LES IN­TEL­LOS ET L'AR­GENT

L'Obs - - La Une -

Ce­la ne s’est pas ébrui­té, mais voi­là quelques mois, le pa­tron de La­gar­dère Ac­tive, De­nis Oli­vennes, a pro­po­sé un pont d’or à Alain Fin­kiel­kraut pour re­joindre la sta­tion Eu­rope 1. L’es­sayiste contro­ver­sé pré­sente de­puis trente ans l’émis­sion « Ré­pliques » le sa­me­di ma­tin sur France-Culture. Oli­vennes, un ami de longue date, a o ert à « Fin­kie » de mul­ti­plier par dix son sa­laire ra­dio­pho­nique, qui pla­fonne à 800 eu­ros par émis­sion. Le phi­lo­sophe a re­fu­sé. Re­trai­té de Po­ly­tech­nique, il vit su sam­ment bien de ses droits d’au­teur, a-t-il ju­gé, et laisse à son épouse, l’avo­cate d’a aires Syl­vie To­pa­lo , le soin de gé­rer leur train de vie dans le 6e ar­ron­dis­se­ment pa­ri­sien. Quand il a fal­lu trou­ver plu­sieurs di­zaines de mil­liers d’eu­ros pour payer son en­trée à l’Aca­dé­mie fran­çaise, l’ha­bit vert sur me­sure et l’épée fa­çon­née à la main, il a pu comp­ter sur ses sou­tiens for­tu­nés Fran­çois Pi­nault (Ke­ring), Pa­trick Dra­hi (SFR, BFM), Serge Wein­berg (Sanofi), Eric de Roth­schild, le consul­tant Oli­vier Mer­veilleux du Vi­gnaux et, bien sûr, De­nis Oli­vennes. Le nou­vel im­mor­tel a pré­fé­ré l’au­ra de la sta­tion pu­blique au car­net de chèques de la ra­dio po­pu­laire…

Tous les in­tel­lec­tuels n’ont pas la chance d’avoir le suc­cès de l’au­teur de « l’Iden­ti­té mal­heu­reuse », ni son ré­seau d’ami­tiés bien pla­cées. La plu­part doivent « bri­co­ler », pour re­prendre l’ex­pres­sion de l’un d’entre eux. Les in­tel­los et l’ar­gent: voi­là bien deux uni­vers qui sont cen­sés ne ja­mais se ren­con­trer. Dans l’ima­gi­naire col­lec­tif, le monde des idées n’a be­soin d’au­cun sup­port ma­té­riel pour exis­ter. Il n’a ni loyer à payer ni fin de mois à bou­cler. Cette image d’Epi­nal là com­mence avec So­crate, au­tant dire aux ori­gines de la phi­lo­so­phie. Au IIIe siècle, l’his­to­rien Dio­gène Laërce a cam­pé le Grec re­fu­sant l’ar­gent d’un élève – op­po­sant pour tou­jours les so­phistes, prêts à dé­fendre n’im­porte quelle cause pour un peu d’or, au vrai phi­lo­sophe, dont la seule gra­ti­fi­ca­tion se­rait la Vé­ri­té, avec un grand V ver­tueux. De quoi vivent ceux qui font pro­fes­sion de pen­ser? Faut-il sa­voir qui les paie pour com­prendre com­ment ils pensent? La ques­tion se pose avec d’au­tant plus d’acui­té que les in­tel­lec­tuels ont pris une place pré­pon­dé­rante dans le dé­bat pu­blic. Mettre Mi­chel On­fray ou Eric Zem­mour en cou­ver­ture d’un jour­nal est la pro­messe d’en faire grim­per les ventes. L’époque est à ce point en quête de sens que les nou­veaux gou­rous de la sa­gesse car­tonnent en li­brai­rie et que les di­ri­geants d’en­tre­prise s’en­tichent de phi­lo­sophes qui donnent des confé­rences de­vant des par­terres bon­dés. Ne nous y trom­pons pas pour­tant, « per­sonne ne fait ce mé­tier pour l’ar­gent », pré­vient San­drine Trei­ner, la pa­tronne de France-Culture. Quand on choi­sit d’être un in­tel­lec­tuel, au­tant se ré­si­gner à vivre chi­che­ment. L’es­sayiste Ca­ro­line Fou­rest té­moigne de cette pré­ca­ri­té: « Moi qui ne suis ni hé­ri­tière ni uni­ver­si­taire, il a fal­lu que j’ac­cepte de ne ja­mais connaître le moindre CDI, ce­la reste une vie in­con­for­table.» Elle est ce­pen­dant une ex­cep­tion. L’Etat a de­puis long­temps rem­pla­cé le mé­cé­nat pri­vé d’An­cien Ré­gime (Ca­the­rine II de Rus­sie ver­sant, par exemple, une pen­sion men­suelle à Di­de­rot). La grande ma­jo­ri­té des en­sei­gnants cher­cheurs sont des fonc­tion­naires ré­mu­né­rés par l’uni­ver­si­té, le CNRS ou l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences so­ciales (EHESS). Ils sont en­vi­ron 25 000 en France, et leur car­rière est ré­gie par une grille sa­la­riale très stricte. Des dé­buts au­tour de 1800 eu­ros net par mois. En mi­lieu de car­rière, un trai­te­ment qui roule entre 3 000 et 4 000 eu­ros. A l’ap­proche de la re­traite, un di­rec­teur d’études « de classe ex­cep­tion­nelle» peut es­pé­rer ga­gner jus­qu’à 6 000 eu­ros, aux­quels s’ajoutent des primes, mo­destes et va­riables. «Pas de quoi vivre cor­rec­te­ment à Pa­ris », es­time tou­te­fois l’éco­no­miste Phi­lippe Aghion, pour qui ces es­prits éclai­rés mé­ri­te­raient semble-til en soi un mode de vie bour­geois, avec mou­lures et par­quet. « On ne s’est pas po­sé as­sez la ques­tion des sa­laires des cher­cheurs fran­çais, dont la ré­mu­né­ra­tion est in­fé­rieure à ce qu’ils peuvent ga­gner à l’étran­ger », consi­dère-t-il.

Outre la sta­bi­li­té de l’em­ploi, le sta­tut d’en­sei­gnant-cher­cheur o re des avan­tages non né­gli­geables. «On a une to­tale li­ber­té, un tra­vail qui nous ap­porte de grandes sa­tis­fac­tions in­tel­lec­tuelles. Le seul fait de ne pas avoir d'ho­raires fixes re­pré­sente une sa­crée éco­no­mie de frais de garde d’en­fants », dit

“Moi qui ne suis ni hé­ri­tière ni uni­ver­si­taire, je n’ai ja­mais connu de CDI.”

Ca­ro­line Fou­rest, es­sayiste

BHL et Alain Minc, deux au­teurs ve­dettes des an­nées 1980 et 1990, se sont écrou­lés en li­brai­rie.

l’un d’entre eux, heu­reux pa­pa de quatre bam­bins. Au faîte de sa car­rière, l’uni­ver­si­taire peut es­pé­rer gon­fler sa fiche de paie grâce aux cours et aux chaires tem­po­raires dis­pen­sés dans des facs suisses, an­glaises et sur­tout amé­ri­caines, qui peuvent payer de 10 000 à 20 000 eu­ros pour quelques se­maines de tra­vail. Les uni­ver­si­taires ont le droit à ces ex­tras tout en conser­vant leur sa­laire fran­çais. Le cher­cheur a aus­si du temps pour écrire. Di user ses tra­vaux dans le pu­blic est même une des mis­sions ins­crites dans son contrat de tra­vail, que ce soit sous forme d’ar­ticles non ré­mu­né­rés dans des re­vues scien­ti­fiques ou de livres. Même quand le livre est le pro­lon­ge­ment d’un pro­gramme de re­cherche fi­nan­cé pu­bli­que­ment, c’est l’au­teur qui per­çoit les droits à titre per­son­nel : entre 8% et 14% du prix de vente, soit une moyenne de 2 eu­ros pour un ou­vrage à 20 eu­ros. La plu­part des livres se tirent tou­te­fois à quelques cen­taines d’exem­plaires, pas de quoi faire for­tune. Un suc­cès dé­marre à 5 000 exem­plaires et on com­mence à par­ler de phé­no­mène d’édi­tion à par­tir de 50 000 exem­plaires.

Il ar­rive tou­te­fois qu’un livre scien­ti­fique ren­contre le suc­cès com­mer­cial, preuve par le raz de ma­rée Tho­mas Pi­ket­ty, dont le best-sel­ler «le Ca­pi­tal au XXIe siècle », s’est ven­du à plus de 1,5 mil­lion d’exem­plaires dans le monde. Là, c’est le jack­pot. « Mes droits d'au­teur ont été né­gli­geables jus­qu'à il y a deux-trois ans, et ils sont su­bi­te­ment de­ve­nus très sub­stan­tiels, ce qui n'était pas du tout pré­vu, ra­conte Pi­ket­ty. Bon, con­crè­te­ment, je vais payer 60% ou 70% d'im­pôts et co­ti­sa­tions… mais je pré­fé­re­rais payer 80% ou 90%, mon sa­laire d'uni­ver­si­taire me­su t!» Pour es­pé­rer vivre de sa plume, il faut pou­voir écou­ler au moins de 50000 exem­plaires chaque an­née, en comp­tant les édi­tions et les ré­édi­tions en poche, bien moins lu­cra­tives. Le clas­se­ment ex­clu­sif des meilleures ventes d’es­sais des cinq der­nières an­nées, réa­li­sé pour « l’Obs » par l’ins­ti­tut GFK (voir p. 32), montre que ce­la concerne une quin­zaine d’au­teurs en France, pas da­van­tage. Au top des ventes, on trouve donc Fré­dé­ric Le­noir, Ch­ris­tophe An­dré, Pierre Rabhi, Alexandre Jol­lien et Matthieu Ri­card, qui ont en com­mun de pro­po­ser au lec­teur une nou­velle voie vers le bon­heur et la spi­ri­tua­li­té. A cô­té de quelques es­sayistes ou phi­lo­sophes mé­dia­tiques à l’an­cienne – Erik Or­sen­na, Jacques At­ta­li, Mi­chel Serres, An­dré Comte-Spon­ville –, on constate aus­si la per­cée des es­sayistes à fort po­ten­tiel polémique, Mi­chel On­fray, Eric Zem­mour et (as­sez loin der­rière) Alain Fin­kiel­kraut. Tous ceux-là, sta­ri­sés, cour­ti­sés, in­vi­tés à la ra­dio et à la té­lé­vi­sion, peuvent es­pé­rer né­go­cier de ju­teux contrats et à-va­loirs. Cer­tains em­ploient pour ce­la un agent lit­té­raire, qui né­go­cie avec les édi­teurs et vend les droits à l’étran­ger en échange d’une com­mis­sion de 10%. An­cien di­rec­teur du «Monde des re­li­gions », Fré­dé­ric Le­noir a ain­si dé­jà été re­pré­sen­té par Su­san­na Lea, qui compte aus­si Marc Le­vy par­mi ses au­teurs. Mi­chel On­fray est chez Fran­çois Sa­muel­son, aux cô­tés de Houel­le­becq, Beig­be­der, Car­rère et BHL.

A l’uni­ver­si­té, la sou­daine gloire mé­dia­tique est mal vue, fai­sant de vous la preuve vi­vante que «l’es­sayisme est en ex­pan­sion, au dé­tri­ment de la re­cherche », comme l’as­sène un an­cien de l’EHESS. Au­teur d’es­sais sur la so­cio­lo­gie du couple, Jean-Claude Kauf­mann, pour­tant rat­ta­ché au CNRS, en a fait l’amère ex­pé­rience. «On m’a as­so­cié à l’image du vul­ga­ri­sa­teur ri­go­lo. Ça m’a ren­du mal­heu­reux, même si je crois qu’un cher­cheur doit aus­si s’adres­ser au plus grand nombre. J’ai sor­ti un livre de théo­rie par­ti­cu­liè­re­ment jar­gon­neux pour me ra­che­ter, en vain. » Un confrère y voit l’e et de la «ten­ta­tion du best-sel­ler » : « Son pre­mier livre sur le couple, in­té­res­sant, a eu le mal­heur de mar­cher. Il a ré­pé­té la formule, avec des en­quêtes de plus en plus bâ­clées.» Kauf­mann re­con­naît qu’il tra­vaille « plus lé­gè­re­ment qu’avant». La Sor­bonne et Saint-Ger­main-des-Prés se re­gardent sou­vent avec dé­fiance.

Pour­tant, le mé­tier est aléa­toire. «Ceux qui écrivent pour de­ve­nir riches voient s’ou­vrir de­vant eux une val­lée de larmes, pré­vient So­phie de Clo­sets, édi­trice de Fré­dé­ric Le­noir et Jacques At­ta­li chez Fayard. « Avoir un suc­cès, c’est dé­jà di cile. Mais re­faire le coup tous les ans, ce n’est pas don­né à tout le monde. Il n’y a pas de rente. A chaque livre, l’au­teur de best-sel­ler re­met en jeu son sta­tut ». Ber­nard-Hen­ri Lé­vy et Alain Minc, deux au­teurs ve­dettes des an­nées 1980 et 1990, se sont ain­si écrou­lés en li­brai­rie. Le pre­mier, qui n’en a pas be­soin pour vivre, fort de sa for­tune per­son­nelle, n’aime pas qu’on le lui rap­pelle; le se­cond feint de s’en amu­ser: « Les ventes de mes livres ne sont plus ce qu’elles étaient il y a trente ans, mais j’ai la chance de ne pas dé­pendre de mes droits d’au­teur. Mes ac­ti­vi­tés au­près de grands pa­trons me su sent.» Minc, da­van­tage conseiller des princes du CAC 40 qu’au­teur, est ce­pen­dant un cas très à part.

Les plus vul­ga­ri­sa­teurs des au­teurs peuvent es­pé­rer se muer en in­tel­los mé­dia­tiques et mul­ti­plier les piges à la ra­dio, à la té­lé et dans la presse écrite, à l’image de Ra­phaël En­tho­ven, Ro­ger Pol-Droit ou Eric Zem­mour. Ils peuvent aus­si es­pé­rer en­trer dans le cir­cuit des croi­sières in­tel­los, pré car­ré de deux grandes com­pa­gnies, Cos­ta Croi­sières et Po­nant.

Celles-ci paient le voyage aux in­ter­ve­nants ain­si qu’à un membre de leur fa­mille et peuvent leur don­ner jus­qu’à plu­sieurs mil­liers d’eu­ros (« l’Obs », qui or­ga­nise par­fois des croi­sières thé­ma­tiques, ne ré­mu­nère pas ses in­ter­ve­nants). Les « têtes d’af­fiche » – dixit le site de Po­nant – ne sont pré­sentes que quelques jours sur la croi­sière, mais les voya­geurs qui ont payé le supplément ont quand même l’oc­ca­sion de pa­po­ter à l’apé­ro avec leur idole. Prix du voyage pour la pro­chaine croi­sière du Po­nant dans les fjords: 3 390 eu­ros par per­sonne. L’un des grands spé­cia­listes de ces croi­sières est Luc Fer­ry, qui en fait entre trois et quatre par an (la der­nière était en no­vembre avec Sté­phane Bern). En rai­son d’une car­rière uni­ver­si­taire à trous – il fut même épin­glé en 2011 pour avoir ou­blié de ve­nir faire cours –, l’ex-mi­nistre de l’Edu­ca­tion per­çoit en ef­fet une re­traite mo­deste. «Il a be­soin des croi­sières pour nour­rir sa fa­mille, as­sure un proche. Ça prend du temps, mais il n’a pas le choix. »

Aux autres, il reste le re­cours au pri­vé pour ar­ron­dir leurs fins de mois. Même si c’est en­core plus mal vu en France que de réus­sir dans l’édi­tion, ain­si que le dé­plore l’his­to­rien Pas­cal Blan­chard : « Dans le monde an­glo­phone, la re­con­nais­sance par le pri­vé est très va­lo­ri­sante pour un in­tel­lec­tuel. Ce­la montre que son ex­per­tise a une uti­li­té. » Cer­tains sautent pour­tant le pas. Soit parce qu’ils ont fait un trait sur toute car­rière uni­ver­si­taire, soit parce qu’ils sont à la re­traite et es­timent n’avoir plus rien à prou­ver. Le ju­riste Guy Car­cas­sonne, dis­pa­ru en 2013, ado­ré par ses étu­diants à la fac de Nan­terre, ven­dait ses conseils à des Etats étran­gers et à des groupes pri­vés, par­fois très cher. Beau­coup de géo­graphes, comme Ch­ris­tophe Guilluy, ont in­ves­ti le mar­ché flo­ris­sant du con­seil aux col­lec­ti­vi­tés

ter­ri­to­riales. Le si­no­logue Fran­çois Jul­lien en­seigne l’es­prit chi­nois au groupe belge Umi­core, un géant du zinc qui se dé­ve­loppe en Asie. Le speech in­tel­lo en en­tre­prise – qua­rante-cinq mi­nutes de dis­cours, sur le mo­dèle du cours ma­gis­tral – est en plein es­sor. Clore un sé­mi­naire so­po­ri­fique en écou­tant un phi­lo­sophe, « c’est quand même plus smart que d’in­vi­ter Pa­trick Sé­bas­tien», confie le pa­tron d’une grande com­pa­gnie d’as­su­rances. De­puis la crise, les di­ri­geants du monde éco­no­mique se­raient en « quête de fond, ils veulent re­pla­cer l’hu­main au centre de leur ré­flexion» et vou­draient « sor­tir d’une confé­rence en ayant le sen­ti­ment d’avoir ap­pris quelque chose», as­sure Ni­co­las Teil, fon­da­teur de l’agence Minds. A la tête de l’as­so­cia­tion bé­né­vole Phi­lo­so­phie & Ma­na­ge­ment, Laurent Le­doux es­time que «les ma­na­gers cherchent à sor­tir de leur cadre ha­bi­tuel» et que «la phi­lo les aide à voir les choses au­tre­ment, sans ta­bou ». Sur le site spé­cia­li­sé dans les in­ter­ven­tions in­tel­lec­tuelles Spea­kers Aca­de­my, le client peut choi­sir en ligne son confé­ren­cier. Le ca­ta­logue est pres­ti­gieux: Jacques At­ta­li, Pas­cal Bru­ck­ner, Ca­ro­line Fou­rest, Em­ma­nuel Todd, Paul Jo­rion ou en­core Pas­cal Blan­chard. Le client doit spé­ci­fier le type d’évé­ne­ments qu’il pro­jette (sé­mi­naire, confé­rence…) et le thème choi­si (éco­no­mie, phi­lo­so­phie, his­toire). Le de­vis at­ter­rit dans la boîte mail: 3 000 à 5 000 eu­ros pour Ra­phaël En­tho­ven, Charles Pé­pin ou Vincent Ces­pedes ; 6 000 à 8 000 pour An­dré Comte-Spon­ville, Erik Or­sen­na ou Luc Fer­ry ; plus de 10 000 pour Jacques At­ta­li, qui fait mon­ter les en­chères en ac­cep­tant peu de sol­li­ci­ta­tions ; pour Jo­seph Sti­glitz ou Je­re­my Rif­kin, les ta­rifs amé­ri­cains s’ap­pliquent, soit entre 40 000 et 50 000 eu­ros. Le confé­ren­cier ne touche qu’un gros tiers de cette somme, après

“Vous m’au­riez connu il y a quinze ans, je n’étais pas sa­pé comme ça.”

Pas­cal Picq, pro­fes­seur au Col­lège de France

dé­duc­tion des 20% de com­mis­sion de son agence, et des charges. Si cer­tains, comme la phi­lo­sophe Cyn­thia Fleu­ry, sont ré­pu­tés ré­ti­cents à faire mon­ter les prix, voire à se faire payer, la plu­part des confé­ren­ciers sur­veillent leur cote, qui re­flète l’es­time dans la­quelle on les tient. « Quand “l’Equipe’’ a sor­ti en 2013 un clas­se­ment des spor­tifs confé­ren­ciers, j’ai été as­sailli d’ap­pels de mes clients me de­man­dant pour­quoi ils étaient moins bien payés qu’Ed­gar Gros­pi­ron », s’amuse Bru­no Du­villier, de l’agence Pla­te­forme.

Pour per­cer, le pen­seur doit trou­ver son cré­neau. Erik Or­sen­na, éter­nel en­thou­siaste, conte ses aven­tures à tra­vers le monde. Jacques At­ta­li joue les fu­tu­ro­logues pes­si­mistes. Luc Fer­ry, pro­fes­so­ral, dis­serte sur de grands concepts clas­siques: «na­tion et ré­vo­lu­tion» (68e Con­grès de l’Ordre des Ex­perts-Comp­tables) ou «so­li­da­ri­té et fra­ter­ni­té » (Nuit du Sa­voir de l’Ins­ti­tut cultu­rel Ber­nard-Ma­grez, pro­duc­teur de vin). Mi­chel Serres im­pro­vise sur son su­jet de pré­di­lec­tion, les nou­velles tech­no­lo­gies. «Il n’a peur de rien, il peut tout faire. On l’ap­pelle, il vient, il dé­roule, quel que soit le su­jet, et il ar­rive à être in­té­res­sant et drôle», sa­lue l’un de ses confrères.

Il faut avoir vu le pa­léoan­thro­po­logue Pas­cal Picq em­bal­ler les par­ti­ci­pants duXXIe Con­grès na­tio­nal fé­dé­ral des SCOP BTP en leur di­sant bon­jour en singe, en duo avec Jé­rôme Bo­nal­di, «hi­hi­hi­houououa­ha­ha», pour com­prendre que le bon confé­ren­cier doit aus­si être un show­man. Spé­cia­liste des grands singes et des pre­miers hommes, il ex­plique avoir em­bras­sé la car­rière de confé­ren­cier quand il a com­pris qu’il n’y avait pas de pro­mo­tion in­terne au Col­lège de France et qu’il ne se­rait ja­mais pro­mu pro­fes­seur. En 2001, il a ac­cep­té la pro­po­si­tion de Pierre Bel­lon, l’ex-PDG de So­dexo (res­tau­ra­tion col­lec­tive), de re­joindre son As­so­cia­tion Pro­grès du Ma­na­ge­ment, qui or­ga­nise chaque an­née des ren­contres entre des cadres et des in­ter­ve­nants ex­té­rieurs. Dix ans plus tard, Picq a écrit «Un pa­léoan­thro­po­logue dans l’en­tre­prise», où il théo­ri­sait l’«en­tre­prise dar­wi­nienne» – l’adap­ta­tion au chan­ge­ment ou la mort –, dont le suc­cès a chan­gé sa vie.

« Vous m’au­riez connu il y a quinze ans, je n’étais pas sa­pé comme ça.» Dans son bu­reau du Col­lège de France, Pas­cal Picq fait ad­mi­rer le cos­tume qui a rem­pla­cé ses vieux pulls in­formes d’uni­ver­si­taire, de­puis qu’il fré­quente le Tout-Pa­ris des a aires. Il en­chaîne sé­mi­naires et conven­tions au rythme de deux à trois par se­maine. Il est membre du co­mi­té des par­ties pre­nantes de Sanofi, as­so­cié à la com­mu­nau­té d’in­no­va­tion de Re­nault et a e ec­tué des mis­sions pour EDF et la SNCF – ac­ti­vi­tés toutes ré­mu­né­rées. L’an­thro­po­logue a créé une pe­tite so­cié­té, An­thro­prise, dont il est l’unique sa­la­rié, et trouve en­core le temps de sor­tir un livre par an. Cette dé­bauche d’ac­ti­vi­tés lui per­met de tri­pler son sa­laire de base, à plus de 8 000 eu­ros brut par mois. « Je gagne bien mieux ma vie ac­tuel­le­ment que mes col­lègues pro­fes­seurs, as­sume-t-il, mais c’est ré­cent et j’ai tou­ché mon pre­mier sa­laire, au de­meu­rant mo­deste, à 36 ans. »

Du prix Gon­court à la Bourse de Pa­ris: c’est aus­si l’éton­nant che­min em­prun­té par Erik Or­sen­na. Joint par té­lé­phone de re­tour des Etats-Unis,

l’aca­dé­mi­cien dit avoir été conver­ti aux af­faires par son « grand frère » Jacques At­ta­li, qui l’a as­so­cié en 1998 au lan­ce­ment d’une li­seuse élec­tro­nique fran­çaise, dont le fa­bri­cant a dé­po­sé le bi­lan quatre ans plus tard. En 2006, Or­sen­na ac­cepte une mis­sion de Suez sur l’ave­nir de l’eau, qui conduit à la pu­bli­ca­tion de son deuxième «Pe­tit pré­cis de mon­dia­li­sa­tion» : « l’Ave­nir de l’eau », après «Voyage aux pays du co­ton ». D’autres mis­sions suivent sur les villes, l’in­no­va­tion et les bar­rages flu­viaux. Le groupe lui paie des «re­por­tages» qu’il pu­blie en in­terne sous forme de «car­nets de voyages» et qu’il ra­conte en­suite dans ses confé­rences.« Si j’étais dans une époque où la presse avait des moyens, je se­rais Al­bert Londres», dit-il, et peu lui im­porte que le mi­lieu lit­té­raire per­sifle sur ses « livres spon­so­ri­sés ».

Long­temps « conseiller en éthique » d’Are­va, au­jourd’hui membre du con­seil stra­té­gique d’Ernst & Young, pré­sident (payé) du prix Orange du Livre et du ju­ry des Nids d’Or re­mis par la Fon­da­tion Nest­lé, le consul­tant Or­sen­na a réa­li­sé 409 614 eu­ros de chiffre d’af­faires en 2014. « Ma force est d’être à la fois éco­no­miste, ju­riste, phi­lo­sophe et d’avoir une pra­tique des ca­bi­nets mi­nis­té­riels », as­sure-t-il sans fausse mo­des­tie. Il est aus­si de­ve­nu ac­tion­naire – via un sys­tème com­plexe de bons à sous­crip­tion d’ac­tions – de trois start-up dont il est ad­mi­nis­tra­teur: Car­bios (re­cy­clage des plas­tiques), Green­flex (con­seil en tran­si­tion éner­gé­tique) et Géo­co­rail (lutte contre l’éro­sion du lit­to­ral et ren­for­ce­ment des ou­vrages ma­ri­times). Avant et après la COP21, Erik Or­sen­na a don­né plu­sieurs confé­rences sur le ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique, mais n’y voit au­cun conflit avec ses in­té­rêts pri­vés dans des en­tre­prises lut­tant contre ce même ré­chauf­fe­ment. Il s’en ex­plique, dé­li­cieux et se­rein, avant de rac­cro­cher pour fi­ler prendre un autre train. « Tout ça, dit-il, c’est parce que je suis ma­la­di­ve­ment cu­rieux. »

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