MU­SIQUE

L’orgue, mode d’em­ploi

L'Obs - - Le Sommaire - JACQUES DRILLON

Par­ler d’orgue avec un spé­cia­liste re­vient à se faire ex­pli­quer la théo­rie des cordes par un phy­si­cien. Ce ne sont que fonds, mix­tures, ré­cits sur le plein jeu, ra­settes et sa­li­cio­nals… L’orgue est un monde à la fois im­mense et clos, avec ses lois propres, ses ha­bi­tants à cer­velle hy­per­tro­phiée, ses ex­perts plus ou moins fous, son ré­per­toire bi­zarre. Ceux qui les fa­briquent et les en­tre­tiennent sont des fac­teurs d’orgue, des or­ga­niers. Il existe 80 ma­nu­fac­tures en France, et l’on forme une qua­ran­taine d’ap­pren­tis tous les ans à Eschau, en Al­sace. Ce sont de drôles de gens. Ils savent tout : la me­nui­se­rie, la sculp­ture, la mé­ca­nique, l’élec­tri­ci­té et l’élec­tro­tech­nique, le tra­vail et le for­mage des mé­taux, des peaux et des ma­tières plas­tiques, la mu­sique, l’acous­tique, et main­te­nant l’in­for­ma­tique. Ils sont sou­vent or­ga­nistes, de sur­croît. Ils soudent, scient, collent, ré­flé­chissent beau­coup. Ils sont sur leurs « chan­tiers », dans le froid des églises, haut per­chés. Ils mettent des jours à ac­cor­der un ins­tru­ment – et il faut être deux, un qui ap­puie sur la touche, un autre qui règle le tuyau. Mé­tier de chien, ces jours-là. Parce que des tuyaux, il y en a par­fois des mil­liers.

Le prin­cipe est simple : un tuyau pro­duit un son lors­qu’on sou e de­dans. Il faut lui ap­por­ter du vent – c’est ain­si que ce­la s’ap­pelle. Or, c’est une vé­ri­té bi­blique, le vent sou e où il veut. Il faut donc, une fois qu’on en a pro­duit, soit avec des sou ets qu’on ac­tionne à l’huile de coude (autre fi­chu mé­tier), soit avec une sou erie élec­trique, qu’il par­vienne jus­qu’au tuyau. Le­quel est plan­té dans une grande planche per­cée de trous, le sommier. Au sommier ar­rive le vent, dans des ca­na­li­sa­tions qui sont en très grand nombre, puis­qu’il en faut une par tuyau, et forment un en­tre­lacs in­vrai­sem­blable, un énorme noeud de vi­pères. Le vent pro­duit par la sou erie est blo­qué tant qu’au­cune touche du cla­vier n’est en­fon­cée. Touche en­fon­cée, sou­pape ou­verte, le tuyau parle.

Il y a plu­sieurs genres de tuyaux, de plu­sieurs formes, de plu­sieurs ma­tières, de plu­sieurs prin­cipes : bou­chés au bout ou ou­verts, en mé­tal ou en bois, à « bouche »

(comme une flûte à bec) ou à anche (comme un saxo­phone). Chaque genre de tuyau a sa so­no­ri­té, et porte un nom : « bour­don », « flûte », « voix hu­maine », « pres­tant »… Ce sont les re­gistres. L’or­ga­niste a de­vant lui des bou­tons de re­gistre, les ti­rants, sur les­quels ce nom est écrit ; lors­qu’il en ac­tionne un, il dé­place, par un sys­tème de trin­gle­rie as­sez so­phis­ti­qué, une planche per­cée qui vient ali­gner ses trous et les pieds de tuyaux : l’air passe. S’il re­pousse son ti­rant, la plan­chette re­vient à sa place, bouche les tuyaux, qui ne peuvent plus par­ler. De­vant lui, l’or­ga­niste a un ou plu­sieurs cla­viers étagés, qui ont cha­cun un nom : le « ré­cit », le « prin­ci­pal », le « grand orgue », le « po­si­tif »… Il peut y en avoir jus­qu’à cinq (mais l’orgue de Phi­la­del­phie en a sept). A chaque cla­vier cor­res­pond un en­semble de re­gistres. Donc si l’on veut jouer sur tel re­gistre, il faut al­ler sur tel cla­vier : ce­la ex­plique que l’or­ga­niste puisse être ame­né à jouer de la main droite sur un cla­vier haut pla­cé et de la gauche sur un cla­vier in­fé­rieur – tan­dis que ses pieds ont leur cla­vier à eux, pour les basses.

Comme on le voit, l’ins­tru­ment s’est consi­dé­ra­ble­ment dé­ve­lop­pé de­puis le simple hy­draule du gé­nial Cté­si­bios d’Alexan­drie (iiie siècle av. J.-C.), qui n’a pas in­ven­té seule­ment l’orgue, mais aus­si le cla­vier, la sou­pape, la clep­sydre, le pis­ton, le monte-charge, la pompe as­pi­rante et re­fou­lante, le ca­non à eau… Au fil des siècles, l’ins­tru­ment s’est dé­ve­lop­pé, sur­tout en France, en Al­le­magne, en Flandre. Outre la taille, de­ve­nue hu­go­lienne dans sa ma­jes­tueuse énor­mi­té, c’est le prin­cipe qui a évo­lué : jus­qu’au xixe siècle, toute la trans­mis­sion entre la touche et le re­gistre se fai­sait mé­ca­ni­que­ment ; puis on a ima­gi­né de dé­clen­cher élec­tri­que­ment l’ou­ver­ture des sou­papes : un con­tact sous la touche la com­mande à dis­tance. Donc l’in­fluence du tou­cher n’existe plus. Au­cun autre ins­tru­ment ne se­rait ca­pable d’em­plir le vo­lume des édi­fices re­li­gieux. Dieu mer­ci, il y a des orgues, par­fois, dans les salles de concert… Ce­la dit, la puis­sance de la ma­chine-orgue a sans doute aus­si une fonc­tion si­non mys­tique, du moins re­li­gieuse : « On es­ti­me­ra hau­te­ment, dans l’Eglise la­tine, l’orgue à tuyaux comme l’ins­tru­ment tra­di­tion­nel dont le son peut ajou­ter un éclat ad­mi­rable aux cé­ré­mo­nies de l’Eglise et éle­ver puis­sam­ment les âmes vers Dieu et le ciel », dit la « Consti­tu­tion conci­liaire sur la sainte li­tur­gie ». Il faut au moins ce­la. Mais il doit s’adap­ter, par sa forme et sa com­po­si­tion, au lieu qui l’ac­cueille. Et son âge l’a fait bé­né­fi­cier de res­tau­ra­tions, quand il n’en a pas été vic­time. On lui a pris des tuyaux, on a dé­mon­té son buf­fet, dé­man­te­lé sa mé­ca­nique, on l’a dis­per­sé, re­cons­ti­tué, dé­fi­gu­ré, opé­ré, ra­jeu­ni, mo­der­ni­sé, « ren­du à son état d’ori­gine ». Cer­tains fac­teurs ins­pi­rés et scru­pu­leux mé­ritent des sta­tues, d’autres la pri­son. Il suf­fit de re­gar­der un buf­fet pour dé­duire la per­son­na­li­té de ce­lui qui l’a conçu : par­fois mo­deste, par­fois va­ni­teux, par­fois sans traits dis­tinc­tifs. A l’Alpe-d’Huez, on a conçu un ins­tru­ment en forme de main ou­verte, qui semble dire : « Touche pas à mon Pote », avec une ma­jus­cule di­vine . La Mai­son de la Ra­dio inau­gure son nou­vel orgue les 7, 8 et 9 mai. Mais on pour­ra l’en­tendre dès le 17 fé­vrier et les 10 et 13 mars.

L’har­mo­niste Mi­chel Gar­nier, sur l’une des deux consoles

du nou­vel orgue de la Phil­har­mo­nie de Pa­ris.

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