Le Ja­pon de Moriyama

DAI­DO MORIYAMA, DAI­DO TO­KYO, JUS­QU’AU 5 JUIN, FON­DA­TION CAR­TIER, PA­RIS-14E, RENS. : 01-42-18-56-67.

L'Obs - - Critiques - BER­NARD GÉNIÈS

Deux ex­pos pour le prix d’une : à la Fon­da­tion Car­tier, on peut voir le Ja­pon en cou­leurs ou en noir et blanc. Une double ap­proche, mais un seul pho­to­graphe, Dai­do Moriyama. Pre­mier vo­let, ce­lui des images cap­tu­rées à To­kyo entre 2008 et 2015 : ici, le monde est mul­ti­co­lore. Scènes de rue, ob­jets aban­don­nés, vi­trines de clubs éro­tiques, a ches la­cé­rées, in­sectes ou ani­maux com­posent la fresque sau­vage d’une vie ur­baine ano­nyme. Moriyama ne cherche pas l’image qui tue ou l’image ico­nique. Ce qui l’in­té­resse, ce sont ces dé­tails que l’oeil du pas­sant né­glige. A l’op­po­sé d’un Hen­ri Car­tierB­res­son et de son « ins­tant dé­ci­sif », Moriyama, lui, pri­vi­lé­gie l’ins­tinct dé­ci­sif. Jeux de mi­roirs, jeux d’ombres, ré­seaux géo­mé­triques (de fils élec­triques, de grillages, de ré­silles) struc­turent ces pho­tos où, le plus sou­vent, une cou­leur do­mi­nante as­pire le re­gard. Ces cli­chés font fi­gure d’ex­cep­tion dans la pro­duc­tion de l’ar­tiste puisque ce­lui-ci pré­fère d’ha­bi­tude conver­tir ses pho­tos cou­leur en noir et blanc. Pour­quoi ce choix ? Ici, la sé­rie « Dog and Mesh Tights », re­grou­pant près de trois cents pho­tos pro­je­tées sous la forme d’un dia­po­ra­ma, ré­vèle la force gra­phique de son tra­vail. Uti­li­sant le for­mat por­trait (donc vertical), Moriyama ex­plore bien plus pro­fon­dé­ment les nuances des clairs-obs­curs ou des lu­mières, fai­sant vé­ri­ta­ble­ment sur­gir l’image comme si elle était en train de se ré­vé­ler.

Alors, Moriyama est-il meilleur en cou­leurs ou en noir et blanc ? Evi­dem­ment, le pre­mier re­gistre est plus ac­cro­cheur. Il montre le monde tel que nous le connais­sons – ou l’ima­gi­nons. Mais quand même ! La force vé­ri­table du pho­to­graphe ja­po­nais trans­pa­raît da­van­tage lors­qu’il an­ni­hile le spectre de la lu­mière vi­sible. Pour au­tant, quel que soit le mode de re­pré­sen­ta­tion choi­si, Moriyama n’en ex­plore pas moins le même uni­vers, ce­lui des marges ur­baines où l’on croise des ivrognes et des putes, des oi­seaux noirs et des cro­co­diles (dans un aqua­rium). Un monde où tout semble os­cil­ler, entre rouge et noir.

« To­kyo Co­lor » (2008-2015).

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