Pour­quoi avez-vous choi­si d’in­ti­tu­ler votre livre « la Zone d’in­té­rêt » ?

L'Obs - - Culture -

Na­bo­kov di­sait qu’il y a deux sortes de titres. Ceux qui s’im­posent quand vous avez ter­mi­né le livre, comme quand vous don­nez son nom à un bé­bé une fois qu’il est né – vous l’ap­pe­lez par exemple… Edouard. L’autre ca­té­go­rie est celle de titres qui sont là de­puis le dé­but. Des titres qui sont plus pro­fon­dé­ment an­crés en vous. C’était le cas. La « zone d’in­té­rêt » est la for­mule qu’em­ployaient les na­zis pour dé­si­gner la ré­gion d’Au­sch­witz. Un nom très sur­pre­nant, avec une conno­ta­tion éco­no­mique évi­dente. Et le fait est que, quand on étu­die de près la ques­tion, on s’aper­çoit que l’Ho­lo­causte était pour une part une opé­ra­tion com­mer­ciale, la­quelle de­vait se ré­vé­ler, si­non pro­fi­table, du moins au­to­su sante du point de vue fi­nan­cier. Cette opé­ra­tion re­po­sait sur l’idée, très exa­gé­rée, que les na­zis se fai­saient de la ri­chesse des juifs à l’époque, et sur l’es­poir qu’en les en­voyant dans les camps ils pour­raient leur ex­tor­quer des mil­liards et des mil­liards.

Etes-vous al­lé à Au­sch­witz ? Oui, il y a pas mal d’an­nées. A Da­chau aus­si. La com­pré­hen­sion est im­mé­diate. Il su t d’y pas­ser quelques se­condes, et vous me­su­rez l’am­pleur de la chose. Vous sem­blez avoir plus d’a ec­tion pour les Al­le­mands que pour les Fran­çais. Pour­quoi ? Au dé­but du livre, mon hé­ros dit, alors qu’un convoi ar­rive de France : « La France est le pays le plus so­phis­ti­qué. » Saul Bel­low di­sait la même chose. Il est agréable d’être bien ac­cueilli en An­gle­terre, en Italie, par­tout. Mais la France est le seul pays qui compte vrai­ment. C’est vrai. Il y a tant de gé­nie en France, mais aus­si tant d’at­trait pour la per­ver­si­té. Ce n’est pas un ha­sard si Cé­line était fran­çais. Il y a, chez les Fran­çais, un goût éton­nant et ma­gni­fique pour l’au­to­des­truc­tion in­tel­lec­tuelle. Mit­ter­rand a dit qu’il ne s’ex­cu­se­rait ja­mais pour ce que la France a fait. En dé­pit de ses nom­breuses fai­blesses, Chi­rac a eu au moins le cou­rage de re­con­naître que la col­la­bo­ra­tion avait été une honte. « La Zone d’in­té­rêt » est votre deuxième ro­man consa­cré à l’Ho­lo­causte. Est-ce que le su­jet im­pose une dis­ci­pline par­ti­cu­lière ? J’ai­me­rais vous dire que c’est pé­nible d’écrire sur les camps, mais ce n’est pas le cas. C’est vrai que c’est la deuxième fois que je m’y in­té­resse, de ma­nière as­sez in­con­grue peut-être. Ma femme est à moi­tié juive, ma belle-mère a eu des membres de sa fa­mille qui sont morts pen­dant l’Ho­lo­causte. Mes filles sont liées à cette tra­gé­die. Ce­la ajoute sans doute une di­men­sion per­son­nelle. J’ai­me­rais écrire un troi­sième ro­man sur cette pé­riode avant de mou­rir. Ça ter­mi­ne­rait la trilogie. Vous ma­riez, dans le livre, le sexe à l’ex­ter­mi­na­tion. Estce une ma­nière de pro­vo­quer en­core ? Je n’y ai pas pen­sé pen­dant que je l’écri­vais. Je vou­lais ten­ter d’al­ler au coeur du crime. Mais il y a tout de même une part de farce dans le livre. N’est-ce pas in­con­gru ? Il y a tant d’as­pects far­cesques, et ri­di­cules, dans ce que les Al­le­mands ont fait. Re­gar­dez la vie de Mar­tin Bor­mann. On est à la fin de 1942. Tous les Al­le­mands savent que Sta­lin­grad est un dé­sastre. Qu’est-ce qui pré­oc­cupe Bor­mann à ce mo­ment-là? Chan­ger l’écri­ture al­le­mande, parce qu’il a dé­cou­vert que ce style go­thique adu­lé par tous les na­zis était en réa­li­té d’ori­gine juive. Et donc son projet était de chan­ger les ca­rac­tères des jour­naux, des livres, des pan­neaux dans les rues, dans toute l’Al­le­magne, pour une po­lice ro­maine clas­sique. Ça au­rait coû­té des mil­lions, alors que l’Al­le­magne était au bord de la faillite. Le deuxième projet sur le­quel il tra­vaillait concer­nait la sté­ri­li­sa­tion des juifs ma­riés à des aryens. Ils bud­gé­taient la chose. Sa troi­sième pré­oc­cu­pa­tion concer­nait l’obli­ga­tion pour les di­gni­taires na­zis de prou­ver qu’ils étaient de purs aryens de­puis cinq gé­né­ra­tions. Bor­mann se dé­bat­tait avec ça car son ar­rière-grand-mère était nym­pho­mane, et il avait du mal à sa­voir qui était son ar­rière-grand-père. Jus­qu’en avril 1945, Bor­mann conti­nuait de rem­plir des for­mu­laires pour prou­ver son arya­ni­té ! Tout ce­la est ri­di­cule. Quant au lan­gage lui­même, vous connais­sez la théo­rie se­lon la­quelle l’Ho­lo­causte n’au­rait pu avoir lieu dans une autre langue. L’al­le­mand est la langue ma­ter­nelle de l’Ho­lo­causte. Si, dans les an­nées 1930, on avait de­man­dé aux his­to­riens où l’Ho­lo­causte al­lait avoir lieu, ils au­raient pa­rié sur la France. Mais il est di cile d’ima­gi­ner l’Ho­lo­causte en fran­çais. Ce n’est pas dans la mu­sique des mots. Alors qu’en al­le­mand cette langue à la fois su­blime et hor­rible, ça fonc­tionne très bien. C’est pour­quoi j’ai glis­sé des mots d’al­le­mand dans les dia­logues de mes per­son­nages. Vous êtes, de­puis quelques an­nées, ins­tal­lé à New York, après avoir vé­cu la plus grande par­tie de votre vie à Londres. Quel est votre sen­ti­ment sur la vie et la po­li­tique amé­ri­caines ? Avec l’élec­tion d’Oba­ma, il y a eu un grand sou­la­ge­ment. Les gens pen­saient que ça ai­de­rait le pays à sur­mon­ter le ra­cisme an­ces­tral. En réa­li­té, ça a été pire. Je me sou­viens d’un type qui re­gar­dait la té­lé, au mo­ment de l’élec­tion pré­si­den­tielle amé­ri­caine. Ça se pas­sait en Flo­ride. Ce type a dit au jour­na­liste qui l’in­ter­ro­geait : « Si un “nègre” peut de­ve­nir pré­sident, alors je peux me res­ser­vir un verre. » Cette ré­flexion, à l’évi­dence, n’était pas d’une grande in­tel­li­gence, mais c’est ce que les gens pensent là-bas. Les évé­ne­ments ré­cents le prouvent en­core. En réa­li­té, les Blancs pauvres, qui se sentent à juste titre aban­don­nés, pour ne pas dire plus, avaient au moins pour eux de ne pas être noirs. Ce ré­con­fort, aus­si ignoble soit-il, ne leur est plus pos­sible de­puis que leur pré­sident, et chef des ar­mées, est un Noir.

En Grande-Bre­tagne, ce se­rait pos­sible se­lon vous ? Un Oba­ma an­glais? Oui, peut-être. Il fau­drait bien sûr un can­di­dat cha­ris­ma­tique, mais ce n’est pas struc­tu­rel­le­ment im­pos­sible. L’An­gle­terre est, de mon point de vue, moins ra­ciste que la France. Moins an­ti­sé­mite, ça c’est évident. A lire : « la Zone d’in­té­rêt », par Mar­tin Amis, tra­duit de l’an­glais par Ber­nard Turle, Cal­mann-Lé­vy, 392 p., 21,50 eu­ros. Du même au­teur, « D’autres gens » et « Mo­ney, Mo­ney » re­pa­raissent au Livre de Poche.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.