De sa liai­son avec Hei­deg­ger à l’a aire Eich­mann, peut-on par­ler d’Arendt la scan­da­leuse ?

L'Obs - - Débats -

Je di­rais plu­tôt : Arendt la libre, mais il est vrai que la li­ber­té est sou­vent scan­da­leuse. « J’ai sim­ple­ment fait ce que j’avais en­vie de faire », dit-elle en 1964, lors de son fa­meux en­tre­tien avec Gün­ter Gaus pour la se­conde chaîne de la té­lé­vi­sion al­le­mande – un en­tre­tien qu’on trouve sur in­ter­net et que je re­com­mande, car c’est un do­cu­ment ex­cep­tion­nel. Que ce soit dans sa fa­çon d’être femme, d’être phi­lo­sophe, d’être juive ou d’être al­le­mande, elle est tou­jours libre et ne se dé­ter­mine ja­mais par rap­port à ce que

dé­clare-t-elle en 1948. Com­ment avez-vous ren­con­tré l’oeuvre d’Arendt et quelle place lui don­nez-vous dans la pen­sée contem­po­raine ? C’était dans l’im­mé­diat après-68. Avec quelques amis, nous avions consti­tué une sorte d’uni­ver­si­té al­ter­na­tive au­tour de Michel De­guy, mon pro­fes­seur en hy­po­khâgne. Nous étions des lec­teurs avides de Hei­deg­ger, mais nous connais­sions sa vie. Arendt est ap­pa­rue comme celle qui avait po­sé le diag­nos­tic le plus ferme sur Hei­deg­ger. Elle avait été son élève, elle s’était construite avec sa phi­lo­so­phie, elle l’avait ai­mé ; elle connais­sait aus­si ses er­re­ments po­li­tiques et, pour de bon, son na­zisme. Son che­min in­tel­lec­tuel lui per­met­tait de prendre ses dis­tances en pré­ser­vant ce qu’elle avait re­çu de lui : l’exi­gence d’une in­tel­li­gence phi­lo­so­phante. Deux livres d’elle seule­ment étaient dis­po­nibles en fran­çais : « Condi­tion de l’homme mo­derne » et « Eich­mann à Jérusalem ». Sous la di­rec­tion de Patrick Lé­vy, notre groupe a tra­duit « la Crise de la culture », puis « Vies po­li­tiques », des ou­vrages éton­nants. Une anec­dote té­moigne de mon état d’es­prit : je don­nais des cours de culture gé­né­rale à l’ins­ti­tut des té­lé­coms, pour les pos­tiers qui vou­laient pré­sen­ter l’ENA. Je leur di­sais : « Au concours, il faut sa­voir ce que les exa­mi­na­teurs veulent que vous sa­chiez, mais il faut sa­voir aus­si quelque chose de plus qu’eux. Ce plus, ce se­ra Han­nah Arendt. »

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