Quand De­neuve se pros­ti­tuait

PAR ROBERT AL­DRICH, FILM AMÉ­RI­CAIN, AVEC BURT REY­NOLDS, CA­THE­RINE DE­NEUVE, BEN JOHN­SON (1975, 2H).

L'Obs - - Critiques - F. F. F. F. P. M.

A l’époque, en 1975, c’était du ci­né­ma rou­ti­nier, un po­lar comme il y en avait des di­zaines. Qua­rante ans plus tard, c’est du vin­tage : Burt Rey­nolds (photo, pas en­core abî­mé par la chi­rur­gie es­thé­tique à haute dose) joue un flic qui en­quête sur la mort d’une par­tou­zeuse à L.A. ; Ca­the­rine De­neuve (photo), su­blime, est une French pros­ti­tute de rêve ; et le reste du cas­ting est dé­li­cieux (Er­nest Borgnine, Paul Win­field, Ben John­son, rien que du bon). De plus, c’est l’un des der­niers films réa­li­sés par Robert Al­drich, le king du film d’ac­tion (« Ve­ra Cruz », « En qua­trième vi­tesse », « les Douze Sa­lo­pards »), qui avait aban­don­né son hé­ri­tage fa­mi­lial (im­por­tant) pour faire du ci­né­ma, con­trai­re­ment au sou­hait de ses pa­rents. Re­vu au­jourd’hui, le film est l’équi­valent des pulp fic­tions de ces an­nées-là : ra­pide, sexy, plein de cli­chés, amu­sant. A no­ter : c’est l’une des rares ap­pa­ri­tions (dans un film non co­chon) de la superstar du por­no de l’époque, Col­leen Bren­nan, qui joua dans des trucs in­ou­bliables comme « Su­per­vixens », « Il­sa, la louve des SS » et « Il­sa, gar­dienne du ha­rem ».

Ce film fran­çais a sai­si l’air du temps avec une fi­nesse et une jus­tesse in­éga­lées : Michel Mar­dore (1935-2009), qui fut l’une des belles plumes cri­tiques du « Nouvel Obs » de 1979 à 1986 (où il suc­cé­da à Jean-Louis Bo­ry), adapte l’un de ses propres ro­mans, pa­ru en 1970, et tente d’in­ven­ter une nou­velle fa­çon de vivre l’amour. Dans la fou­lée de Mai-68, la mode est à la li­ber­té du couple : ma­riages « ou­verts », ten­ta­tions à trois, par­tage des sen­ti­ments. On se ré­fère à Charles Fou­rier, in­ven­teur du pha­lan­stère et ardent pro­pa­ga­teur du « nou­veau monde amou­reux ». C’est là qu’in­ter­vient, avec ma­lice, Michel Mar­dore : il ob­serve un couple lyon­nais dont l’épouse, Ariel (Ca­the­rine Jour­dan, photo avec Ge­ral­dine Cha­plin), s’en­nuie, et a une aven­ture avec un hip­pie. Peu à peu, elle dé­rive vers d’autres amours, pen­sant ain­si consolider son couple avec ce nou­veau com­pa­gnon. Réa­li­sé avec pas­sion, le film prend un re­lief in­at­ten­du, plus de qua­rante ans après : en ce temps-là, on sa­vait rê­ver… Soit un mil­liar­daire so­li­taire et dé­pres­sif (Be­noît Poel­voorde), do­té d’un chau eur et va­let sty­lé (Fran­çois Mo­rel). Quand il re­marque à la té­lé­vi­sion une chô­meuse blonde (Vir­gi­nie Efi­ra) cou­pable d’avoir as­som­mé un vi­gile dans un su­per­mar­ché au moyen de la vo­laille dont elle en­ten­dait nour­rir ses deux mômes, il se met en tête de goû­ter à la vie de fa­mille. Un contrat de trois mois est si­gné : il éponge ses dettes et lui sert un an de sa­laire. En échange, elle l’ac­cueille chez elle. Ces deux-là s’ac­cor­de­ront-ils (bah oui, quoi, for­cé­ment) et, sur­tout, com­ment ? Le scé­na­rio s’ap­plique la­bo­rieu­se­ment à di érer les ré­ponses, au moyen d’e ets pré­vi­sibles et de re­tour­ne­ments conve­nus. Tout le monde, ac­teurs com­pris, s’est mis pour l’oc­ca­sion en mode pan­tou­flard. Le spec­ta­teur se­rait bien ins­pi­ré d’en faire au­tant.

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