Le livre de sa mer

LE GRAND MA­RIN, PAR CA­THE­RINE POU­LAIN, L’OLI­VIER, 376 P., 19 EU­ROS.

L'Obs - - Critiques - JÉ­RÔME GAR­CIN

Long­temps, la pia ante Pou­lain a rué dans les bran­cards. « De toute fa­çon, écrit-elle ici, je m’en vais tou­jours. Ça me rend folle quand on m’oblige à res­ter dans un lit, une mai­son, ça me rend mau­vaise. Etre une pe­tite fe­melle, c’est pas pour moi. Je veux qu’on me laisse cou­rir. » Née à Ma­nosque en 1960, l’in­do­cile ru­na­way a fait, dès ses 20 ans, le tour du monde et des métiers phy­siques, trié les pois­sons dans une con­ser­ve­rie is­lan­daise, ra­mas­sé des pommes au <Ca­na­da, tra­vaillé comme barmaid à Hong­kong et sur­tout, pen­dant dix ans, pê­ché en Alas­ka. Cette ex­pé­rience à haut risque, Ca­the­rine Pou­lain la ra­conte au­jourd’hui de­puis la France où, lors­qu’elle ne garde pas des mou­tons dans les Alpes-de-Hau­teP­ro­vence, elle en­tre­tient des vignes dans le Mé­doc. Car c’est d’abord avec son corps, on le sent bien, que cette aven­tu­rière écrit. Le corps qui n’a rien ou­blié de ses souf­frances, de sa ré­sis­tance, de son en­du­rance et de son in­tem­pé­rance. Il est vrai qu’elle l’a mis à rude épreuve. Celle que ses com­pa­gnons de haute mer, rien que des mecs, ap­pellent « Li­li ,» « le Moi­neau » ou « la pe­tite Fran­çaise » em­barque, sans pa­piers et sans rien connaître du mé­tier, sur le « Re­bel » pour la pêche à la mo­rue noire, au flé­tan ou au sau­mon. A bord, elle manque perdre une main, où s’est glis­sé le poi­son d’un pois­son hé­ris­sé de piques, se casse deux côtes, s’abîme une jambe. Ex­té­nuée par l’e ort, bri­sée par les chocs, sta­tu­fiée par le froid, trem­pée jus­qu’à l’os par les vagues, dé­mon­tée par les tem­pêtes, cette pe­tite femme aux joues rouges de chi­ca­no et aux larges mains de skip­per n’ab­dique ja­mais. A peine a-t-elle re­mis un pied au port de Ko­diak, où les autres ma­rins « re­peignent la ville en rouge » , c’est-à-dire s’ar­souillent, qu’elle rêve dé­jà, ti­rant sur l’orin et traî­nant l’aus­sière, de re­par­tir à l’aube vers l’ho­ri­zon. Elle veut du dan­ge­reux, du violent, des creux de 30 mètres, hu­mer l’air sa­lé comme un che­val, dé­pla­cer des ca­siers à crabes de 300 ki­los, évis­cé­rer les pois­sons – elle ap­pelle ça « le corps-à-corps avec les gi­sants » –, bou er cru le coeur en­core bat­tant d’un flé­tan tout juste vi­dé – « au chaud dans moi ce coeur so­li­taire » –, ne plus se la­ver, ne plus dor­mir et se lo­ver dans les bras d’un grand ma­rin aus­si rude que doux. Cette hé­ri­tière sau­vage de Con­rad et Mel­ville, qui écrit « J’au­rais vou­lu être un ba­teau que l’on rend à la mer » , a com­po­sé, sous sa yourte pro­ven­çale, un étour­dis­sant et ru­gissant pre­mier livre dont la prose évoque l’in­quié­tant mu­gis­se­ment d’une corne de brume. Il est aug­men­té d’un glos­saire où, entre les mots « Ten­de­ring » ou « Victorinox », on trou­ve­ra la tra­duc­tion lit­té­rale de « Free spi­rit ». Es­prit libre, c’est ce que Ca­the­rine Pou­lain est de­ve­nue, sur la mer de Bé­ring, en même temps qu’un écri­vain.

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