L’art de gou­ver­ner, par Ro­san­val­lon

Pierre Ro­san­val­lon pu­blie la se­maine pro­chaine “le Bon Gou­ver­ne­ment”, der­nier vo­let de sa grande in­ves­ti­ga­tion sur les dé­mo­cra­ties contem­po­raines, et lance de nou­velles pistes pour ani­mer le dé­bat à gauche. En­tre­tien

L'Obs - - La Une - PRO­POS RE­CUEILLIS PAR FRAN­ÇOIS ARMANET AR­NAUD TRA­COL

« Nos ré­gimes peuvent être dits dé­mo­cra­tiques, mais nous ne sommes pas gou­ver­nés dé­mo­cra­ti­que­ment. C’est le grand hia­tus qui nour­rit le désen­chan­te­ment et le désar­roi contem­po­rains », ain­si com­mence votre livre. Ce dé­fi­cit dé­mo­cra­tique est-il la source de tous nos maux ? De tous, peut-être pas. Mais il pèse lourd. Au mo­ment du vote, les ci­toyens-élec­teurs ont en e et le sen­ti­ment d’être les maîtres du jeu. Ils élèvent ou ils abaissent à leur gré les hommes et les femmes po­li­tiques. Mais ils ne sont que les sou­ve­rains d’un jour. Si­tôt le vote pas­sé, avec les flat­te­ries et les pro­messes qui l’ac­com­pagnent, ils constatent en e et que les pou­voirs prennent le large et que l’in­té­rêt gé­né­ral est en­suite bal­lot­té au gré des pro­tes­ta­tions cor­po­ra­tistes de toute nature. Ce di­vorce dra­ma­tique entre le « mo­ment élec­to­ral » et le « mo­ment gou­ver­ne­men­tal » n’a ces­sé de s’ac­cen­tuer.

Mais il a deux di­men­sions qu’il faut bien dis­tin­guer. Il pro­cède d’abord d’un écart que l’on pour­rait dire struc­tu­rel. Le lan­gage des cam­pagnes électorales est fon­dé sur l’idée d’une in­ver­sion de l’ordre des choses, sur l’exal­ta­tion des pro­messes, tan­dis que le lan­gage gou­ver­ne­men­tal est ce­lui du retour à la réa­li­té, du rap­pel des contraintes. Ce pre­mier écart pro­duit des e ets dé­vas­ta­teurs, il dévalorise la po­li­tique et en­cou­rage l’abs­ten­tion. Le pro­blème est qu’il tient à la nature même de la com­pé­ti­tion élec­to­rale. Mais il y a une autre di­men­sion du phé­no­mène à prendre en compte et c’est celle que j’ai vou­lu trai­ter dans mon livre.

La­quelle ? Celle qui tient au fait que la dé­mo­cra­tie a tou­jours été pen­sée comme une pro­cé­dure de sé­lec­tion et de lé­gi­ti­ma­tion des dé­ten­teurs du pou­voir, mais pas comme une concep­tion spé­ci­fique de la fa­çon d’exer­cer ce pou­voir. Mon livre est fon­dé sur cette dis­tinc­tion. Et il a pour am­bi­tion d’ou­vrir à la théo­rie dé­mo­cra­tique ce continent de l’art de gou­ver­ner. Il s’agit d’un ren­ver­se­ment co­per­ni­cien de pers­pec­tive. Il vise en e et à dé­fi­nir les ca­rac­té­ris­tiques d’un rap­port dé­mo­cra­tique entre gou­ver­nés et gou­ver­nants, alors que la pen­sée po­li­tique s’était es­sen­tiel­le­ment pré­oc­cu­pée de­puis deux siècles de trou­ver un lien de conti­nui­té entre re­pré­sen­tants et re­pré­sen­tés. Les ré­formes dé­mo­cra­tiques ont ain­si été his­to­ri­que­ment concen­trées sur l’amé­lio­ra­tion du ca­rac­tère re­pré­sen­ta­tif des élus (re­pré­sen­ta­tion pro­por­tion­nelle des opi­nions, des di érents groupes so­ciaux, éla­bo­ra­tion plus ré­cente de la no­tion de pa­ri­té), sur la dé­mo­cra­ti­sa­tion du pro­ces­sus élec­to­ral (avec la mise en place des par­tis de masse d’abord, le sys­tème des pri­maires en­suite), sur les ten­ta­tives de contrô­ler les man­dats, ou en­core de trou­ver des formes de par­ti­ci­pa­tion ou d’ex­pres­sion di­recte qui re­donnent l’ini­tia­tive aux élec­teurs. Mais ce pro­blème n’est pas der­rière nous. On parle d’ailleurs sans cesse de crise de la re­pré­sen­ta­tion. La ques­tion de la mal-re­pré­sen­ta­tion est évi­dem­ment tou­jours pré­gnante. Mais elle ne doit pas mas­quer celle du mal-gou­ver­ne­ment, qui est de­ve­nue cen­trale à l’heure d’un pou­voir exé­cu­tif qui s’est pro­gres­si­ve­ment im­po­sé à tous les autres, et au lé­gis­la­tif au pre­mier chef. C’est ce glis­se­ment vers l’exé­cu­tif qui ex­plique que les res­pon­sables po­li­tiques se soient de plus en plus cou­pés de la so­cié­té et pro­fes­sion­na­li­sés, de­ve­nant de purs hommes et femmes d’ap­pa­reil. Leur « réa­li­té » est de­ve­nue celle de l’in­té­rieur du monde po­li­tique, de la vie des cou­rants, des congrès, des ba­tailles d’ap­pa­reil qui ré­gissent le rap­port de force dont se­ront is­sus les gou­ver­nants. L’ac­ti­vi­té des par­tis s’est du même coup ré­duite à la ges­tion des échéances électorales, l’élec­tion pré­si­den­tielle consti­tuant le pi­vot cen­tral, com­man­dant tout le reste de la

ré­gime illi­bé­ral, voire dic­ta­to­rial. Notre pré­sent est rem­pli d’exemples de cette nature, dont le cé­sa­risme fran­çais avait consti­tué au e siècle la pre­mière illustration. Voyez le cas de la Rus­sie, du Ve­ne­zue­la ou de la Tur­quie, pour ne rien dire de la Bié­lo­rus­sie ou du Ka­za­khs­tan !

J’ai ain­si dé­ga­gé trois prin­cipes de base de­vant ré­gir les re­la­tions entre gou­ver­nants et gou­ver­nés : la li­si­bi­li­té, la res­pon­sa­bi­li­té et la ré­ac­ti­vi­té (terme qui tra­duit le moins mal la no­tion de res­pon­si­ve­ness en an­glais). Ces prin­cipes des­sinent les contours d’une dé­mo­cra­tie d’ap­pro­pria­tion. Leur mise en oeuvre per­met­trait aux ci­toyens d’exer­cer plus di­rec­te­ment des fonc­tions dé­mo­cra­tiques de contrôle et d’éva­lua­tion qui ont long­temps été ac­ca­pa­rées par le seul pou­voir par­le­men­taire. Ils donnent aus­si plei­ne­ment sens au fait que le pou­voir n’est pas une chose mais une re­la­tion, et que ce sont donc les ca­rac­té­ris­tiques de cette re­la­tion qui dé­fi­nissent la di érence entre une vie po­li­tique. Le fait ma­jeur est que nous sommes pas­sés d’un mo­dèle par­le­men­taire-re­pré­sen­ta­tif à un mo­dèle pré­si­den­tiel-gou­ver­nant des dé­mo­cra­ties, mais que nous n’en avons pas en­core vrai­ment ti­ré les consé­quences. Si l’évo­lu­tion po­li­tique la plus pro­fonde ré­side dans cette mon­tée en puis­sance du pou­voir exé­cu­tif, la clé de la dé­mo­cra­tie ré­side en consé­quence dans les condi­tions de contrôle de ce der­nier par la so­cié­té. D’où l’im­pé­rieuse né­ces­si­té de développer ce que vous ap­pe­lez la « dé­mo­cra­tie d’exer­cice ». Com­ment la dé­fi­nis­sez-vous, et quels en sont les grands prin­cipes ? Elle a pour ob­jet de dé­ter­mi­ner les qua­li­tés at­ten­dues des gou­ver­nants et les règles or­ga­ni­sant leurs re­la­tions avec les gou­ver­nés. Dans l’éta­blis­se­ment d’une telle dé­mo­cra­tie se joue do­ré­na­vant l’es­sen­tiel. C’est en e et son dé­faut qui per­met à l’élec­tion de la tête de l’exé­cu­tif d’ou­vrir dans cer­tains cas la voie à un

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