Lut­ter contre l’en­nui à l’école

L'Obs - - La Une - (1) Seuil, 2015. (2) « Les Ly­céens », Paris, Seuil, 1991.

Q ui n’a ja­mais re­gar­dé le pla­fond de sa salle de classe ? Ou les feuilles des arbres fré­mir par la fe­nêtre ? L’en­nui à l’école n’est pas nou­veau, mais il est de­ve­nu ex­plo­sif. En pré­sen­tant sa ré­forme du col­lège au prin­temps der­nier, la mi­nistre de l’Edu­ca­tion na­tio­nale, Na­jat Val­laud-Bel­ka­cem, a li­vré des chiffres : en France, 71% des élèves disent s’en­nuyer au col­lège et 50% ne font rien d’autre que de prendre des notes dic­tées par leurs pro­fes­seurs. Avec la mon­dia­li­sa­tion, les sys­tèmes pé­da­go­giques des dif­fé­rents pays se com­parent et s’af­frontent, dans des classements plus ou moins per­ti­nents, mais par­lants. Si la France dévisse dans les éva­lua­tions in­ter­na­tio­nales, c’est aus­si parce que son mo­dèle pé­da­go­gique n’est plus adap­té. A l’heure des ta­blettes et du sa­voir à por­tée de tous, les maîtres mots ne sont plus pas­si­vi­té, im­mo­bi­li­té, sou­mis­sion, mais trans­ver­sa­li­té, in­ter-ac­ti­vi­té, im­pli­ca­tion, res­pon­sa­bi­li­sa­tion… La pé­da­go­gie ver­ti­cale à la fran­çaise d’un pro­fes­seur dis­pen­sant – de son es­trade – son sa­voir à des élèves pas­sifs et si­len­cieux, qui su­bissent des ho­raires à ral­longe dans des classes trop nom­breuses et hé­té­ro­gènes n’est plus sup­por­table. Ni pour les en­fants ni pour la so­cié­té dont ils se­ront les ci­toyens ac­tifs de de­main. L’en­nui à l’école est dé­sor­mais l’in­di­ca­teur de mé­dio­cri­té d’un sys­tème sco­laire. Elèves et pro­fes­seurs nous ont ra­con­té l’en­nui tel qu’ils le vivent au quo­ti­dien, ex­po­sé quelles en sont les causes se­lon eux, com­ment ils le com­battent… ou non. Le so­cio­logue Fran­çois Du­bet, di­rec­teur d’études à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences so­ciales (EHESS), nous ex­plique quelle ré­vo­lu­tion doit me­ner l’école.

Vous pu­bliez, avec Marie Du­ruBel­lat, « Dix Pro­po­si­tions pour chan­ger d’école » (1). Pour ne plus s’y en­nuyer, no­tam­ment ?

Si j’en juge par mes sou­ve­nirs, l’en­nui à l’école, ce sen­ti­ment ba­nal et gluant, fai­sait par­tie des choses nor­males. Mais il est de­ve­nu un su­jet de dé­bat, en ef­fet. Car il ques­tionne notre mo­dèle édu­ca­tif qui ac­cueille au­jourd’hui tous les élèves. Cer­tains se de­mandent ce qu’ils font là. Ils dé­crochent et dé­sta­bi­lisent la vie de la classe. L’école n’a pas de sens pour eux, et nous n’ar­ri­vons pas à les faire réussir. A l’aune des éva­lua­tions in­ter­na­tio­nales, la France fait piètre fi­gure : à 15 ans, un élève sur cinq ne pos­sède pas le ba­gage mi­ni­mal.

Mais vous, vous vous êtes en­nuyé en classe po­li­ment… Au­jourd’hui, les élèves se gênent moins !

Nous to­lé­rons de plus en plus mal de nous en­nuyer. Et les élèves le to­lèrent d’au­tant moins que la culture sco­laire a per­du beau­coup de sa cré­di­bi­li­té et de son au­to­ri­té. Le tra­vail par projet, par pe­tits groupes… toutes ces mé­thodes dites ac­tives res­tent mi­no­ri­taires et ne suf­fisent pas tou­jours à en­rayer cette désaf­fec­tion. Le sco­laire de­vient en­nuyeux face au monde des écrans et des in­dus­tries cultu­relles. Par­fois, les élèves manifestent leur dés­in­té­rêt si bruyam­ment que le pro­fes­seur ne peut plus faire cours. Une épreuve pour lui d’au­tant plus in­sup­por­table que le su­jet reste ta­bou en salle des profs. C’est tout le sys­tème qui est mis en cause ? D’une cer­taine ma­nière, oui. En France, l’école est res­tée plus tra­di­tion­nelle et plus au­to­ri­taire qu’ailleurs. Nous sommes les hé­ri­tiers des jé­suites, de Na­po­léon et de Jules Fer­ry. Se­lon eux, l’être gagne son au­to­no­mie en se sou­met­tant à l’au­to­ri­té du sa­voir et de la rai­son. Dans la tra­di­tion an­glo-saxonne, l’élève est consi­dé­ré comme un su­jet ac­tif qu’il faut mo­bi­li­ser. En France, au contraire, il est une cire molle sur la­quelle l’école va mar­quer son em­preinte. A par­tir de la sixième, bien des élèves ont le sen­ti­ment qu’une chape sco­laire leur tombe des­sus, avec les éva­lua­tions, les co­ef­fi­cients, la sa­cro-sainte loi des pro­grammes… Il faut ac­qué­rir des connais­sances pour les res­ti­tuer afin d’en ac­qué­rir d’autres. Ce sen­ti­ment d’ab­surde touche tout le monde. Il y a une ving­taine d’an­nées, dans une en­quête que j’avais me­née au­près de ly­céens (2), les bons élèves dé­cla­raient s’en­nuyer au­tant que les autres, au mo­tif que « l’école ne sol­li­cite pas [leur] in­tel­li­gence », et que « la vraie vie n’est ja­mais à l’école ».

Un vrai gâ­chis… Ce sont en ef­fet des mil­liers d’heures de cours dé­li­vrées en pure perte ou presque. Cinq ans après, quand on in­ter­roge les élèves sur ce qu’ils ont re­te­nu, ils ne se sou­viennent sou­vent de rien dans cer­taines dis­ci­plines. On a le sen­ti­ment confus d’un in­ves­tis­se­ment in­utile. Mais l’en­nui – je ne parle pas de la rê­ve­rie pas­sa­gère – tient aus­si à un autre trait de notre école : l’ob­ses­sion du clas­se­ment et du tri. S’il est

nor­mal qu’elle dé­gage des élites, en France cette pro­duc­tion com­mande toute la chaîne : la no­ta­tion, la hié­rar­chie des fi­lières et des dis­ci­plines… et fait de l’ex­cel­lence la norme com­mune. Notre école est très exi­geante avec les élèves, aus­si exi­geante que les écoles co­réenne et ja­po­naise, mais pas ef­fi­cace comme elles ! Trop d’élèves ont le sen­ti­ment de n’être ja­mais dignes de ce que l’on at­tend d’eux, ils perdent toute confiance et es­time d’eux-mêmes.

Que faire face à cet en­nui qua­si in­trin­sèque ? Vous évo­quiez l’uti­li­té des mé­thodes ac­tives : leur gé­né­ra­li­sa­tion, pré­vue par la ré­forme du col­lège adop­tée au prin­temps der­nier, pour­rait-elle at­té­nuer cet en­nui ?

Oui, je le crois, et c’est pour ce­la que je l’ai sou­te­nue. Pro­po­ser pen­dant un cin­quième du temps des cours plus in­ter­ac­tifs pour­rait contri­buer à ar­ra­cher les élèves à leur in­dif­fé­rence et à leur en­nui. L’idée s’ins­pire de ce qui se pra­tique dans les pays du nord de l’Eu­rope ou au Ca­na­da, et en France dans quelques col­lèges. Les ré­sul­tats sont bons,

et la dy­na­mique est tout autre. Le contraire de l’en­nui n’est pas le jeu, mais le tra­vail. J’ai as­sis­té à des classes en Fin­lande : les élèves sont sans cesse sol­li­ci­tés. Ils tra­vaillent par pe­tits groupes. Pour que cha­cun pro­gresse, les exer­cices sont adap­tés à son ni­veau, pas au ni­veau « moyen » de la classe ni à ce­lui des meilleurs.

Si ces mé­thodes marchent mieux, pour­quoi ne sont-elles pas dé­jà gé­né­ra­li­sées en France ?

Nous pé­chons par la for­ma­tion. Il faut for­mer les en­sei­gnants à uti­li­ser ces mé­thodes sans être dé­sta­bi­li­sés car ils peuvent avoir l’im­pres­sion qu’elles sont dé­vo­reuses de temps, qu’ils risquent de ne pas bou­cler le pro­gramme, ou qu’ils tra­hissent leur vo­ca­tion. Mal­heu­reu­se­ment, le mo­dèle de re­cru­te­ment et de for­ma­tion des pro­fes­seurs reste do­mi­né par le ni­veau aca­dé­mique et dis­ci­pli­naire. On consi­dère trop sou­vent que la ma­nière d’en­sei­gner est une di­men­sion se­con­daire du mé­tier. Alors bien des en­sei­gnants se sentent désar­més de­vant l’en­nui des élèves, et ils en souffrent. La ré­forme du col­lège re­vi­site aus­si les pro­grammes. Vous ju­gez que c’est une bonne chose ? C’est même une né­ces­si­té ! Les pro­grammes sont res­tés trop am­bi­tieux. Les élèves s’en­nuient parce qu’ils sont per­dus. Mais ne vous mé­pre­nez pas : je ne re­com­mande pas aux pro­fes­seurs d’abais­ser leurs exi­gences, mais de se cen­trer sur ce que les élèves ap­prennent réel­le­ment. Les ado­les­cents dé­testent s’en­nuyer. Ils peuvent ap­prendre des choses dif­fi­ciles du mo­ment que ce­la a un sens pour eux et que l’on y consacre du temps. Dans ce cas, ils sont éton­nam­ment sages. Ils ne contes­te­ront pas un pro­fes­seur sé­vère s’il est in­té­res­sant. Je pré­fère un en­sei­gnant qui choi­sit de faire tra­vailler toute une an­née l’« Iliade » et l’« Odys­sée » parce que ça in­té­resse ses élèves et qu’ils de­viennent im­bat­tables sur la my­tho­lo­gie grecque, plu­tôt qu’un pro­fes­seur qui s’épuise à bou­cler le pro­gramme en en­nuyant sa classe. Mais ça lui est pos­sible quand il n’a pas à les pré­pa­rer pour un exa­men à la fin de l’an­née… Je vous ren­voie à ce que nous di­sions sur la pe­san­teur des pro­grammes. Dans le mo­dèle fran­çais, ils sont en­core com­man­dés par l’aval : on part du bac, de tout ce que les élèves sont cen­sés maî­tri­ser quand ils passent l’exa­men, et on dé­cline les conte­nus jus­qu’au pri­maire. La ré­forme des pro­grammes au col­lège a fait hur­ler : « Des pans es­sen­tiels de la culture vont dis­pa­raître », at-on en­ten­du. Nous au­rions rai­son de nous in­quié­ter si les élèves les ap­pre­naient ef­fec­ti­ve­ment, mais ils ne les ap­prennent pas ! Et, au ly­cée, les pro­fes­seurs s’ef­forcent bien de cap­ter l’at­ten­tion de leurs élèves en agi­tant la me­nace du bac, mais elle ne les em­pêche pas de s’en­nuyer. Hors cette ré­forme du col­lège, quelles pré­co­ni­sa­tions ti­rées de votre livre fe­riez-vous pour ban­nir l’en­nui ? La pre­mière se­rait de for­mer les en­sei­gnants dans des écoles pro­fes­sion­nelles comme il en existe pour les in­gé­nieurs et les pi­lotes de ligne. En plus d’un ni­veau aca­dé­mique, les en­sei­gnants ap­pren­draient un vé­ri­table mé­tier leur per­met­tant d’uti­li­ser les mé­thodes les plus ef­fi­caces, donc celles qui mo­bi­lisent le mieux les élèves. La se­conde vi­se­rait à ce que les éta­blis­se­ments soient de vraies com­mu­nau­tés édu­ca­tives sou­dées au­tour de mé­thodes et d’ob­jec­tifs com­muns, avec un projet por­té par tous. Les éta­blis­se­ments doivent ces­ser d’être une simple jux­ta­po­si­tion d’heures de cours, ce qu’ils sont en­core trop sou­vent. Mais pour ce­la, il fau­drait re­dé­fi­nir le mé­tier d’en­sei­gnant et la ma­nière dont les pro­fes­seurs sont af­fec­tés.

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