L'OBS LES RICHES

vus par leurs do­mes­tiques

L'Obs - - La Une - DOAN BUI

Faire meuble. » C’est ce que Jus­tine (1) dé­teste le plus. « Faire meuble », ça veut dire res­ter plan­tée là, dans l’im­po­sante salle à man­ger du châ­teau, fi­gée comme une sta­tue de cire, pen­dant les grands dî­ners où Mon­sieur et Ma­dame re­çoivent. Le tout en­gon­cée dans cet uni­forme avec son col ser­ré qui vous étouffe. « Au moins, quand tu sers, tu bouges, tu t’agites, mais là, c’est atroce, tu as des four­mis dans les jambes, et c’est si long. »

Elles sont trois bonnes à ser­vir Ma­dame, sous la hou­lette de Mar­tine, la gou­ver­nante – « Faut se mé­fier d’elle, elle cafte tout à Ma­dame ! Mieux vaut qu’elle ne t’ait pas dans le nez. Si­non, t’es meuble tous les soirs. » Ces soirs-là, Jus­tine doit s’ap­pli­quer à se rendre en­core plus in­vi­sible. Con­trai­re­ment aux vrais meubles, des Louis XV et autres an­ti­qui­tés hors de prix qu’elle épous­sette tous les jours avec soin. Eux sont mon­trés avec fier­té par leurs pro­prié­taires : ils sont aus­si vieux que leur titre de no­blesse et leur for­tune.

Hé­las, Jus­tine a beau « faire meuble », elle ne peut ou­blier sa condi­tion na­tu­relle : elle a par­fois des envies pres­santes. Et, ces soirs-là, Ma­dame interdit aux « meubles » de s’es­qui­ver pour al­ler aux toi­lettes. Jus­tine a ten­té de râ­ler. Ma­dame lui a sug­gé­ré… de mettre des couches. Alors Jus­tine s’est tue. Elle évite de boire pen­dant la jour­née et ter­mine son ser­vice la gorge aus­si sèche que le dé­sert.

Ah oui, au fait, Jus­tine ne s’ap­pelle même pas Jus­tine, en réa­li­té. « C’est Ma­dame qui a chan­gé. Moi, c’est Marie, mais c’était le pré­nom de sa fille. » A force, Jus­tine/Marie s’est ha­bi­tuée. En­core une lu­bie de Ma­dame. Le jour où elle a com­men­cé comme bonne chez Ma­dame, il y a cinq ans, Jus­tine/ Marie a bien com­pris qu’il lui fau­drait com­plè­te­ment ou­blier qui elle était, dans sa vie d’avant. « Elle m’a tout de suite em­me­née ache­ter mon trous­seau. Uni­forme, blouse, et même sous-vê­te­ments. Que du blanc. » Jus­tine a ar­rê­té ses études après le bac, en­suite,

elle est « par­tie en vrille », rom­pant avec sa fa­mille. « Mais c’est fi­ni tout ça. Je cher­chais un bou­lot, et là, c’était stable. » 1 000 eu­ros net, et sur­tout – c’est ce­la qui l’a convain­cue –, elle est nour­rie, lo­gée, blan­chie. « C’est ma­gni­fique, le châ­teau où on vit, vous sa­vez, avec un im­mense parc, la nature, des che­vaux et tout et tout. »

Chez Ma­dame, c’est cha­cun à sa place. « Elle a aus­si un bel ap­par­te­ment à Paris. Quand on y va en train, on ne voyage pas en­semble, elle est en pre­mière et moi, en se­conde. » La toute pre­mière fois que la jeune fille a dé­bar­qué à Paris et l’a re­trou­vée à la gare, Ma­dame lui a ten­du un pa­pier avec l’adresse de son hô­tel par­ti­cu­lier dans le 16e ar­ron­dis­se­ment, et lui a in­di­qué quel mé­tro prendre. « Ma­dame est par­tie en taxi. Elle m’a dit que c’était pour que je m’ha­bi­tue ! » A Paris, elle a vu le bel im­meuble hauss­man­nien et a fi­lé au sixième po­ser sa va­lise, à l’étage des chambres de bonnes, ves­tige du ro­man « Pot-Bouille », de Zo­la. « Mes voi­sines, ce sont les autres bonnes qui servent dans les autres ap­par­te­ments. Beau­coup sont étran­gères, ne parlent pas trop fran­çais. Mais on n’a pas trop le temps de dis­cu­ter, de toute

fa­çon. On a des ho­raires de fou! » Car évi­dem­ment, vu que les bonnes vivent à de­meure, les ho­raires sont as­sez élas­tiques. Il faut être le­vée tôt pour le pe­tit dé­jeu­ner de Ma­dame, et fi­nir tard : après le ser­vice du dî­ner, il faut « faire la cou­ver­ture », comme on dit, c’est-à-dire pré­pa­rer la chambre des maîtres, ou­vrir le lit, battre l’oreiller, mettre la che­mise de nuit sur le couvre-lit, al­lu­mer la lampe de che­vet. « Notre pause, elle est plu­tôt en jour­née, en dé­but d’après-mi­di. » Pas très pra­tique pour avoir une vie pri­vée, mais ça tombe bien, de vie pri­vée, Jus­tine/ Marie, cé­li­ba­taire sans en­fants, n’en a pas. Ni les deux autres bonnes au ser­vice de Ma­dame, sans ma­ri ni en­fants non plus.

« Il y en a une, elle a pas­sé toute sa vie à son ser­vice ! C’est un peu sa mai­son, sa seule fa­mille, chez Ma­dame. »

Au xixe siècle, les bonnes bre­tonnes à bon­net se fai­saient pla­cer dans des mai­sons bour­geoises. Puis vinrent les Es­pa­gnoles et les Por­tu­gaises dans les an­nées 1950. Au­jourd’hui, les Phi­lip­pines. A 25 ans, Jus­tine/Marie ou ses ca­ma­rades, ve­nues d’un mi­lieu ru­ral, ne ressemblent pas à ces mi­grantes dé­bar­quées en France, par­fois en se­mi-es­cla­vage chez leurs riches pa­trons. Etran­ge­ment, pour­tant, leur quo­ti­dien ne semble pas si dif­fé­rent. « On n’a pas trop le choix, il faut bos­ser. Et où on irait, si on ne tra­vaillait pas chez Ma­dame? J’ai au­cun di­plôme, les autres non plus », ex­plique-t-elle. Dans l’uni­vers feu­tré des ul­tra­riches, cer­tains axiomes sont en ef­fet éter­nels : il y a des do­mi­nants et des do­mi­nés, des maîtres et des ser­vi­teurs. Les der­niers se dé­me­nant pour rendre la vie plus douce aux pre­miers. Ou, pour ci­ter Pascal Bon­ne­foy, le dé­sor­mais cé­lèbre ma­jor­dome des Bet­ten­court :

« Dès lors que Ma­dame était heu­reuse, nous n’avions rien à dire. »

In­croyable pro­cès Bet­ten­court! Qui a trans­for­mé le pa­lais de jus­tice de Bor­deaux, dé­but 2015, en un théâtre, une co­mé­die de Ma­ri­vaux, où se suc­cé­daient à la barre les maîtres et les ser­vi­teurs, je­tant une lu­mière crue sur le quo­ti­dien éton­nant de la France d’en haut. Sa­laires mi­ro­bo­lants (8000 eu­ros pour le ma­jor­dome, 6 000 eu­ros pour la ca­mé­riste pré­fé­rée), ca­deaux et étrennes somp­tueux (3000 eu­ros d’ar­gent de poche pour les

va­cances). « A ce ni­veau-là, je n’ai bien sûr ja­mais connu, mais des pour­boires de 500 eu­ros ve­nant d’in­vi­tés après un dî­ner, oui, c’est vrai, ça ar­ri­vait. Un de mes pa­trons, très gé­né­reux, m’a un jour lais­sé pour les va­cances une voi­ture et 1000 eu­ros dans une en­ve­loppe. Il y a tant d’ar­gent dans ces mai­sons, ça rend fou tout le monde. Au sein du per­son­nel, il y a beau­coup de ja­lou­sies : cer­tains font tout pour s’ac­cro­cher à leur place. Ils en­caissent toutes les hu­mi­lia­tions, tant ils es­pèrent, un jour, être cou­chés sur le tes­ta­ment », dit Ly­dia, 40 ans, gou­ver­nante. Ces postes paient bien, c’est vrai. Un ma­jor­dome gagne en­vi­ron de 4000 à 5000 eu­ros, une gou­ver­nante, 2 500 eu­ros, sans au­cune charge, puisque le lo­ge­ment et la nour­ri­ture sont sou­vent four­nis. Mais on n’est pas « au ser­vice de » im­pu­né­ment. Pen­dant le pro­cès Bet­ten­court, le pré­sident du tri­bu­nal a ain­si lu la dé­po­si­tion d’Il­da, la bonne de Fran­çois-Marie Ba­nier, qui avoue avoir « eu peur » de son maître pen­dant les trente ans pas­sés à son ser­vice. Il l’in­sul­tait : « Tu es vieille, tu es

sale », avant de lui flat­ter l’épaule : « Gen­tille, gen­tille ! » « Ce sont des gens qui se vengent de la vie qu’ils n’ont pas eue », ré­tor­qua alors Ba­nier, à la barre. Ce même Ba­nier qui ba­layait les ac­cu­sa­tions à son égard d’un dé­sin­volte

“Ma­dame a dé­ci­dé de m’ap­pe­ler Do­mi­nique. Toutes les bonnes qu’elle a eues, elle les ap­pe­lait Do­mi­nique.”

Oui, dé­ci­dé­ment, les riches n’ont pas chan­gé. Comme au siècle der­nier, ils en­tonnent la même com­plainte : « On ne trouve plus de per­son­nel conve­nable ! » Pour­tant, les agences de pla­ce­ment pul­lulent, comme dans l’an­cien temps. Sur leurs sites web af­fi­chant des images gla­mour de vil­la avec pis­cine et de châ­teau de conte de fées, elles parlent « ser­vice », « luxe », « haut de gamme », « exi­gence », pour une « clien­tèle d’ex­cep­tion ». Et par­cou­rir les offres d’em­ploi laisse son­geur. Ici, « Ma­dame » cherche une gou­ver­nante « ca­pable d’as­su­rer l’en­tre­tien d’un linge de qua­li­té ». Ailleurs, « Mon­sieur » cherche va­let « po­ly­va­lent », bri­co­leur et chauf­feur oc­ca­sion­nel, pour le conduire, avec ses in­vi­tés, « dans

ses dif­fé­rents en­droits de vil­lé­gia­ture ». Qui sont ces « Mon­sieur »,

ces « Ma­dame »? « On a de la ri­chesse tra­di­tion­nelle, ha­bi­tuée à se faire ser­vir de­puis tou­jours. Et puis aus­si dé­sor­mais des ca­pi­taines d’in­dus­trie, des ban­quiers, des créa­teurs, qui sont ha­bi­tués à gé­rer leur in­té­rieur comme une en­tre­prise, dit Patrick Se­vin,

fon­da­teur de Pres­tige Ser­vices. Eux, ils veulent moins d’ap­pa­rat, plus d’ef­fi­ca­ci­té, moins de per­son­nel, mais plu­tôt des gens mul­ti­tâches et flexibles. » Aux contrats, on ajoute dé­sor­mais des clauses de confi­den­tia­li­té ré­di­gées par des avo­cats, longues comme le bras. Lau­rence Mar­saud, ex-gou­ver­nante et dé­sor­mais à la tête de l’agence Au Ser­vice de Ma­dame, sou­pire : « La dis­cré­tion, et la confi­den­tia­li­té sur­tout, c’est pour­tant le coeur de notre mé­tier! Mais les can­di­dats n’ont plus les mêmes valeurs. Ils ne res­pectent plus rien. » Chez ces in­dus­triels du luxe, on a d’ailleurs trou­vé la so­lu­tion. Le seul au­to­ri­sé à ser­vir lors des dî­ners conviant des gros bon­nets et des po­li­tiques est le ma­jor­dome sri-lan­kais qui com­prend à peine le fran­çais. Les autres doivent res­ter dans la

cui­sine. Elle est si pleine de tra­que­nards, la vie des riches ! « Nos clients sont des per­sonnes avec beau­coup de res­pon­sa­bi­li­tés, dit

Patrick Se­vin. Ils sont très stres­sés. Pour vivre au quo­ti­dien avec eux, il faut as­su­rer. Les can­di­dats doivent avoir l’échine large. Sa­voir en­cais­ser. Par­ler au bon mo­ment. Et sur­tout se taire. » Pas éton­nant qu’à cô­té de la for­ma­tion « re­pas­sage et en­tre­tien du linge » l’agence Perle rare, qui re­crute aus­si du per­son­nel pour VIP, pro­pose éga­le­ment un mo­dule « faire face à l’agres­si­vi­té et adap­ter son com­por­te­ment ».

Dans « le Jour­nal d’une femme de chambre », d’Oc­tave Mir­beau, Cé­les­tine s’écriait : « Ah ! qu’une pauvre do­mes­tique est […] seule ! […] La so­li­tude, ce n’est pas de vivre seule, c’est de vivre chez les autres, chez des gens qui ne s’in­té­ressent pas à vous, pour qui vous comp­tez moins qu’un chien, ga­vé de pâ­tée, ou qu’une fleur, soi­gnée comme un en­fant de riche… des gens dont vous n’avez que les dé­froques in­utiles ou les restes gâ­tés. […] Chaque mot vous mé­prise, chaque geste vous ra­vale plus bas qu’une bête… Et il ne faut rien dire; il faut sou­rire et re­mer­cier. » Cour­ber le dos : ça semble en ef­fet de­ve­nu une se­conde nature pour Jean, 55 ans. Qui a pas­sé toute sa car­rière au « ser­vice de ». « J’ai fait le lar­bin. Mon job m’a fait perdre ma femme. Et ma vie. » Au dé­but, Jean avait plu­tôt ai­mé ce job trou­vé un peu par ha­sard : se­cré­taire par­ti­cu­lier. Et puis son pa­tron a « ra­tio­na­li­sé », congé­dié la femme de chambre. Et il est de­ve­nu le va­let/ma­jor­dome à tout faire.

Des employeurs for­tu­nés, Jean en a connu. Des nou­veaux riches, comme ce foot­bal­leur cé­lèbre. « Là, c’était plu­tôt sym­pa : il n’était pas très exi­geant. On par­lait foot. Je com­man­dais des piz­zas pour lui, par­fois… Mal­heu­reu­se­ment, il est par­ti. » Re­cru­té par un club à l’étran­ger, ou peut-être, comme ça ar­rive par­fois chez les riches, était-ce un « dé­mé­na­ge­ment ISF » en Suisse ou en Bel­gique. Jean est au­jourd’hui chez une vieille dame aux an­ti­podes de ce pa­tron à la coule, une hé­ri­tière qui ha­bite dans un ap­par­te­ment pa­ri­sien de 500 mètres car­rés. « Elle a dé­ci­dé de m’ap­pe­ler Do­mi­nique. Toutes les bonnes qu’elle a eues, elle les ap­pe­lait Do­mi­nique. » Jean connais­sait l’uni­forme, mais chez Ma­dame, c’est la fo­lie des blouses. Une blouse rose pour le mé­nage, une blouse noire pour ci­rer les chaus­sures, une blouse grise et des gants blancs pour le ser­vice. Même quand il sort, c’est blouse obli­ga­toire ! « Pour al­ler pro­me­ner le chien, c’est la verte. » Ah, il y a aus­si la blouse blanche, pour les dî­ners : « Celle-là, elle

me l’a of­ferte pour Noël. » Quand il ac­com­pagne Ma­dame dans sa vil­la du Sud, c’est uni­forme aus­si, mais ver­sion dé­con­trac­tée :

« Je porte un ber­mu­da blanc, un tee-shirt blanc et un ta­blier. » Ma­dame a tou­jours été ser­vie, même dans son en­fance. Hé­las, comme chez beau­coup de riches, elle a dû obéir à la ra­tio­na­li­té éco­no­mique et ré­duire le nombre de per­sonnes à son ser­vice. « Main­te­nant, les pa­trons cherchent à ré­duire les coûts. Du coup, on a beau­coup plus de tra­vail. Ma­dame me sonne pour un oui, pour un non. Même pen­dant les pauses. Je dois tou­jours me te­nir au garde-à-vous. » Ma­dame sur­veille tout. Com­ment Jean as­tique l’ar­gen­te­rie – « au blanc d’Es­pagne, et avec un tis­su de ve­lours » –, net­toie les vitres – « tou­jours dans le sens des ai­guilles d’une

montre » –, soigne sa col­lec­tion de chaus­sures – « toutes en­ve­lop­pées de pa­pier cré­pon ». Et même si Ma­dame a tort, il ac­quiesce. Tou­jours. Le va­let le sait bien : Ma­dame a tou­jours rai­son.

« On de­vient une ombre. Une ombre au ser­vice de Ma­dame », dit Jean. Ce « Ma­dame » dont ni lui ni Marie, la bonne, ne par­viennent à se dé­faire quand ils vous parlent. « C’est plus fort que moi : à force de par­ler à la troi­sième per­sonne, ça a gom­mé mon iden­ti­té, s’ex­cuse

Jean. La réa­li­té, c’est que pour eux je vaux moins que le chien. » La pe­tite chienne, chez Ma­dame, a ef­fec­ti­ve­ment un nom : Li­li.

« Je dois me le­ver à 7 heures du ma­tin pour la sor­tir, pa­tien­ter pen­dant qu’elle fait ses be­soins, ra­mas­ser ses ex­cré­ments. En­suite, Li­li a quel­qu’un qui vient à la mai­son pour jouer avec elle. Elle fait pi­pi par­tout dans l’ap­par­te­ment. Ma­dame me sonne, dit, toute rieuse : “Ve­nez voir, Do­mi­nique, Li­li s’est ou­bliée”, et je dois tam­pon­ner avec du pa­pier bu­vard, la­ver, dés­in­fec­ter, le tout quatre à cinq fois par jour. Et les re­pas, c’est tou­jours dans une ga­melle spé­ciale, avec un nap­pe­ron. » On pense à Tho­mas, le te­ckel à poil dur de Li­liane Bet­ten­court, un « mi­racle d’amour », qui pre­nait ses re­pas dans sa ga­melle en ar­gent, me­nu cui­si­né par un chef (du pois­son frais, sou­vent, et des fi­nan­ciers émiet­tés en des­sert). Tho­mas était si pré­cieux qu’il ne sor­tait ja­mais sans son garde du corps, à qui Li­liane B. a of­fert… un ap­par­te­ment.

Mais le chien, c’est l’en­fant chéri de la fa­mille. Le do­mes­tique, lui, n’est qu’un poste de coût. Jean : « L’une de mes pa­tronnes était si pingre qu’elle te­nait à me ser­vir à la cui­sine, pour contrô­ler la taille des por­tions. » Ly­dia, la gou­ver­nante, se rap­pelle ain­si cette grande fa­mille dans la mode qui fai­sait ses courses… chez Lidl. « Ils nous don­naient les restes ava­riés du fri­go. Quand ils ne fi­nis­saient pas un plat, on n’avait pas le droit d’y tou­cher tout de suite. Il fal­lait at­tendre la se­maine, une fois qu’il était presque gâ­té. Ça me ren­dait dingue. » Dans cette mai­son, comme dans les ma­noirs de ja­dis, le fos­sé entre maîtres et ser­vi­teurs était mar­qué par une di­vi­sion spa­tiale très nette. Les toi­lettes du rez-de-chaus­sée? In­ter­dites au per­son­nel! « A croire qu’on avait la peste : il fal­lait mon­ter deux étages pour al­ler à nos toi­lettes, et ça, en cou­rant : on s’est plu­sieurs fois fait pi­pi des­sus »,

peste Ly­dia. Quand elle est ar­ri­vée, les femmes de chambre et le

per­son­nel l’ont mise en garde. « Mon­sieur ne sup­por­tait pas de nous voir sur son che­min. Quand on le croi­sait, il fal­lait ne sur­tout pas dire bon­jour et s’ef­fa­cer. Moi, je fai­sais ex­près de dire très fort : “Bon­jour Mon­sieur!” » Ly­dia a cla­qué la porte au bout d’un an. « Ils ne veulent pas se mê­ler à nous », re­marque Jean, qui se rap­pelle ces pa­trons qui lui ont tou­jours interdit de prendre l’as­cen­seur. « Je de­vais prendre l’es­ca­lier de ser­vice, cinq étages, char­gé comme un bau­det avec les courses. »

Et qui di­ra l’en­fer du mé­nage chez les riches ? « Vous sa­vez quelle est l’éten­due de par­quet à ci­rer dans un châ­teau ? » de­mande

Marie. « A ge­noux, avec la brosse ? A trois, ça nous prend la jour­née en­tière ! » Jean, lui, se rap­pelle ce lustre en cris­tal pré­cieux : deux heures pour l’épous­se­ter au pin­ceau. Et les bi­be­lots, ces sa­ta­nés mi­nus­cules bi­be­lots par­tout : « Un de mes pa­trons pas­sait tout son temps libre à re­cons­ti­tuer les ba­tailles na­po­léo­niennes, et il avait des mil­liers de sol­dats de plomb. A dé­pous­sié­rer, c’était le cau­che­mar. » Ly­dia se sou­vient de cette fer­vente éco­lo qui exi­geait qu’on net­toie les vitres à l’an­cienne, sans dé­ter­gent : « Il fal­lait frot­ter avec de la cendre et du pa­pier jour­nal. Avec les murs

blancs, quel casse-tête ! » Cette autre pa­tronne, elle, gar­dait tous ses « vieux » pull-overs en mo­hair, an­go­ra, ca­che­mire comme ser­pillières pour lus­trer ses sols. Es­thète, Ma­dame vou­lait que ses al­lées de gra­vier, dans le parc, res­tent im­ma­cu­lées, comme un jar­din zen : in­ter­dic­tion pour le bas peuple d’y po­ser un or­teil. Quand les maîtres s’y aven­tu­raient, le va­let pas­sait le râ­teau der­rière pour ef­fa­cer les traces de pas.

Jus­tine, Ly­dia, Jean : tous ont ex­pé­ri­men­té le piège dit « du Pe­tit Pou­cet ». Ma­dame sème un grain de riz sur un ta­pis, un noyau de ce­rise dans un ti­roir, un che­veu entre deux pulls, un co­ton-tige au fin fond du dres­sing. « Elles font toutes ce­la pour vé­ri­fier notre tra­vail! Elles s’en­nuient tel­le­ment, ça les oc­cupe. » Ly­dia en a vu pas­ser de ces femmes, épouses de riches in­dus­triels, hommes pres­sés et sur­boo­kés. « Ce sont sou­vent des femmes tro­phées qui n’ont ja­mais tra­vaillé. Elles se mettent une énorme pres­sion pour res­ter belles, te­nir leur rang dans les dî­ners. Et gé­rer la mai­son : on a plus sou­vent af­faire à Ma­dame qu’à Mon­sieur. Elles sont très seules. Et nous, nous voyons tout, qui trompe, qui est trom­pée, toute leur mi­sère af­fec­tive. Je me rap­pelle cette pa­tronne, très cas­sante, qui un soir m’a dit : “Mes en­fants ne m’aiment pas. Ils ne sont in­té­res­sés que par l’hé­ri­tage.” Elle m’a tou­chée. Mais je connais la chan­son. Quand elles se confient, le len­de­main, elles ont honte. Et elles se vengent. » Le len­de­main, ef­fec­ti­ve­ment, Ma­dame a pi­qué une crise. Le jar­di­nier avait plan­té des roses jaunes, et Ly­dia, les trou­vant pim­pantes, en avait gar­ni les vases de toutes les pièces du châ­teau. « Elle m’a hur­lé des­sus en di­sant qu’elle dé­tes­tait le jaune. Le jar­di­nier a tout ar­ra­ché, et moi, j’ai dû re­faire tous les bou­quets. »

Mais alors pour­quoi res­tent-ils, ces do­mes­tiques, dans ce drôle de tra­vail qui vous dé­vore votre vie, pas­sée au ser­vice d’un autre? Ly­dia : « Il y a les sa­laires, mais aus­si le cadre de vie ma­gni­fique. On s’ha­bi­tue, l’air de rien. Et à force, cer­tains en viennent à croire que toutes ces belles choses, c’est aus­si un peu à eux. » Jean : « Et com­ment me re­con­ver­tir à mon âge? C’est tout ce que je sais faire. » Re­ve­nir dans la vraie vie, quand on a vé­cu dans ce monde pa­ral­lèle, semble im­pos­sible. Jus­te­ment, une des col­lègues bonnes de Jus­tine va par­tir à la re­traite. « Mais elle n’a nulle part où al­ler. Elle pré­fère res­ter chez Ma­dame. » Meuble par­mi les meubles.

(1) Les pré­noms (et so­bri­quets) ont été mo­di­fiés.

“L’une de mes pa­tronnes

était si pingre qu’elle te­nait à me ser­vir à la cui­sine, pour contrô­ler la taille des por­tions.”

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