L’af­faire Bi­net

Mais quia­tué

L'Obs - - La Une -

Patrick Ram­baud, de l’Aca­dé­mie Gon­court, un meur­trier ? Michel Fou­cault n’était pas loin de le pen­ser. Il le lui avait dit, après la dis­pa­ri­tion de Ro­land Barthes le 26 mars 1980 :

« Vous l’avez tué! » Le « vous » in­cluait Michel­Antoine Burnier, avec qui Ram­baud avait pu­blié en 1978 « le Ro­land­Barthes sans peine », un drôle de pe­tit livre vert qui tra­dui­sait le prince des sé­mio­logues (« Com­ment t’énonces-tu,

toi ? » = « Quel est votre nom? »). Ce ma­nuel sa­ti­rique, si­gnale Ti­phaine Sa­moyault dans une ré­cente bio­gra­phie, avait « fait

de la peine » à Barthes. Ram­baud le sait : « Il pa­raît que ça l’avait blo­qué, em­pê­ché d’écrire. De là à ima­gi­ner que c’est notre faute si Barthes n’a pas fait at­ten­tion en tra­ver­sant la rue des Ecoles quand il a été ren­ver­sé par la ca­mion­nette d’un tein­tu­rier… N’im­porte quoi ! »

Peut­on faire rire avec les maîtres­pen­seurs des an­nées 19601970, sans tom­ber dans le ri­ca­ne­ment pou­ja­diste ? Et d’ailleurs, de quoi Barthes est­il vrai­ment mort? Cent ans après sa nais­sance, ces ques­tions sont de celles que pose Laurent Bi­net dans un po­lar éru­dit, lou­foque et bien lan­cé : « la Sep­tième Fonc­tion du lan­gage », ti­ré à 40 000 exem­plaires, est dans les sé­lec­tions du « Monde » et de la Fnac, et en cours de tra­duc­tion dans douze langues. En 2010, Bi­net dé­taillait dans « HHhH » com­ment deux Tché­co­slo­vaques ont li­qui­dé Hey­drich, ce « porc ma­lé­fique » qui avait pla­ni­fié la so­lu­tion fi­nale. Ici, il ima­gine un autre as­sas­si­nat : ce­lui de l’au­teur des « My­tho­lo­gies » ; et un flic qui, man­da­té par Gis­card, soup­çonne tout l’en­tou­rage de Barthes, d’Al­thus­ser à De­leuze en pas­sant par Der­ri­da, Um­ber­to Eco, Phi­lippe Sol­lers, Ju­lia Kris­te­va, Ber­nard­Hen­ri Lé­vy, des gi­tons magh­ré­bins. Mais voi­là aus­si Fou­cault, page 29 : « Ro­land Barthes est mort. – Mais qui l’a tué ? – Le sys­tème, bien sûr ! […] Des noms ? Les Pi­card, les Pom­mier, les Ram­baud, les Burnier ! Ils l’au­raient fu­sillé eux­mêmes s’ils avaient pu… » Ram­baud as­sure n’avoir ja­mais ra­con­té ce que lui avait dit le vrai Fou­cault ; son « Vous l’avez tué ! » lui est re­ve­nu à l’es­prit en li­sant « la Sep­tième Fonc­tion du lan­gage ». Bi­net igno­rait donc la scène. Il l’a pour­tant in­ven­tée. Les voies du ro­man sont im­pé­né­trables.

SOL­LERS “PER­TUR­BÉ”

« Dans “HHhH”, je m’ac­cro­chais né­vro­ti­que­ment à une vé­ri­té his­to­rique in­at­tei­gnable. Là, je me suis ré­ga­lé à faire le contraire, à faire pé­ter le lien entre fic­tion et réa­li­té : 75% des phrases des per­son­nages sont de vraies ci­ta­tions – ça monte à 90% pour Sol­lers –, et en même temps ce qui leur ar­rive est to­ta­le­ment in­vrai­sem­blable. » Quand on le voit cet été, entre deux ma­nifs pour la Grèce à l’ap­pel du Front de Gauche, ce jeune qua­dra en tee­shirt n’en a pas fi­ni avec « HHhH » : il fait son sac pour al­ler en cau­ser au Pé­rou, par­ti­cipe à un do­cu­men­taire néer­lan­dais en huit épi­sodes sur le su­jet, re­lit l’adap­ta­tion que va tour­ner Cé­dric Ji­me­nez avec Jason Clarke et 25 mil­lions de dol­lars. Qu’on ait dé­jà ache­té un peu par­tout les droits de « la Sep­tième Fonc­tion du lan­gage » l’étonne moins que son édi­teur. « Ma cote a mon­té », ri­gole­t­il en sou­li­gnant ce « pa­ra­doxe » : les icônes de la French Theory sont plus po­pu­laires à l’étran­ger qu’à Saint­Ger­main­des­Prés.

En at­ten­dant, son mé­lange des genres agite le mi­lieu pa­ri­sien, qui adore voir ses fauves s’entre­dé­chi­rer. Un té­moin ra­conte que, fin juin, Sol­lers s’est mon­tré « per­tur­bé » à des ju­rés du prix Dé­cembre. Sa­chant l’ami­tié qui le liait à Barthes, on le de­vine bles­sé par le rôle que lui donne le ro­man. On mur­mure qu’il en parle comme d’un « livre fas­ciste », que Ju­lia Kris­te­va et lui ont consul­té leur avo­cat, qu’ils ont « le doigt sur le bou­ton du pro­cès ». On as­sure que BHL, pré­sen­té comme un « gu­gusse » dans ce po­lar dé­ca­pant, joue le pa­ci­fi­ca­teur. « Sa­chez que vous êtes un peu

bous­cu­lé dans un ro­man de la ren­trée », l’a in­for­mé Oli­vier

Né en 1972 à Paris, agré­gé de lettres mo­dernes, Laurent Bi­net s’est fait connaître en 2010 avec « HHhH », best-sel­ler en France (225 000 exem­plaires), en An­gle­terre (100 000), en Es­pagne (75 000), aux Pays-Bas (150 000), aux Etats-Unis (30 000), au Ja­pon (15 000). Il a ra­con­té l’élec­tion de Fran­çois Hol­lande dans « Rien ne se passe comme pré­vu », en 2012.

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