Arendt gran­dit en Al­le­magne et as­siste à la prise du pou­voir de Hit­ler avant de se ré­fu­gier en France puis aux Etats-Unis. Quel rôle joue dans sa pen­sée cette « édu­ca­tion al­le­mande » ?

L'Obs - - Débats -

Arendt a gran­di à Kö­nig­sberg, et sa mère, face à l’an­ti­sé­mi­tisme, lui avait fixé deux règles. Si un pro­fes­seur fai­sait une re­marque sur les juifs, elle de­vait se le­ver, quit­ter la classe et faire un compte ren­du exact. Sa mère écri­vait une lettre re­com­man­dée aux au­to­ri­tés. Et alors : « J’avais un jour de congé, c’était for­mi­dable », di­sait-elle. En re­vanche, si elle re­ce­vait des in­sultes an­ti­sé­mites ve­nant de ga­mins de son âge, elle avait in­ter­dic­tion d’y faire al­lu­sion à la mai­son : à elle de se dé­brouiller. Ces règles lui per­met­taient à la fois d’être pro­té­gée et de conser­ver sa di­gni­té ! Arendt a per­du son père très tôt et n’a ja­mais ces­sé d’être la fille de sa mère. Sa bio­graphe Eli­sa­beth Young-Bruehl ra­conte que, adulte, quand elle se trou­vait dans une si­tua­tion dé­plai­sante, elle se le­vait et di­sait, moi­tié en an­glais moi­tié en al­le­mand : « This place is nicht für meine Mut­ter Toch­ter ! » (« Ce n’est pas un en­droit pour la fille de ma mère ! ») Or sa mère est d’abord celle qui lui par­lait al­le­mand, la nour­ris­sant de chan­sons et de poèmes. Jus­qu’à la fin de sa vie, Arendt di­ra que sa pa­trie, c’est sa langue ma­ter­nelle, l’al­le­mand, même après que le na­zisme y eut in­fu­sé ses « pe­tites doses d’ar­se­nic », comme di­sait le phi­lo­logue juif Klemperer. Arendt a une fa­çon amou­reuse de par­ler de l’al­le­mand, mais sans ger­ma­no­phi­lie. Pour elle, à la dif­fé­rence de Hei­deg­ger, la langue n’est pas en­ra­ci­née dans un peuple. Une langue, ça n’ap­par­tient à per­sonne, on l’aime à tra­vers ses oeuvres et non parce que c’est la for­te­resse d’une na­tion. Tout le contraire d’un Sar­ko­zy, qui van­tait l’iden­ti­té fran­çaise et iro­ni­sait sur « la Prin­cesse de Clèves »… Dans l’en­tre­tien à la té­lé­vi­sion al­le­mande, sa pre­mière ré­ponse est une dé­né­ga­tion : « Je ne suis pas phi­lo­sophe. » Que veut-elle dire par là ? Dès 14 ans, dit-elle, « la phi­lo­so­phie s’im­po­sait » : « Si je ne peux pas étu­dier la phi­lo­so­phie, je suis pour ain­si dire per­due. » Pour­tant, en e et, elle ré­agit vi­ve­ment quand le jour­na­liste s’adresse à elle comme phi­lo­sophe. Son mé­tier, dit-elle, c’est la « théo­rie po­li­tique ». Quelle est la di érence ? C’est que les phi­lo­sophes, lors­qu’ils s’em­parent de la ques­tion po­li­tique, lui font su­bir une tor­sion par­ti­cu­liè­re­ment dan­ge­reuse. Ils ne savent pas se te­nir de­vant elle de fa­çon neutre, comme ils le font par exemple de­vant la nature. Le phi­lo­sophe trans­forme la po­li­tique en quête de la vé­ri­té, ré­ser­vée à « ceux qui savent ». Ce­la les conduit sou­vent à se rap­pro­cher d’un prince qu’ils es­pèrent éclai­rer de leurs conseils, et que ce prince se mue en dic­ta­teur ne les gêne fi­na­le­ment pas tant que ça. La dé­rive com­mence dès Pla­ton et son idée du phi­lo­sophe-roi, qu’il tente de mettre en pra­tique lors de son voyage en Si­cile chez Dion de Sy­ra­cuse. Un fan­tasme d’in­fluence du même ordre ani­mait Hei­deg­ger en 1933, lors­qu’il pen­sait être en me­sure de gui­der Hit­ler. Arendt le dit avec hu­mour à l’oc­ca­sion des 80 ans de Hei­deg­ger. « Le pen­chant au ty­ran­nique se peut consta­ter dans leurs théo­ries chez presque tous les grands pen­seurs », note-t-elle, diag­nos­ti­quant une vé­ri­table « dé­for­ma­tion pro­fes­sion­nelle » (en fran­çais dans le texte !). Dans la ligne d’Aris­tote et de la so­phis­tique, Arendt montre que la po­li­tique ne se me­sure pas à une vé­ri­té idéale : c’est plu­tôt un bien com­mun, que Dans « Condi­tion de l’homme mo­derne », son grand ou­vrage théo­rique, elle dé­fi­nit la po­li­tique comme « ac­tion »... Arendt dis­tingue trois formes de l’ac­ti­vi­té hu­maine. D’abord, le tra­vail, par le­quel l’homme as­sure la per­pé­tua­tion de sa vie bio­lo­gique : culti­ver, se faire à man­ger, etc. Puis l’oeuvre, c’est-à-dire la fa­bri­ca­tion d’ob­jets qui rendent la nature ha­bi­table : mai­sons, ou­tils, oeuvres d’art. Enfin, l’ac­tion, qui ne vise ni l’en­tre­tien du corps ni la fa­bri­ca­tion d’ob­jets, mais la mise en re­la­tion des hommes entre eux, c’est-à-dire la ci­té et la po­li­tique. Avec la ci­té, ce qui se passe entre les hommes dure plus long­temps que les hommes eux-mêmes. En août 1950, elle note : « La po­li­tique re­pose sur un fait : la plu­ra­li­té hu­maine. » Il n’y a pas d’es­sence de l’homme, juste des hommes : « La po­li­tique prend nais­sance dans l’es­pace-qui-est-entre-les-hommes, donc dans quelque chose de fon­da­men­ta­le­ment ex­té­rieur à l’homme. » Arendt s’est tou­jours ba­gar­rée contre la ten­ta­tion d’une vé­ri­té unique, contre le pou­voir des ma­jus­cules, l’Homme, l’Etre… En ce sens, tout son tra­vail théo­rique au­ra été une longue ré­ponse à Hei­deg­ger. Pu­blié en France dans les an­nées 1970, son es­sai « les Ori­gines du to­ta­li­ta­risme » ras­semble sous la même éti­quette na­zisme et com­mu­nisme. Que pen­sez-vous de ce rap­pro­che­ment ? Arendt a pris le terme de « to­ta­li­ta­risme » pour en faire un con­cept gé­né­rique sous le­quel elle uni­fie cer­taines pé­riodes du na­zisme et sta­li­nisme. C’est un rap­pro­che­ment com­plexe, dont on fait un usage contes­table. Mais elle a lu pour de bon Marx et par­tage avec lui l’idée ve­nue d’Aris­tote que l’homme, à la di érence de l’abeille, est un ani­mal po­li­tique doué de lo­gos. On ap­pe­lait Marx le « Dar­win de l’his­toire » et elle n’en ignore rien. Car, pré­ci­sé­ment, ce qui en­gendre la « ter­reur » propre au ré­gime to­ta­li­taire, c’est de faire de l’His­toire un pro­ces­sus na­tu­rel, de dé­truire l’es­pace entre les hommes comme es­pace d’in­ven­tion. Etait-elle an­ti­marxiste ? Quel était son rap­port au ca­pi­ta­lisme ? Elle ob­ser­vait que le so­cia­lisme avait en com­mun avec le ca­pi­ta­lisme de pri­ver les masses de tout ac­cès à la pro­prié­té. « Pour l’es­sen­tiel, le so­cia­lisme s’est conten­té de pour­suivre, en le pous­sant à l’ex­trême, ce que le ca­pi­ta­lisme avait com­men­cé. Pour­quoi de­vrait-il en être le re­mède ? » Ce­pen­dant, elle ne re­nonce pas au « tré­sor per­du des ré­vo­lu­tions », ces évé­ne­ments où elle voit, de ma­nière par­fois naïve, la coïn­ci­dence entre l’idée de li­ber­té et l’idée de com­men­ce­ment. A re­bours des dis­cours qui nous re­com­mandent de ne pas ju­ger au­trui, Arendt fait sou­vent l’éloge du ju­ge­ment. De quoi s’agit-il ? Quand elle parle de ju­ge­ment, il faut en­tendre « Kant ». Kant est le pen­seur de la fa­cul­té de ju­ger. Et c’est aus­si l’un des rares phi­lo­sophes qui échappent à la « dé­for­ma­tion pro­fes­sion­nelle » dont j’ai par­lé plus haut. L’un condi­tionne l’autre. En­sei­gner à pen­ser par soi-même, c’est la dé­fi­ni­tion même de l’édu­ca­tion. La vraie culture se ca­rac­té­rise non par l’ac­cu­mu­la­tion des connais­sances

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