Si­me­non, le col­la­bo

PAR PATRICK ROE­GIERS, GRAS­SET, 304 P., 19 EU­ROS.

L'Obs - - Critiques - JÉ­RÔME GAR­CIN

C’est l’angle mort de Georges Si­me­non, sa part d’ombre, sa face sombre. Même à la fin de sa longue vie, dans ses vo­lu­mi­neux « Mé­moires in­times », le pro­li­fique au­teur des « Mai­gret » pré­fère n’en pas par­ler. Comme si la seule évo­ca­tion de ce se­cret de fa­mille l’em­bar­ras­sait et même le sa­lis­sait. Ch­ris­tian, son frère ca­det, le pré­fé­ré de leur ma­man (elle n’ai­mait ni Georges ni ses livres, et vou­lait qu’il de­vînt pâ­tis­sier), l’en­fant de choeur éle­vé chez les soeurs de Notre-Dame, l’adolescent « sans chair et sans vis­cères », fut un sa­laud de la pire es­pèce. Celle des mous aux­quels l’His­toire donne l’oc­ca­sion et le pré­texte de de­ve­nir des durs, des bour­reaux. En­ga­gé, dès le dé­but de l’Oc­cu­pa­tion al­le­mande en Bel­gique, dans la col­la­bo­ra­tion avec le par­ti ca­tho­lique d’ex­trême droite Rex, que Léon De­grelle avait fon­dé afin de « rendre toute sa pu­re­té à la race wal­lonne », il par­ti­ci­pa, un re­vol­ver à la main, au mas­sacre de Cour­celles, en août 1944. Ce jour-là, le frère de l’au­teur de « l’As­sas­sin » tua lui-même le cu­ré-doyen de Char­le­roi et com­man­da l’exé­cu­tion de vingt-six autres ci­vils, en re­pré­sailles du meurtre du bourg­mestre rexiste de la ville. Ce qui lui va­lut, deux ans plus tard, d’être condam­né à mort par contu­mace. Car Ch­ris­tian Si­me­non, à la Li­bé­ra­tion, avait fui pré­ci­pi­tam­ment la Bel­gique et, sous le nom de Ch­ris­tian Renaud, avait in­té­gré la Lé­gion étran­gère, sous l’uni­forme de la­quelle il al­lait mou­rir en In­do­chine, à l’au­tomne 1947. Il avait 41 ans.

Dans sa bio­gra­phie ro­man­cée, Patrick Roe­giers ima­gine que, sur un conseil mal in­ter­pré­té d’An­dré Gide, son an­ti­hé­ros au­rait re­joint la lé­gion SS Wal­lo­nie, com­po­sée de vo­lon­taires rexistes et en­voyée sur le front de l’Est. C’est une des rares en­torses à la vé­ri­té his­to­rique que s’au­to­rise le fougueux écri­vain du « Bon­heur des Belges ». Car pour l’es­sen­tiel, tout est tra­gi­que­ment avé­ré : la fai­blesse congé­ni­tale de Ch­ris­tian, gar­çon veule qui se « vert-de-grise » sans états d’âme et sa­cri­fie au culte du na­zi belge Léon De­grelle, alias « le Paon des Ar­dennes », pour se don­ner une conte­nance et en re­mon­trer, croit-il, le naïf, à son frère aî­né. Le­quel, pen­dant ces mêmes an­nées noires, est dé­jà un écri­vain re­con­nu, un homme riche, un amant pria­pique et un châ­te­lain égoïste cou­lant des jours pai­sibles dans son parc de Ven­dée, où il conduit des cou­pés De­lage et monte des pur-sang. C’est aus­si, po­li­ti­que­ment, un at­ten­tiste qui re­fuse de por­ter as­sis­tance aux ré­fu­giés juifs, écrit dans des jour­naux proal­le­mands, cède les droits de ses ro­mans à la Conti­nen­tal, et que le dé­voie­ment de son ca­det en­combre, en bou­le­ver­sant sa car­rière mé­tho­dique. Me­né comme une en­quête à la Mai­gret, mais por­té par un ly­risme de cas­sandre, « l’Autre Si­me­non » est le ro­man noir de la fra­ter­ni­té ma­lade, le po­lar san­glant que Georges n’a ja­mais osé écrire.

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