CROIS­SANCE

Com­prendre l’éco­no­mie d’au­jourd’hui avec Da­niel Co­hen

L'Obs - - La Une - SYL­VAIN COU­RAGE KI­MI KIMOKI D’APRÈS UNE PHOTO DE IAN­NIS GIAKOUMOPOULOS

Vous pu­bliez « Le monde est clos et le dé­sir in­fi­ni ». Pour­quoi ce titre ? Faut-il y voir, de votre part, une conver­sion à l’éco­no­mie de la dé­crois­sance ?

Je ne me « conver­tis » pas à la dé­crois­sance, je la constate... Le titre « Le monde est clos et le dé­sir in­fi­ni » s’ins­pire du grand livre d’Alexandre Koy­ré, « Du monde clos à l’uni­vers in­fi­ni », dans le­quel cet his­to­rien des sciences a dé­crit et ana­ly­sé la ré­vo­lu­tion de Ga­li­lée et de Des­cartes : au e siècle, l’hu­ma­ni­té oc­ci­den­tale prend conscience que l’Uni­vers est à la fois in­fi­ni et vide, pri­vé de la pré­sence de Dieu. Nous vi­vons au­jourd’hui une ex­pé­rience qua­si­ment in­verse : le monde est de­ve­nu trop pe­tit… Vous écri­vez que l’hu­ma­ni­té se trouve au­jourd’hui confron­tée au « dé­fi de la fi­ni­tude »… Oui, au e siècle, l’Uni­vers est bru­ta­le­ment ap­pa­ru trop grand pour l’homme. Au­jourd’hui, nous dé­cou­vrons la clô­ture du monde que nous oc­cu­pons. Et ce bou­le­ver­se­ment est aus­si ra­di­cal que la ré­vo­lu­tion ga­li­léenne lors­qu’elle a dé­cen­tré la place de l’homme. Il faut dé­sor­mais ac­com­plir un e ort cultu­rel et phi­lo­so­phique de même am­pleur pour ap­pré­hen­der la fi­ni­tude d’un monde sa­tu­ré par la pré­sence des hommes. Cette fi­ni­tude doit-elle nous conduire à re­pen­ser la no­tion de crois­sance ? C’est sur­tout l’idée de pro­grès telle qu’on l’a as­so­ciée jus­qu’à pré­sent à la crois­sance éco­no­mique qui doit être re­pen­sée. Au esiècle, une fois l’an­goisse ga­li­léenne du siècle pré­cé­dent pas­sée, l’Oc­ci­dent s’est ras­su­ré en in­ven­tant cette idée nou­velle : le pro­grès. La si­gni­fi­ca­tion que donnent les Lu­mières à ce terme est sur­tout mo­rale et po­li­tique. Mais dans le fonc­tion­ne­ment concret des so­cié­tés, elle s’est tra­duite par une nou­velle pro­messe : celle d’une crois­sance in­fi­nie. La ré­vo­lu­tion scien­ti­fique au­to­rise, se­lon la for­mule de Des­cartes, les hu­mains à de­ve­nir « comme maîtres et pos­ses­seurs de la nature ». Pour l’éco­no­miste que je suis, cette ré­vo­lu­tion scien­ti­fique compte sur­tout par le fait qu’elle se tra­dui­ra un siècle plus tard par la ré­vo­lu­tion in­dus­trielle dont nous sommes main­te­nant en­core les hé­ri­tiers. Mais cette mo­der­ni­té connaît une rup­ture ma­jeure avec la fin des Trente Glo­rieuses et le dé­clin du monde in­dus­triel. C’est cette rup­ture qui fait au­jourd’hui l’ob­jet de toutes les an­goisses.

Nous sommes riches pour­tant… Ce n’est pas la ri­chesse qui est la fi­na­li­té de notre so­cié­té, c’est la crois­sance, c’est-à-dire l’aug­men­ta­tion per­pé­tuelle de la ri­chesse. La pro­messe des so­cié­tés dé­mo­cra­tiques est d’o rir à cha­cun le moyen de se his­ser au-des­sus de sa condi­tion quelle qu’elle soit. La ques­tion n’est pas d’être riche ou pauvre mais de s’éle­ver so­cia­le­ment. On re­trouve ici les in­tui­tions de l’éco­no­miste Richard Eas­ter­lin. Une hausse du PIB ne se tra­duit pas né­ces­sai­re­ment par une hausse du ni­veau de bien-être res­sen­ti par les in­di­vi­dus. Ce qui compte est de faire mieux que pré­vu, mieux que les autres. C’est la crois­sance qui donne à cha­cun l’illu­sion qu’il y par­vient. La crois­sance, qui dé­pend de la ma­nière dont nous la res­sen­tons, agi­rait comme une drogue. L’ac­cu­mu­la­tion de ri­chesses est une réa­li­té in­con­tes­table. En trois siècles, nous avons at­teint un ni­veau de re­ve­nu par ha­bi­tant dix fois su­pé­rieur à ce qu’il avait été de­puis la ré­vo­lu­tion de l’agri­cul­ture. Mais que la crois­sance dis­pa­raisse et la so­cié­té est tra­ver­sée par un doute presque mé­ta­phy­sique : « Ça ne marche plus ! » Les di­ri­geants doivent im­pé­ra­ti­ve­ment pro­mettre qu’elle re­vien­dra, sous peine d’être ba­layés. Si la crois­sance ne re­ve­nait pas, ce se­rait comme une deuxième mort de Dieu.

Mais cer­tains pays s’en sortent mieux que d’autres. Les Etats-Unis a chent 4% de crois­sance et un taux de chô­mage de seule­ment 5%. N’est-ce pas la preuve que la ré­vo­lu­tion des tech­no­lo­gies nu­mé­riques peut pro­duire une nou­velle phase d’ex­pan­sion ?

C’est la ques­tion cen­trale des temps pré­sents ! La

crois­sance n’a-t-elle connu qu’une éclipse, ou bien es­telle en train de dis­pa­raître comme un astre mort qui en­voie ses der­niers feux ? Comme dans les guerres de re­li­gion, il y a les croyants et les hé­ré­tiques. Ceux qui n’y croient plus, les pes­si­mistes, adhèrent aux théo­ries de l’Amé­ri­cain Robert Gor­don, le­quel consi­dère que la ré­vo­lu­tion nu­mé­rique se ré­sume à l’in­ven­tion de quelques gad­gets : les smart­phones, les ta­blettes, bien­tôt les ré­fri­gé­ra­teurs connec­tés à l’épi­ce­rie... Toutes ces pe­tites mer­veilles ont conquis l’hu­ma­ni­té en moins d’une dé­cen­nie. Mais, pour Gor­don, leur im­pact éco­no­mique ne se com­pare pas à la trans­for­ma­tion du monde créée par la ré­vo­lu­tion du pé­trole et de l’élec­tri­ci­té au dé­but du e siècle. Cette ré­vo­lu­tion avait bou­le­ver­sé les condi­tions d’exis­tence de l’hu­ma­ni­té, la trans­por­tant de la campagne à la ville. Il a fal­lu un siècle pour en réa­li­ser toutes les po­ten­tia­li­tés. La ré­vo­lu­tion nu­mé­rique a dé­jà sa­tu­ré la pla­nète des smart­phones qui sont sa si­gna­ture propre.

Mais jus­te­ment, la ré­vo­lu­tion des nou­velles tech­no­lo­gies ne fait que com­men­cer et va trans­for­mer l’hu­ma­ni­té plus ra­di­ca­le­ment en­core.

C’est le point de vue des éco­no­mistes que je qua­li­fie­rais d’op­ti­mistes. Ils pro­mettent un homme nou­veau aug­men­té par la gé­né­tique, l’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle, la ro­bo­tique et les na­no­tech­no­lo­gies. De fait, le monde n’est plus le même qu’il y a trente ans. Que l’on songe aux temps où il fal­lait res­ter im­mo­bile de­vant son té­lé­phone lors­qu’on at­ten­dait un ap­pel im­por­tant, où l’on en­voyait des lettres qui exi­geaient de pa­tien­ter plu­sieurs jours avant de re­ce­voir une ré­ponse… Tout ce­la semble ap­par­te­nir à la pré­his­toire ! Avec in­ter­net, les ré­seaux so­ciaux, les mo­teurs de re­cherche, le monde a connu une ac­cé­lé­ra­tion in­ouïe. L’information est abon­dante et dis­po­nible comme ja­mais. Et pour­tant – Robert Gor­don marque ici un point cen­tral – mal­gré ces innovations dé­jà spec­ta­cu­laires, le rythme de crois­sance dans les pays dé­ve­lop­pés ne cesse de bais­ser !

Mais alors qui faut-il croire ? Les « tech­noop­ti­mistes » ou les « éco-pes­si­mistes » ?

Je pense que les deux ont rai­son ! Nous sommes engagés dans ce que j’ap­pelle une ré­vo­lu­tion in­dus­trielle sans crois­sance. Le pro­ces­sus de nu­mé­ri­sa­tion de la so­cié­té est sans li­mites. Toute tâche qui se ré­pète est me­na­cée. L’un de mes élèves in­for­ma­ti­ciens me di­sait : « Si vous faites deux fois de suite le même tra­vail, il vaut mieux pen­ser au lo­gi­ciel qui le fe­ra à votre place. » La di érence fon­da­men­tale avec la ré­vo­lu­tion in­dus­trielle pré­cé­dente est dans cette bou­tade ; les lo­gi­ciels font le job à la place des hu­mains, au lieu de per­mettre aux hu­mains d’être plus pro­duc­tifs, comme le tra­vail à la chaîne dans les usines Ford l’avait fait pour les ou­vriers non qua­li­fiés. La ré­vo­lu­tion nu­mé­rique condamne des en­tre­prises, dé­truit des em­plois mais en sus­ci­te­ra bien­tôt de nou­veaux dans de nou­velles en­tre­prises. Et s’il s’agis­sait du bon vieux prin­cipe de la « des­truc­tion créa­trice » ? La des­truc­tion, nous la consta­tons, en e et. C’est la créa­tion d’em­plois ré­mu­né­ra­teurs qui est pro­blé­ma­tique. Tout au long du e siècle et dans la ma­jeure par­tie du e, les pro­grès de l’agri­cul­ture ont pous­sé la po­pu­la­tion des cam­pagnes vers les villes. Mais dans les villes, la so­cié­té in­dus­trielle leur a o ert des em­plois dont la pro­duc­ti­vi­té et donc les sa­laires n’ont ces­sé de croître. Il y a eu deux ré­vo­lu­tions en une, et même une troi­sième si l’on ajoute les pro­grès de la mé­de­cine. Au­jourd’hui, les em­plois qui sur­vivent sont le plus sou­vent ceux qui sont épar­gnés par les tech­no­lo­gies. Par dé­fi­ni­tion, leurs pers­pec­tives de crois­sance sont plus faibles. Il y au­ra tou­jours des postes de li­vreurs de piz­zas pour les an­ciens ou­vriers d’usine, mais leur po­ten­tiel n’est pas le même.

Faut-il être nos­tal­gique de la so­cié­té in­dus­trielle ?

Je ne le crois pas. Le monde in­dus­triel a hé­ri­té de tous les tra­vers de la so­cié­té agraire qu’il a rem­pla­cée. C’était un monde d’au­to­ri­té, d’obéis­sance, très éloi­gné en réa­li­té de l’idéal d’au­to­no­mie et de li­ber­té des Lu­mières. Il avait réus­si, avec le for­disme, à construire un monde de pro­duc­tion qui était pro­tec­teur, à la ma­nière des so­cié­tés féo­dales. Cha­cun y était à sa place : l’ou­vrier, le contre­maître, l’in­gé­nieur, le pa­tron. Mais la crois­sance pro­met­tait à l’ou­vrier d’ac­qué­rir les mêmes biens que son su­pé­rieur : « Il a une belle voi­ture ? Un jour je l’au­rai aus­si », pou­vait-il se dire. Le mi­racle de la crois­sance in­dus­trielle est là : elle a fonc­tion­né comme le mo­teur d’une so­cié­té im­mo­bile.

Com­ment ce mo­dèle pro­duc­tif a-t-il évo­lué ? Avec la dis­pa­ri­tion de la so­cié­té in­dus­trielle qui se des­sine dès les an­nées 1960, une deuxième mo­der­ni­té s’an­nonce. Il s’agit du pas­sage de la so­cié­té in­dus­trielle à la post­in­dus­trielle. Les Trente Glo­rieuses voient gran­dir l’es­poir d’un nou­veau mo­dèle de vie éco­no­mique et so­cial. A suivre le so­cio­logue amé­ri­cain Ronald In­gle­hart, la créa­ti­vi­té rem­place l’au­to­ri­té comme va­leur struc­tu­rante. La so­cié­té post­in­dus­trielle pro­met d’abo­lir la ver­ti­ca­li­té de la so­cié­té in­dus­trielle pour pri­vi­lé­gier l’ho­ri­zon­ta­li­té. Cette as­pi­ra­tion éclot avec les mou­ve­ments pro­tes­ta­taires de 1968 qui manifestent leur vo­lon­té de sor­tir des vieilles so­cié­tés hié­rar­chiques dont la so­cié­té in­dus­trielle est de­meu­rée le ré­cep­tacle.

Mais cet es­poir a été tra­hi… Par une per­ver­sion de l’His­toire, la so­cié­té post­in­dus­trielle qui de­vait éman­ci­per les in­di­vi­dus a dé­bou­ché sur un monde d’in­sé­cu­ri­té, de cost cut­ting – la re­cherche de tech­no­lo­gies qui ré­duisent les coûts. A l’or­ga­ni­sa­tion hié­rar­chique s’est sub­sti­tué le ma­na­ge­ment par le stress. « Sois créa­tif ou ton em­ploi se­ra rem­pla­cé par un lo­gi­ciel ! » in­time-t-on aux sa­la­riés. Il s’agit là d’une in­jonc­tion contra­dic­toire. In­nove ou meurs ! Mais les in­di­vi­dus se de­mandent : « Où est ma place dans le sys­tème ? Suis-je condam­né ou sau­vé ? » Du coup, la so­cié­té post­in­dus­trielle pro­duit le contraire de ce qu’elle an­nonce : une so­cié­té, in­quiète, nos­tal­gique de la sé­cu­ri­té per­due.

Les classes moyennes qui sou­tiennent le sys­tème po­li­tique dé­mo­cra­tique sont-elles par­ti­cu­liè­re­ment me­na­cées ?

Les études ré­centes confirment une po­la­ri­sa­tion de la dis­pa­ri­tion des em­plois. Ce sont les re­ve­nus mé­dians qui sont les plus en danger. L’étage su­pé­rieur, ce­lui des sa­la­riés hau­te­ment qua­li­fiés et créa­tifs, s’en sort bien. Tan­dis que les tra­vailleurs peu qua­li­fiés sont tou­jours utiles pour as­su­rer des ser­vices qui exigent une bonne co­or­di­na­tion sen­so­ri-mo­trice comme les em­plois de proxi­mi­té et les soins à la per­sonne. Dans cette évo­lu­tion, ce sont bien les classes moyennes qui sont me­na­cées. Elles avaient émer­gé dans la roue de la so­cié­té in­dus­trielle dans des em­plois que l’on a qua­li­fiés de ter­tiaires, les­quels sont tou­chés de plein fouet par la nu­mé­ri­sa­tion. Dans la sphère pu­blique, la construc­tion de l’Etat-pro­vi­dence a éga­le­ment fait émer­ger une

classe moyenne jus­qu’à pré­sent pro­té­gée mais qui est dé­sor­mais, elle aus­si, sou­mise à la ra­tio­na­li­sa­tion du

cost cut­ting. La moyen­ni­sa­tion de la so­cié­té est at­teinte, ce qui sape en e et les bases de la dé­mo­cra­tie.

N’est-ce pas plu­tôt l’ac­crois­se­ment des in­éga­li­tés comme le dé­montre Tho­mas Pi­ket­ty dans « le Ca­pi­tal au e siècle » qui per­ver­tit nos so­cié­tés ?

Tho­mas a rai­son de sou­li­gner le be­soin de re­dis­tri­bu­tion qui sur­git dans une so­cié­té qui de­vient de plus en plus in­éga­li­taire. Mais l’in­éga­li­té ne s’ex­prime pas seule­ment par la ré­par­ti­tion des re­ve­nus ou du pa­tri­moine. Le fos­sé ma­jeur qui se creuse au­jourd’hui est entre ceux qui sont me­na­cés sur le marché du tra­vail par les nou­velles tech­no­lo­gies et ceux qui en tirent par­ti. En ma­tière de re­ve­nus, il y a clai­re­ment une di érence à faire entre la France et les Etats-Unis. Les in­éga­li­tés de ré­mu­né­ra­tion sont beau­coup plus im­por­tantes aux Etats Unis où 1% de la po­pu­la­tion capte 20% de la ri­chesse pro­duite contre 7% au dé­but des an­nées 1980. Dans le même temps, en France, le 1% des plus riches capte 9% contre 7% au­pa­ra­vant. La mon­tée des in­éga­li­tés est heu­reu­se­ment moins sen­sible dans notre pays. Notre sys­tème de pro­tec­tion so­ciale a li­mi­té la casse en ce do­maine. Pour­tant le sen­ti­ment d’in­éga­li­té est aus­si pré­gnant en France qu’aux Etats-Unis, car ce qui se joue est de même nature : la peur du dé­clas­se­ment nu­mé­rique. Des deux cô­tés de l’At­lan­tique, la so­cié­té post­in­dus­trielle crée la même an­goisse. La so­cié­té de com­mu­ni­ca­tion et les ré­seaux so­ciaux pro­mettent pour­tant une nou­velle forme d’éga­li­té… C’est le pro­blème : la so­cié­té de com­mu­ni­ca­tion dans la­quelle nous vi­vons ne tient ab­so­lu­ment pas ses pro­messes ! Les in­di­vi­dus connec­tés ne com­mu­niquent qu’avec leurs pairs. Sur les ré­seaux so­ciaux, je consomme des « amis ». Sur le Net, je cherche des in­for­ma­tions qui tendent à confir­mer mes convic­tions a prio­ri. Ou­verte en ap­pa­rence, cette nou­velle so­cié­té pro­duit tou­jours plus d’en­do­ga­mie. Dès 1997, dans « Ri­chesse du monde, pau­vre­tés des na­tions », j’avais sou­li­gné ce trait de la so­cié­té post­in­dus­trielle d’être son propre ob­jet de consom­ma­tion, sur un re­gistre qui est ce­lui de l’ap­pa­rie­ment sé­lec­tif, en­do­game, des in­di­vi­dus entre eux. L’ob­jec­tif de cha­cun consiste à se so­cia­li­ser et à so­cia­li­ser ses en­fants dans ce qu’il juge être le meilleur contexte pos­sible. Le lo­ge­ment, le ré­seau de connais­sances, l’école que fré­quentent vos en­fants consti­tuent le coeur de la consom­ma­tion mo­derne. Quelles sont les consé­quences de cet « en­tre­soi » ? Le res­sen­ti­ment et la xé­no­pho­bie. Le phi­lo­sophe Re­né Gi­rard a ma­gni­fi­que­ment ana­ly­sé la ma­nière dont fonc­tionne la re­cherche d’un bouc émis­saire. Lorsque la so­cié­té s’en­ferme dans la claus­tro­pho­bie so­ciale, cha­cun res­tant entre soi, sou­vent par dé­faut parce que l’ac­cès aux éche­lons su­pé­rieurs est fer­mé, il faut trou­ver une vic­time sa­cri­fi­cielle. En haïs­sant en­semble un être ré­pu­té ab­so­lu­ment dis­sem­blable, la so­cié­té per­met aux in­di­vi­dus qui la com­posent de se ré­con­ci­lier

temps qu’il faut. C’est la seule ma­nière de faire face aux évo­lu­tions ra­pides des tech­no­lo­gies. Il fau­drait suivre Alain Su­piot et créer des droits de ti­rage so­ciaux afin que cha­cun puisse dé­cli­ner l’Etat-pro­vi­dence de ma­nière au­to­nome pour suivre une for­ma­tion, prendre un congé sab­ba­tique, créer une en­tre­prise… Voi­là pour­quoi je cite l’exemple du sys­tème da­nois. Le Da­ne­mark a créé un mo­dèle de ré­in­ser­tion ac­tive des chô­meurs, en leur o rant une sé­cu­ri­té su sante pour at­té­nuer le stress du chô­mage. En France, ce sys­tème cor­res­pon­drait au ré­gime in­jus­te­ment dé­crié des in­ter­mit­tents du spec­tacle. Il est contes­té car il a été ma­ni­pu­lé par les employeurs de l’au­dio­vi­suel. C’est pour­tant le genre de mé­ca­nisme que nous de­vrions gé­né­ra­li­ser. Je suis donc ra­di­ca­le­ment hos­tile à la fausse so­lu­tion qui consiste à im­po­ser des éco­no­mies sur les dé­penses d’in­dem­ni­sa­tion du chô­mage.

La mon­dia­li­sa­tion est sou­vent dé­si­gnée comme l’ori­gine de tous nos mal­heurs. N’a-t-elle pas contri­bué à dé­sta­bi­li­ser les éco­no­mies dé­ve­lop­pées en les ex­po­sant à la concur­rence des pays à faible coût de main-d’oeuvre ?

Il faut dis­tin­guer trois mo­ments dans la trans­for­ma­tion du monde contemporain. D’abord, la fi­nan­cia­ri­sa­tion qui a dé­bu­té dans les an­nées 1980. Pen­dant cette phase de dé­man­tè­le­ment de l’usine for­diste, les mar­chés fi­nan­ciers ont agi comme des agents de la dé­struc­tu­ra­tion au nom des cri­tères de ren­ta­bi­li­té fi­nan­cière. Puis, au dé­but des an­nées 1990, a sur­gi la ré­vo­lu­tion nu­mé­rique qui a bou­le­ver­sé l’or­ga­ni­sa­tion du tra­vail, non plus seule­ment dans les ate­liers mais dans les bu­reaux. C’est, je crois, le coeur du pro­blème au­jourd’hui. La mon­dia­li­sa­tion, qui n’est ap­pa­rente dans les sta­tis­tiques qu’à par­tir de la fin des an­nées 1990 et du dé­but du siècle, est un phé­no­mène plus tardif. La place pré­pon­dé­rante prise par la Chine dans les échanges mon­diaux est ré­cente, même si elle est spec­ta­cu­laire. Pen­ser que la mon­dia­li­sa­tion est res­pon­sable de tous les mal­heurs du vieux mo­dèle in­dus­triel est une er­reur. Les des­truc­tions d’em­plois dans l’in­dus­trie fran­çaise sont dues pour deux tiers au pro­grès tech­nique et pour un tiers aux im­por­ta­tions. Pour l’éco­no­mie dans son en­semble, c’est beau­coup moins en­core. A mes yeux, le dé­man­tè­le­ment de la classe moyenne n’a rien à voir avec la Chine. Vous in­sis­tez dans votre livre, sur le nouvel im­pé­ra­tif éco­lo­gique. Mais vous sem­blez dou­ter que les Etats puissent frei­ner leurs émis­sions de CO2 à l’is­sue d’une confé­rence comme la COP21 qui doit se te­nir à Paris en no­vembre pro­chain. Notre so­cié­té a un rap­port tel­le­ment ad­dic­tif à la crois­sance que je suis hé­las sceptique sur sa ca­pa­ci­té à at­teindre l’ob­jec­tif de li­mi­ter la hausse des tem­pé­ra­tures à moins de 2 de­grés par rap­port à l’âge pré­in­dus­triel, pla­fond au-de­là du­quel on court des risques in­sen­sés. Pour s’y te­nir, il fau­drait di­mi­nuer de moi­tié les émis­sions de gaz à e et de serre avant 2050. On n’a ja­mais réus­si à les faire bais­ser pour l’ins­tant, et les scé­na­rios les plus op­ti­mistes parlent de les sta­bi­li­ser ! J’en­tends dire que la so­cié­té-monde va naître de ce dé­fi éco­lo­gique. Mais un in­di­vi­du ne peut pas se sen­tir concer­né par le res­pect de la pla­nète s’il ne se sent pas préa­la­ble­ment par­tie pre­nante de la so­cié­té où il vit. On ne peut pas de­man­der à un in­di­vi­du dé­pres­sif d’ar­rê­ter de fumer. Même chose pour une so­cié­té. Les ob­jec­tifs en­vi­ron­ne­men­taux ne pour­ront être at­teints si nous ne par­ve­nons pas à prendre en charge nos pa­tho­lo­gies so­ciales. Ou alors, il fau­drait pa­rier sur l’éveil d’une conscience qua­si re­li­gieuse à l’égard de l’es­pèce.

En fait de re­li­gion, on as­siste à la mon­tée d’une grande peur mil­lé­na­riste. La pla­nète se­rait trop pe­tite pour sup­por­ter l’ex­pan­sion hu­maine.

Le temps hu­main ne cesse de s’ac­cé­lé­rer. Il a fal­lu 100 000 ans pour pas­ser du bi­pède ra­tion­nel à l’homme agri­cole, 10 000 ans pour pas­ser à l’homme in­dus­triel, puis 200 ans pour pas­ser à l’homme nu­mé­rique. Toute l’his­toire hu­maine est un pro­ces­sus cu­mu­la­tif qui s’est long­temps tra­duit par une dé­mo­gra­phie ga­lo­pante. On est pas­sé de moins de 10 mil­lions d’hu­mains lorsque l’agri­cul­ture a été in­ven­tée à 1 mil­liard en 1800, au mo­ment de la ré­vo­lu­tion in­dus­trielle, et on se­ra 10 mil­liards en 2050. Un pro­ces­sus au­to-ca­ta­ly­tique s’est mis en branle : plus d’hu­mains, plus d’idées po­ten­tielles, plus de dé­cou­vertes (dans le do­maine agri­cole no­tam­ment), plus d’hu­mains… Le pro­blème est que cette lo­gique est celle d’une ré­ac­tion nu­cléaire : elle fi­nit par ex­plo­ser en un temps fi­ni. Et de fait, à suivre les cal­culs pro­po­sés par cer­tains dé­mo­graphes, l’hu­ma­ni­té au­rait dû « ex­plo­ser » en 2026 ! Heu­reu­se­ment, un mi­racle s’est pro­duit : la tran­si­tion dé­mo­gra­phique. A par­tir du e siècle, les Eu­ro­péens se sont mis à faire moins d’en­fants. Sou­dain, les hommes sont pas­sés d’une re­pro­duc­tion quan­ti­ta­tive à une re­pro­duc­tion qua­li­ta­tive. Ce chan­ge­ment, qui se di use dé­sor­mais à l’en­semble de la pla­nète, n’a pas été un e et de la ré­vo­lu­tion in­dus­trielle mais a ré­sul­té d’une évo­lu­tion en pro­fon­deur des men­ta­li­tés. Voi­là l’exemple à suivre pour la ri­chesse ma­té­rielle ! Nous avons be­soin d’une nou­velle tran­si­tion. L’hu­ma­ni­té doit réussir au­jourd’hui le pas­sage du règne de la quan­ti­té in­dus­trielle à ce­lui de la qua­li­té post­in­dus­trielle. Un beau et vaste pro­gramme qui exige de don­ner une chance aux idéaux des Lu­mières que nous avons à ce jour sys­té­ma­ti­que­ment gâ­chés !

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