Pos­ses­sion

PAR DEL­PHINE DE VI­GAN, JC LAT­TÈS, 480 P., 20 EU­ROS.

L'Obs - - Critiques - JÉ­RÔME GAR­CIN

A chaque ren­trée lit­té­raire, le dé­bat re­sur­git : pour­quoi les édi­teurs s’obs­tinent-ils à faire fi­gu­rer l’ap­pel­la­tion « ro­man » sur les cou­ver­tures de ré­cits ou­ver­te­ment bio­gra­phiques ou au­to­bio­gra­phiques ? Et pour­quoi e acent-ils si fa­ci­le­ment la vieille fron­tière sé­pa­rant la fic­tion de la non-fic­tion, op­po­sant l’ima­gi­naire au réel? A sa ma­nière, as­tu­cieuse, au­da­cieuse, ver­ti­gi­neuse, et sur­tout in­édite, Del­phine de Vi­gan (photo) y ré­pond. On lit en e et son ro­man comme une longue confes­sion, où tout sonne ap­pa­rem­ment juste. Elle est écri­vain, elle a deux grands en­fants, elle par­tage la vie et par­fois la mai­son de campagne de Fran­çois Bus­nel, l’ani­ma­teur de « la Grande Li­brai­rie », et elle n’a rien pu­blié de­puis l’en­com­brant, étou ant suc­cès, en 2011, de « Rien ne s’op­pose à la nuit », où elle ra­con­tait le sui­cide de sa mère bi­po­laire. Un livre après le­quel Del­phine, bri­sée et pa­ni­quée, a per­du le goût d’écrire, l’en­vie d’in­ven­ter des his­toires. C’est dans cette pé­riode de doute et de dé­ré­lic­tion qu’elle ren­contre « L », une femme de son âge, char­meuse et char­mante, nègre de pro­fes­sion (elle ré­dige des Mé­moires de stars), « mys­té­rieux mé­lange de mou­ve­ment et d’ap­pa­rat », qui d’abord la sé­duit et en­suite la vam­pi­rise. Elle/L dé­mé­nage bien­tôt chez Del­phine, y tisse sa toile, fait le vide au­tour de sa pro­té­gée et vic­time, s’em­pare de son or­di­na­teur, ré­pond en son nom à ses mails, règle ses fac­tures, lui or­donne de je­ter son projet de ro­man sur le monde de la té­lé­réa­li­té et de ne plus écrire que sur soi, de ne dire que la vé­ri­té. Del­phine, qui re­çoit au même mo­ment de très violentes lettres ano­nymes l’ac­cu­sant d’avoir ti­ré pro­fit de son drame fa­mi­lial dans son livre pré­cé­dent – « tu as ven­du ta mère et ça t’a rap­por­té gros » –, est trop fra­gile pour ré­sis­ter. Elle se laisse en­va­hir, dé­vo­rer, en­chaî­ner par celle qui se pré­tend sa meilleure amie de­puis l’époque où elles au­raient fré­quen­té la même khâgne du même ly­cée, mais qui se ré­vèle être son bour­reau à la fois psy­cho­lo­gique, do­mes­tique et lit­té­raire. Une ul­time vi­rée dans la mai­son de Fran­çois Bus­nel, alors en re­por­tage aux Etats-Unis, fi­nit de trans­for­mer cette au­to­fic­tion la­pi­daire à la Dou­brovs­ky en thril­ler hor­ri­fique à la Ste­phen King. Et « L » en in­car­na­tion ty­ran­nique d’un sur­moi as­sas­sin. Pour l’au­teur de « No et moi », qui cite Jules Re­nard, « dès qu’une vé­ri­té dé­passe cinq lignes, c’est du ro­man ». En somme, se sou­ve­nir, c’est dé­jà se men­tir. Et se ra­con­ter, fût-ce avec la plus grande sin­cé­ri­té, c’est tou­jours fa­bu­ler. Même si l’on ne par­tage pas ce sen­ti­ment, on ne peut qu’être épa­té par l’art et la vi­gueur avec les­quels Del­phine de Vi­gan fait prendre à sa théo­rie le risque du réel. Et im­pres­sion­né par ce vrai-faux ro­man tout en abyme, en trompe-l’oeil, en sus­pens, où « Je » est un autre et dont l’au­teur sort ex­sangue. Le lec­teur, aus­si.

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