Vous dites « elles » : les do­mes­tiques se­raient donc plu­tôt des femmes ?

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Au siècle, la do­mes­ti­ci­té était mixte. Les femmes étaient bonnes, femmes de chambre, gou­ver­nantes. Les hommes, va­lets, maîtres d’hô­tel, ma­jor­domes. Le do­mes­tique « homme » était plus pré­sent au sa­lon, dans la rue. C’était une do­mes­ti­ci­té d’ap­pa­rat. Tan­dis que la bonne ou la femme de chambre, can­ton­née à la sphère pri­vée, net­toyait ou cui­si­nait. Ou, pour le dire au­tre­ment : le do­mes­tique homme, c’était le luxe; la ser­vante femme, le be­soin ! Peu à peu, par ra­tio­na­li­té éco­no­mique, la bour­geoi­sie a ré­duit son per­son­nel. Les pre­miers mé­tiers à dis­pa­raître furent ceux de la do­mes­ti­ci­té d’ap­pa­rat – co­chers, ma­jor­domes, maîtres d’hô­tel –, qui n’existent plus que dé­sor­mais chez des très, très riches. Mais le be­soin sub­sis­tait : qui net­toie­rait la mai­son? Et ça, ce sont les femmes qui s’en chargent. D’où une gêne chez les fé­mi­nistes, qui s’in­ter­ro­geaient : peut-on être fé­mi­niste et em­ployer une femme de mé­nage ? Au dé­but du siècle, les fé­mi­nistes ren­con­traient dé­jà cette contradiction : elles veulent tra­vailler, mais qui va s’oc­cu­per de la mai­son? Elles pres­sentent que l’éman­ci­pa­tion des unes ne peut pas al­ler sans l’op­pres­sion des autres. No­tons que cette a aire do­mes­tique se règle entre femmes. En 1970, il n’y a pas de syn­di­cat d’employeurs de per­son­nel de mai­son, mais seule­ment un syn­di­cat d’em­ployeuses ! C’est ma­dame qui gère la femme de mé­nage, mon­sieur, lui, s’en fiche… Les fé­mi­nistes ont donc été em­bar­ras­sées, elles ne vou­laient pas voir ces pe­tites mains à leur ser­vice. Ces fem­mes­là dé­ran­geaient. Elles sont res­tées dans l’angle mort de toutes les luttes. Ex­clues du com­bat fé­mi­niste, qui se fo­ca­li­sait sur la gra­tui­té du tra­vail do­mes­tique, mais aus­si des ana­lystes mar­xistes post-68. Car la classe ou­vrière a tou­jours eu du mal à re­con­naître les do­mes­tiques comme des tra­vailleurs. On les soup­çon­nait d’être trop proches des pos­sé­dants ? Oui, exac­te­ment. Après la Ré­vo­lu­tion, d’ailleurs, les do­mes­tiques n’étaient pas consi­dé­rés comme des ci­toyens à part en­tière! Jus­te­ment parce qu’ils étaient « au ser­vice de », donc en si­tua­tion de dé­pen­dance. Le mot « do­mes­tique » gê­nait tel­le­ment qu’on a ten­té de le rem­pla­cer, en vain, par le mot « o cieux ». En 1848, les do­mes­tiques (hommes) gagnent le droit de vote. Ils de­viennent alors des « gens de mai­son », puis, au des « em­ployés » de mai­son, bref des sa­la­riés presque comme les autres. Comme si le vo­ca­bu­laire vou­lait faire ou­blier cette contradiction ori­gi­nelle : com­ment conci­lier le « ser­vice » et la dé­mo­cra­tie ? On parle au­jourd’hui d’« em­ploi de ser­vice », d’« em­ploi fa­mi­lial ». Ou, pour re­prendre un terme à la mode de « care ». Avant, on était « au ser­vice de ». On « ser­vait » les maîtres. Dé­sor­mais, on parle de « ser­vice à la per­sonne ». La forme in­tran­si­tive marque qu’il n’y a plus de rap­port de do­mi­na­tion. En di­sant « ser­vice à la per­sonne », c’est la per­sonne ser­vie qui est dé­si­gnée comme la per­sonne vul­né­rable, qui est en po­si­tion d’in­fé­rio­ri­té. Dans le « care », on évoque donc le ser­vice pour les per­sonnes âgées, les bé­bés, on tente de re­va­lo­ri­ser ce mot… en ou­bliant que ceux qui four­nissent le ser­vice sont à 98% des femmes, sou­vent pré­caires ! Les plus pré­caires étant les mi­grantes : les bonnes es­pa­gnoles des an­nées 1960 ont été rem­pla­cées par les Phi­lip­pines. Oui, mais ce n’est pas qu’une op­po­si­tion Nord-Sud. Les Cam­bod­giennes vont ser­vir des fa­milles riches à Hong­kong; les Phi­lip­pines ou les Mal­gaches, au Qa­tar. On est dans un marché mon­dial. Seul point com­mun : que ce soit à Paris ou à Rio, il y a des maîtres et des ser­vi­teurs. On est au ser­vice de Ma­dame, mais aus­si au ser­vice de Mon­sieur. Toute la lit­té­ra­ture, de Mau­pas­sant à Mir­beau, évoque le droit de cuis­sage du maître sur sa ser­vante. Ce que cer­tains édi­to­ria­listes ont nom­mé le « trous­sage de do­mes­tique », après l’af­faire du So­fi­tel… Ces re­la­tions im­po­sées, entre do­mi­nant et do­mi­né, c’est une réa­li­té qu’on ne veut pas voir. Comme la crasse des in­té­rieurs, le sexe fait par­tie du do­maine du pri­vé, qu’on veut tou­jours éva­cuer du po­li­tique. On ne s’in­té­res­se­ra donc ni à la femme de mé­nage qui net­toie les toi­lettes ni aux mains ba­la­deuses de l’em­ployeur sur les jeunes femmes à son ser­vice. Le fa­meux « ser­vice de nuit ». On re­trouve dans les ro­mans de Mir­beau ou de Mau­pas­sant la bonne conscience hy­po­crite de la so­cié­té bour­geoise face à ses do­mes­tiques. Il y a une éro­ti­sa­tion de la fi­gure de la bonne : le fan­tasme que le 6e étage se­rait for­cé­ment un lieu de dé­bauche. La ser­vante net­toie la crasse, elle est as­so­ciée à la sa­le­té, mais aus­si à la sexua­li­té. Le mé­nage, le tra­vail do­mes­tique : ce ne sont pas des pro­blé­ma­tiques tel­le­ment in­ter­ro­gées par les phi­lo­sophes. Vous faites ex­cep­tion. Evi­dem­ment c’est un ob­jet de ré­flexion mé­pri­sé… Les phi­lo­sophes aiment les abs­trac­tions, et là, il faut a ron­ter à la fois le concret et le sexué. La dia­lec­tique du maître et l’es­clave, comme di­rait He­gel, ne peut su re : entre la maî­tresse de mai­son et sa femme de mé­nage, on touche à l’in­time, un puis­sant ré­vé­la­teur. Ce que ra­conte le beau texte de Marguerite Du­ras « le Square ». En fait, cette mise à dis­tance se re­trouve dans une his­toire que ra­conte So­crate. Un jour Tha­lès tombe dans un puits, à force de re­gar­der les étoiles. Une ser­vante, ori­gi­naire de Th­race – la ré­gion d’où ve­naient les es­claves –, rit. Con­trai­re­ment au phi­lo­sophe, cette ser­vante de Th­race n’a pas de nom : elle est donc in­ter­chan­geable. Cette his­toire a sou­vent été in­ter­pré­tée comme l’op­po­si­tion entre le phi­lo­sophe et le monde des idées, et la ser­vante, la femme, dans le réel. Cer­tains voient dans son rire son in­ca­pa­ci­té à concep­tua­li­ser, mais moi, j’y vois aus­si son ironie. Per­son­nel­le­ment, je me sens plus proche de la ser­vante de Th­race que de Tha­lès lui-même! Et ce­la me semble cru­cial d’in­ter­ro­ger cette no­tion de ser­vi­tude et de ser­vice do­mes­tique, d’en faire un ob­jet phi­lo­so­phique et pas seule­ment une ri­tour­nelle an­thro­po­lo­gique.

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