HIP-HOP

Kanye West se prend pour Dieu

L'Obs - - Le Sommaire - FA­BRICE PLISKIN

uand la presse amé­ri­caine ne le com­pare pas à Mo­zart, il se com­pare lui-même à Mi­chel-Ange, Le Cor­bu­sier, Steve Jobs ou au Ch­rist. Mes­dames, mes­sieurs, re­voi­ci l’égo­tiste, le dé­me­su­ré Kanye West, ce non-boxeur qui pas­tiche l’ar­ro­gance mé­tho­dique de Mo­ha­med Ali. Le rap­peur et pro­duc­teur de Chi­ca­go re­vient avec un nou­vel al­bum in­ti­tu­lé « Waves » (sauf chan­ge­ment ul­time). Il en a dé­voi­lé, le 11 fé­vrier, les nou­veaux titres sur la scène du Ma­di­son Square Gar­den, concert re­trans­mis dans des ci­né­mas du monde en­tier. A 38 ans, West a ven­du 132 mil­lions de disques et de té­lé­char­ge­ments, plus que Dy­lan ou Bo­wie (100 mil­lions). Les ama­teurs de mu­sique po­pu­laire vé­nèrent son beau ta­lent parce qu’il a su in­fu­ser au rap les sons élec­tro­niques de la house mu­sic, née à Chi­ca­go, et parce qu’il col­la­bore avec Ri­han­na, Jay Z ou Daft Punk. « C’est qui le vieux sur la pho­to à cô­té de Kanye ? » se de­man­daient ses fans quand il a en­re­gis­tré « On­ly One » avec Paul McCart­ney. Les es­thètes se pros­ternent de­vant les snea­kers ou les par­kas que Kanye West, en qua­li­té de sty­liste, a des­si­nées pour Louis Vuit­ton ou Adi­das. Les pa­pa­raz­zis l’ido­lâtrent parce qu’il est le ma­ri de la ve­dette de té­lé-réa­li­té Kim Kar­da­shian, « chienne par­faite » pour Kanye, et quin­tes­sence de l’en­tre­pre­neuse fé­mi­niste pour nos plus soyeux théo­ri­ciens du string den­telle. Kim, cé­lèbre pour sa sex­tape (2007), son pos­té­rieur bio­nique, ses sel­fies de gros­sesse ou son beau-père, Bruce Jen­ner, un an­cien cham­pion du monde de dé­cath­lon, qui a chan­gé de sexe à 65 ans. En 2015, le ma­ga­zine « Time » dé­si­gnait Kanye West par­mi les cent per­son­na­li­tés les plus in­fluentes du monde, avec An­ge­la Mer­kel. Go West !

KANYE DOC­TEUR HO­NO­RIS CAU­SA

Sni eurs de sté­réo­types, pin­cez-vous le nez. Avant de de­ve­nir le ma­na­ger de son fils, la mère de Kanye West, Don­da West, était pro­fes­seur et pré­si­dente du dé­par­te­ment d’an­glais de l’uni­ver­si­té d’Etat de Chi­ca­go. Le Dr Don­da West est mort en 2007, à la suite d’une opé­ra­tion de chi­rur­gie es­thé­tique (li­po­suc­cion, ab­do­mi­no­plas­tie, ré­duc­tion mam­maire). Grande lec­trice de Walt Whit­man et Ru­dyard Ki­pling, elle ap­par­te­nait à un cercle mé­con­nu : le club in­ter­lope des ma­mans uni­ver­si­taires de stars du hip-hop. Par­mi ses membres, le Dr Bren­da Greene, mère du rap­peur Ta­lib Kwe­li, et le Dr Ma­ha­lia Hines, mère du rap­peur Com­mon. Don­da West est aus­si l’au­teur d’un livre sur son illustre fils in­ti­tu­lé « Rai­sing Kanye : Life Les­sons from the Mo­ther of a Hip-Hop Su­per­star ». Avec le pe­tit Kanye, Don­da jouait au jeu des rimes : « Je di­sais “sky”, il di­sait “bye” et nous pour­sui­vions jus­qu’à ce que nous soyons en panne de de mots. » Quelle sou rance, en 2002, quand le lo­quace Kanye s’est fra­cas­sé la mâ­choire dans un ac­ci­dent de voi­ture en s’en­dor­mant au vo­lant de sa Lexus de lo­ca­tion. Quelle sou rance plus ai­guë en­core quand cette mâ­choire, il a dû la fer­mer pen­dant cinq se­maines.

L’édu­ca­tion est une mé­ta­phore ob­sé­dante chez Kanye West, dont les trois pre­miers disques s’in­ti­tulent « le Dé­cro­cheur uni­ver­si­taire » (« The Col­lege Dro­pout », 2004), « Ins­crip­tion tar­dive » (« Late Re­gis­tra­tion », 2005) et « Cé­ré­mo­nie de re­mise des di­plômes » (« Gra­dua­tion », 2007). « Ma ma­man m’a dit d’al­ler à l’école, de dé­cro­cher un doc­to­rat », dit-il dans « Hey Ma­ma ». Contrai­re­ment à Snoop Dogg qui, dans son ado­les­cence, dor­mait avec un Glock sous son oreiller, Kanye West n’est pas un po­ly­tech­ni­cien de l’école de la rue. Quand il était en CM2 ( fifth grade), il a même vé­cu un an à Nan­kin où sa mère tra­vaillait comme maître de confé­rences.

Q

Kanye West rappe de­puis le CE2 (third grade). C’est l’époque où il pro­pose un mar­ché à Don­da : le fils re­nonce à son ar­gent de poche, à condi­tion que la mère ac­cepte de consul­ter Jen­ny Craig, gou­rou de la perte de poids. A 14 ans, il vend des ins­tru­men­taux à 50 dol­lars. A 20 ans, il quitte l’uni­ver­si­té. Ob­jet d’étude et de pâ­moi­son par­mi les dis­ciples amé­ri­cains de Bour­dieu, le rap­peur tient un dis­cours sou­vent cri­tique sur l’ins­ti­tu­tion sco­laire. His­toire d’une étu­diante désen­chan­tée, sa chan­son « All Falls Down » semble sor­tir de « la Mi­sère du monde ». « Ce né­gro était le meilleur de notre classe/Je suis al­lé au res­to, là-bas, c’était un des “mo­ther­fu­cking” ser­veurs », dit West avec une mo­ther­fu­cking amer­tume, dans « School Spi­rit ». Ce qui ne l’em­pêche pas de cé­lé­brer les ver­tus éman­ci­pa­toires de l’école et de par­ti­ci­per aux concerts de la ma­ni­fes­ta­tion Stay in School, à Chi­ca­go. En 2015, il de­ve­nait doc­teur ho­no­ris cau­sa de The Art Ins­ti­tute of Chi­ca­go.

KANYE POÈTE MAU­DIT

Au dé­but de sa car­rière de pro­duc­teur, maints rap­peurs consi­dé­raient comme un bou on ce pied-tendre de la classe moyenne, au CV che­lou et au sage noeud pa­pillon à la Carl­ton (« le Prince de Bel-Air »), dont le père pho­to­jour­na­liste, un ex-Black Pan­ther, « par­lait comme un Blanc » et en­sei­gnait la pho­to­gra­phie (ses pa­rents ont di­vor­cé quand il avait 3 ans). « Je n’avais ja­mais tra­fi­qué de la drogue, un mau­vais point pour moi, com­mente West, contre les ca­nons de la street cre­di­bi­li­ty. […] Il y a une règle dans le rap : si vous ne l’avez pas fait, vous ne pou­vez pas en faire un rap. Je suis plus un écri­vain ou un poète qu’un rap­peur. » Long­temps, la stig­ma­ti­sa­tion ves­ti­men­taire ha­billa Kanye pour l’hi­ver : « Les Noirs peuvent être les gens les plus dis­cri­mi­nants du monde, spé­cia­le­ment entre eux. Ce ne sont pas les Blancs qui ont dit que tous les hommes noirs de­vaient por­ter des jeans bag­gy. » A la marge de la marge, à re­bours du rap ghet­to-cen­tré, Kanye West est un ar­tiste pop. Il n’a ja­mais fait par­tie d’un gang ni sé­jour­né en pri­son. En re­vanche, en 2009, il a tra­vaillé comme sta­giaire pen­dant quatre mois chez le cou­tu­rier Fen­di, à Rome, avant de lan­cer sa propre col­lec­tion. Rap­peur plus large que le rap, West a fait de sa di érence une force : ses ri­vaux ne s’ap­pellent pas No­to­rious B.I.G. ou Emi­nem, mais Da­vid Bo­wie ou Mi­chael Jack­son.

KANYE TWITTOMANE

Kanye West est un twit­to fé­cond et com­pul­sif. « J’au­rais ai­mé que Mi­chael Jack­son eût Twit­ter ! », dit-il dans un tweet. Cer­tains de ces mes­sages sont plus cé­lèbres que ses raps. Le co­mique Josh Gro­ban en a même fait une chan­son. Par­mi les pen­sées de Kanye, on trouve des tweets stoï­ciens : « Comme je sors avec des man­ne­quins, je dois ap­prendre à ai­mer les pe­tits chiens et les ci­ga­rettes », des tweets théo­lo­giques, « Les frites, c’est le diable », des tweets chris­tiques, « Il est plus di cile qu’on ne le croit de dor­mir sur un oreiller en four­rure », ou des tweets lé­vi­nas­siens, « Je dé­teste me ré­veiller dans un avion et m’aper­ce­voir qu’on a dis­po­sé une bou­teille d’eau de­vant moi, genre, oh su­per, main­te­nant, je dois être res­pon­sable de cette bou­teille d’eau. »

Pour West, la vraie vie, la vie réel­le­ment vé­cue, c’est la vie en­fin dé­cou­verte et éclair­cie par Twit­ter, comme dit à peu près Proust. Il le prouve dans son tweet le plus cé­lèbre : « I just fu­cked Kim so hard » (il faut tout par­don­ner à un homme amou­reux). Tweet trop vite e acé, comme la mer e ace les pas des amants sur le sable. Tweet pas as­sez fu­gace ce­pen­dant pour ne pas avoir été ret­wee­té 7 410 fois et mis en fa­vo­ri 39 777 fois. La sor­tie du nou­vel al­bum, « Waves », a aus­si don­né lieu à un tsu­na­mi de tweets flam­boyants et de ha­sh­tags guer­riers. Concen­trons-nous sur le der­nier acte, tou­jours san­glant. Cal­li­pyge en co­lère, Am­ber Rose, une ex-fian­cée de Kanye West et une an­cienne strip-tea­seuse, a écrit au mu­si­cien : « Tu as la rage parce que je ne suis plus là pour jouer avec ton trou de cul ? #Pe­ti­tePu­teQui Aime Les Doigts Dans Le Cul ». Bon, euh, les en­fants, si on par­lait d’autre chose ?

KANYE PRÉ­SIDENT

En sep­tembre 2015, l’im­mo­deste West fai­sait o ciel­le­ment acte de can­di­da­ture à la pré­si­dence des Etats-Unis. Des tee-shirts « Kanye for Pre­sident 2020 » ont été com­mer­cia­li­sés. On com­prend mieux pour­quoi ses re­la­tions avec le 43e et le 44e pré­sident ont été si conflic­tuelles. George Bush a dit que « le pire mo­ment » de sa pré­si­dence fut le jour où Kanye West, après le ra­vage de La Nou­velle-Or­léans par l’ou­ra­gan Ka­tri­na, dé­cla­ra : « George Bush ne se sou­cie pas des per­sonnes noires. » On ignore si le pire mo­ment de la car­rière de Kanye West est le jour où Oba­ma l’a trai­té de « cré­tin » (« ja­ckass »). 2009, cé­ré­mo­nie des MTV Vi­deo Mu­sic Awards : ce soir-là, le rap­peur était mon­té sur scène où il avait brus­que­ment in­ter­rom­pu la chan­teuse Tay­lor Swift à la­quelle Sha­ki­ra ve­nait de re­mettre un tro­phée et il lui avait pris le mi­cro des mains pour dé­cla­rer que la meilleure vi­déo était celle de Beyon­cé. Cette morgue n’est pas sans rap­pe­ler celle d’un autre can­di­dat à la pré­si­dence, Do­nald Trump. Au reste, le « Hu ng­ton Post » a pro­po­sé un quiz à ses lec­teurs sur le thème « Qui l’a dit, Do­nald Trump ou Kanye West ? ». A votre avis, qui a dit « Je n’écoute pas de rap. Mon ap­par­te­ment est trop beau pour qu’on y écoute du rap » ? Kanye pré­sident !

KANYE CHRÉ­TIEN

Twit­to dé­vo­tieux, Kanye West est aus­si un grand chré­tien. Du haut de sa rai­deur tra­pue d’ec­clé­sias­tique, il aime à chan­ter la gloire de Notre Sei­gneur Jé­sus-Ch­rist : « Comme l’école a be­soin de pro­fes­seurs […] j’ai be­soin de Jé­sus » (« Je­sus Walks »). A Chi­ca­go, son père, de­ve­nu conseiller ma­tri­mo­nial chré­tien, al­lait trois fois par se­maine à l’église. Les sa­ma­ri­tains se sou­viennent qu’en 2006 l’ar­tiste po­sait avec une san­glante cou­ronne d’épines sur la cou­ver­ture du ma­ga­zine « Rol­ling Stone ». Le pape Fran­çois de­vrait in­vi­ter le rap­peur à Cra­co­vie, aux JMJ 2016.

Au­jourd’hui, Kanye marche sur des « Waves », disque qu’il qua­li­fie de « gos­pel ». Son pénul­tième al­bum s’in­ti­tu­lait « Yee­zus » : mot-va­lise for­mé de Yee­zy (sur­nom de Kanye West) et du pré­nom Jé­sus. On note que son com­père, le rap­peur Jay Z, a op­té pour le sur­nom Ho­va, di­mi­nu­tif de Jé­ho­vah. Cha­cun son truc. Sur l’al­bum « Yee­zus » fi­gu­rait un mor­ceau in­ti­tu­lé « I Am a God » où le rap­peur ré­clame des crois­sants et dia­logue avec Jé­sus. En réa­li­té, dans cette oeuvre très pro­fane, saint Kanye dé­nonce sans le nom­mer l’« ar­ro­gance » d’He­di Sli­mane, cou­tu­rier en chef chez Saint Laurent. En 2012, West sou­hai­tait voir le dé­fi­lé Saint Laurent de la fa­shion week, à Pa­ris. Sli­mane au­rait alors ac­cep­té à la condi­tion que l’Amé­ri­cain s’en­gage à ne pas as­sis­ter aux dé­fi­lés Gi­ven­chy et Ba­len­cia­ga. « On ne joue pas avec Dieu », lui ré­pond ici Kanye, une fa­çon de si­gni­fier au sty­liste qu’il n’est pas son « nègre ». Si­gna­lons à nos fi­dèles pa­rois­siens qu’un illu­mi­né a pu­blié une bible où le nom de Dieu est rem­pla­cé par ce­lui de Kanye. Ex­trait de la Ge­nèse : « Kanye créa le ciel et la terre […] Et Kanye dit : que la lu­mière soit, et la lu­mière fut. » C’est bien le moins pour le créa­teur de la chan­son « Fla­shing Lights ».

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