mal com­prise « fin de l’His­toire ». Si l’on use jus­qu’à la corde de­puis des an­nées dans les mé­dias l’éthique des Grecs ou la joie spi­no­ziste, l’oi­seau de Mi­nerve hé­gé­lien reste, lui, cloué au sol. Trop exi­geant concep­tuel­le­ment. Trop dou­lou­reux à en­tendre, aus­si, pour des oreilles contem­po­raines qui, en ma­tière de goût phi­lo­so­phique, aiment avant tout à en­tendre van­ter de fausses trans­gres­sions comme de vé­ri­tables li­bé­ra­tions. Ain­si que l’écri­vaient Pierre Ma­che­rey et Jean-Pierre Le­febvre dans « He­gel et la so­cié­té » (PUF), cette « mau­vaise » ré­pu­ta­tion de l’au­teur de la « Phé­no­mé­no­lo­gie de l’es­prit » ex­prime pour­tant quelque chose de juste : c’est une pen­sée dans la­quelle on n’entre pas en dou­ceur. « On y entre comme dans une ronde qui se­rait dé­jà en mou­ve­ment : une main se tend, peu im­porte la­quelle, il faut l’at­tra­per, sau­ter en marche. » La main à sai­sir, au­jourd’hui, c’est à l’évi­dence celle de Zi­zek qui, avec un hu­mour caus­tique et des al­lers-re­tours constants entre le ci­né­ma, la lit­té­ra­ture et la pen­sée, sait re­don­ner à He­gel toute sa gé­nia­li­té, celle des très rares oeuvres ca­pables de chan­ger ver­ti­gi­neu­se­ment votre fa­çon de re­gar­der le monde. He­gel est étran­ge­ment de­ve­nu au­jourd’hui un des phi­lo­sophes les plus mé­con­nus qui soient en France, où il se voit sou­vent ré­duit à sa ca­ri­ca­ture d’idéa­liste ab­so­lu, pos­sé­dant, ou du moins vi­sant, le « sa­voir ab­so­lu ». Com­ment cette dé­for­ma­tion de sa pen­sée s’est-elle ins­tal­lée ? C’est vrai, l’his­toire en­tière de la phi­lo­so­phie eu­ro­péenne, ces deux der­niers siècles, est faite des di érents dé­tour­ne­ments et rejets de He­gel, qui est la bête noire ab­so­lue de la pen­sée contem­po­raine. Pour­quoi ? Il se pro­duit avec He­gel une per­cée dans une di­men­sion unique de la pen­sée, qui est en­suite e acée, dont la vé­ri­table nature est pour ain­si dire gom­mée par la pen­sée post­mé­ta­phy­sique. L’in­dice de cet e ace­ment est l’image ri­di­cule que l’on donne de He­gel, pré­sen­té comme cet idéa­liste tout à fait ab­surde pré­ten­dant « tout sa­voir », lire dans les pen­sées de Dieu, dé­duire la réa­li­té en­tière de l’au­to­mou­ve­ment de l’Es­prit (du sien sur­tout). Nous avons là un cas exem­plaire de ce que Freud ap­pe­lait le De­cke­rin­ne­rung, le sou­ve­ni­ré­cran, un fan­tasme for­mé pour re­cou­vrir une vé­ri­té trau­ma­tique. En ce sens, l’ac­tuel tour­nant post­hé­gé­lien de la phi­lo­so­phie vers une « réa­li­té concrète », ir­ré­duc­tible à toute mé­dia­tion concep­tuelle, de­vrait plu­tôt être in­ter­pré­té comme une re­vanche post­hume et déses­pé­rée de la mé­ta­phy­sique, comme une ten­ta­tive de res­tau­ra­tion, bien que sous la forme pa­ra­doxale d’une pri­mau­té de la réa­li­té concrète. Pou­vez-vous ex­pli­quer, le plus sim­ple­ment pos­sible, la nature du pro­ces­sus « dia­lec­tique », si ca­rac­té­ris­tique de la pen­sée hé­gé­lienne ? Le coeur même de la dia­lec­tique de He­gel, c’est la cé­lèbre coïn­ci­dence des contraires, une no­tion qui donne une des­crip­tion

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