Dans la tête de Cé­line

VERS LA NUIT, PAR ISA­BELLE BU­NIS­SET, FLAM­MA­RION, 138 P., 15 EU­ROS.

L'Obs - - Critiques -

C’est l’idée la plus cas­se­gueule de l’hi­ver: ra­con­ter la der­nière nuit de Louis-Fer­di­nand Cé­line (pho­to, 1959), en fai­sant cau­ser sa « cer­velle qui tourne ome­lette » (al­lez donc ma­nier le fran­çais comme dans « Mort à cré­dit »). Sous la plume acro­bate d’Isa­belle Bu­nis­set, par ailleurs au­teur d’une thèse sur la dé­ri­sion chez Cé­line, l’idée a ac­cou­ché d’un pre­mier ro­man as­sez spec­ta­cu­laire. Son étrange exer­cice de ven­tri­lo­quie a l’in­tel­li­gence de fuir les tics trop connus de l’écri­vain (la ponc­tua­tion en­ra­gée). Res­tent ses tocs, en­fi­lés ici avec un ly­risme fié­vreux: la pa­ra­noïa olym­pique de ce « ca­bo­tin foi­reux to­tal » ; la conscience et l’ob­ses­sion d’être un gé­nie de la trempe de Flau­bert ; la han­tise ra­ciste de « l’in­va­sion in­si­dieuse » des « bri­dés » ; la dou­leur de n’avoir pu en­ter­rer sa mère, « morte toute seule sur un banc ave­nue de Clichy, 6 mars 45 » ; la vo­lon­té ma­so­chiste d’écrire, jus­qu’à l’ul­time se­conde, le fi­nal de « Ri­go­don » (« de ces pro­fon­deurs pé­tillantes que plus rien existe »). Jus­qu’où peut-on al­ler dans l’em­pa­thie avec l’au­teur de « Ba­ga­telles pour un mas­sacre » ? « Vers la nuit » a la fai­blesse de lais­ser chaque lec­teur se dé­brouiller avec la ques­tion. Ça fait aus­si sa force.

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