BREXIT

La Ci­ty en cam­pagne

L'Obs - - Le Sommaire - DE NOTRE EN­VOYÉE SPÉ­CIALE À LONDRES, SO­PHIE FAY

Un sac Vuit­ton dans une main, ses clés de voi­ture dans l’autre, Ri­chard Wain­wright, tailleur pour mes­sieurs à la Ci­ty, tout près de la Banque d’An­gle­terre, ne s’in­quiète guère. Le « Brexit » – mot-va­lise pour Britain (Gran­deB­re­tagne) et exit (« sor­tie ») –, ça ne l’em­pêche pas de dor­mir ! Il fait par­tie de ces nom­breux élec­teurs qui pré­fé­re­raient que le Royaume-Uni reste dans l’Union eu­ro­péenne, mais qui ne sont pas sûrs d’al­ler vo­ter lors du ré­fé­ren­dum. « J’irai si j’en­tends un bon ar­gu­ment pour le “in”, mais pour l’ins­tant on n’en­tend que les ar­gu­ments né­ga­tifs », avoue-t-il. Gon­flée par sa toute-puis­sance, dy­na­mi­sée par ces grues om­ni­pré­sentes, la Ci­ty n’ar­rive pas à s’in­quié­ter pour son ave­nir. Pour­tant elle joue gros. Que de­vien­draient les 350 banques qui opèrent sur son ter­ri­toire, en par­ti­cu­lier ces banques étran­gères qui ont choi­si Londres comme tête de pont pour l’Eu­rope, en cas de sor­tie ? L’in­dus­trie fi­nan­cière, qui rap­porte 8% de la ri­chesse du pays et 12% de l’im­pôt sur le re­ve­nu, ne se­rait-elle pas me­na­cée ? Et les em­plois ? Preuve que les risques éco­no­miques ne sont pas théo­riques, la livre ster­ling a dé­jà bais­sé de 8% de­puis no­vembre, lorsque le dé­bat sur le Brexit a com­men­cé à s’in­ten­si­fier. Et plu­sieurs banques an­noncent une dé­grin­go­lade ac­cé­lé­rée (de 15% à 20%) en cas de vote pour la sor­tie.

L’his­toire se joue­ra vrai­sem­bla­ble­ment le 23 juin, date en­vi­sa­gée pour le ré­fé­ren­dum. Lors de la réunion du Con­seil eu­ro­péen

des 18 et 19 fé­vrier à Bruxelles, les 28 chefs d’Etat et de gou­ver­ne­ment de­vraient va­li­der la pro­po­si­tion faite à Da­vid Ca­me­ron par le pré­sident Do­nald Tusk pour amé­lio­rer le fonc­tion­ne­ment de l’Union (voir en­ca­dré p. 62). En cas de désac­cord, un con­seil ex­cep­tion­nel pour­rait en­core être pro­gram­mé les 27 et 28 fé­vrier. Fort de ces avan­cées, le Pre­mier mi­nistre bri­tan­nique de­vrait pro­po­ser à son gou­ver­ne­ment de pas­ser au vote dès que pos­sible après les élec­tions ré­gio­nales en Ecosse, et avant que les élec­teurs ne partent en va­cances. « Il faut évi­ter qu’ils soient dé­jà sur les plages fran­çaises, es­pa­gnoles ou grecques », ex­plique en sou­riant un di­plo­mate en poste à Pa­ris. Que dé­ci­de­ront les Bri­tan­niques ? Le jeu est très ser­ré. Dans un pays où un homme po­li­tique qui ne se dé­clare pas un tant soit peu eu­ros­cep­tique est consi­dé­ré comme « sui­ci­daire », le dé­bat eu­ro­péen tra­verse tous les mi­lieux, toutes les ré­gions, toutes les pro­fes­sions. Plon­gée dans la Ci­ty, où la ba­taille du in (res­ter dans l’Eu­rope) et du out (en sor­tir) fait rage, à coups de mil­lions de livres.

LES “HEDGE FUNDS” PRÊTS À SOR­TIR

Pa­tron du fonds spé­cu­la­tif (hedge fund) qui porte son nom, Cris­pin Odey, un mil­liar­daire jouf­flu, ex-gendre du ma­gnat de la presse ul­tra-conser­va­trice Ru­pert Mur­doch, ne re­çoit pas de jour­na­listes. Confor­ta­ble­ment ins­tal­lé à May­fair, ce quar­tier si chic et tran­quille, où les prix du mètre car­ré peuvent dé­pas­ser 68 000 eu­ros, le fi­nan­cier ne polémique pas par presse fran­çaise in­ter­po­sée. Lui qui n’est pas in­sen­sible au dis­cours de Mi­chael

Fa­rage, le lea­der du par­ti po­pu­liste Ukip, fi­gure par­mi les grands do­na­teurs de la cam­pagne Vote Leave (« Vo­ter pour par­tir »). A May­fair, le quar­tier des hedge funds et des mil­liar­daires, le fi­nan­cier n’est pas une ex­cep­tion. Son voi­sin Mi­chael Hintze, fon­da­teur du fonds CQS, fi­nance Bu­si­ness for Britain, qui a pu­blié un ré­qui­si­toire de 1 032 pages (oui, 1 032 pages !) contre l’Union. Lui non plus ne s’ex­prime pas pu­bli­que­ment. Il laisse la pa­role à Jon Moy­ni­han. Cet an­cien ma­na­ger du ca­ta­logue des Who de­ve­nu pa­tron du ca­bi­net de con­seil PA Con­sul­ting, pi­lier de Vote Leave et de Bu­si­ness for Britain, tient à pré­ci­ser : « Le fi­nan­ce­ment de la cam­pagne Vote Leave ne dé­pend pas des “hedge funds”, les dons viennent de par­tout. Mais nous sommes heu­reux que des fi­nan­ciers qui ont prou­vé leur ha­bi­le­té nous sou­tiennent. »

A l’écou­ter, leur image de spé­cu­la­teurs – prêts à ti­rer par­ti des tur­bu­lences fi­nan­cières, y com­pris celles liées à un Brexit – ne peut pas nuire au vote out, pas plus d’ailleurs que les avan­cées ob­te­nues par Ca­me­ron au Con­seil eu­ro­péen ! Car rien en Eu­rope ne semble dé­fen­dable aux yeux des par­ti­sans les plus fa­rouches de la sor­tie. Le « Sun », le ta­bloïd de Mur­doch, donne le ton tous les jours. La cam­pagne n’a pas en­core o ciel­le­ment com­men­cé que dé­jà le « point God­win » – ce mo­ment d’un dé­bat où les pro­ta­go­nistes font ré­fé­rence au na­zisme – a dé­jà été at­teint (voir ci­contre). Ce­la sur­prend à peine Joe Twy­man, res­pon­sable des ques­tions po­li­tiques et so­ciales au sein de l’ins­ti­tut de son­dage YouGov, pour­tant eu­ro­phile : « Pour com­prendre l’opi­nion pu­blique bri­tan­nique, il faut avoir en tête que de ce cô­té-ci de la Manche la Se­conde Guerre mon­diale a été une vic­toire et un suc­cès de la dé­mo­cra­tie. » L’Eu­rope n’est donc pas un rem­part. Au contraire…

A la Ci­ty, ce­la crée un cer­tain em­bar­ras. Les grandes banques bri­tan­niques marchent sur des oeufs. Elles n’ont au­cune en­vie de dé­plaire à leurs clients ten­tés par le vote out, don­né ga­gnant à 2 contre 1 par les book­ma­kers. Elles évitent donc de prendre des po­si­tions trop pro-européennes, même si elles n’en pensent pas moins… « Re­gar­dez l’au­di­tion du vice-pré­sident de Bar­clays de­vant la com­mis­sion par­le­men­taire, se fé­li­cite Jon Moy­ni­han. Au fond, il a dit que le Brexit ne chan­ge­rait pas grand-chose pour Londres. Et il a ré­pon­du à beau­coup de ques­tions. C’était très clair. » Ce n’est pour­tant pas l’avis du pré­sident de la banque, John McFar­lane, ni ce­lui de l’éco­no­miste en chef pour l’Eu­rope, Phi­lippe Gu­din, qui pré­voit que les in­cer­ti­tudes liées au seul ré­fé­ren­dum di­visent par deux la pro­gres­sion des in­ves­tis­se­ments. Un coup de frein très net. Alors que pen­ser des consé­quences d’une sor­tie ? Ce­la coû­te­rait entre 0,6 et 2,1 points de PIB par an se­lon di érentes études com­pi­lées par Bar­clays.

GOLD­MAN SACHS DÉ­FEND LE “IN”

Au der­nier étage d’un im­meuble tout neuf, ani­mé comme une ruche, dans le coeur his­to­rique de la Ci­ty, Gilles Moëc, éco­no­miste en chef pour Bank of Ame­ri­ca Mer­rill Lynch, est sur la même ligne. Mais com­ment faire pas­ser le mes­sage ? La pa­role d’un ban­quier, qui plus est fran­çais – ils sont nom­breux à la Ci­ty –, tra­vaillant pour une banque amé­ri­caine, ce­la n’at­tire pas for­cé­ment la sym­pa­thie des élec­teurs ! Jus­qu’à main­te­nant, le 10 Dow­ning Street pré­fère que la fi­nance mette la pé­dale douce dans la cam­pagne. Mark Bo­leat, le re­pré­sen­tant de la Ci­ty of Lon­don, grand dé­fen­seur du in, s’est même fait ré­pri­man­der par ses man­dants pour ses prises de po­si­tion. Et on en­tend as­sez peu le gou­ver­neur de la Banque d’An­gle­terre, le Ca­na­dien Mark Car­ney, en­core à la ma­noeuvre dans les dis­cus­sions européennes pour ar­ra­cher tou­jours plus de conces­sions pour la Ci­ty face à la zone eu­ro, sous le re­gard très mé­fiant des né­go­cia­teurs fran­çais…

Dès que les fi­nan­ciers pointent leur nez, il est vrai, tout le monde se mé­fie. Pas tou­jours à tort d’ailleurs. Quand la banque HSBC me­nace de dé­lo­ca­li­ser son siège en cas de Brexit, per­sonne n’est dupe : elle uti­lise aus­si ce levier pour faire du lob­bying ré­gle­men­taire et fis­cal. Ayant ob­te­nu gain de cause, elle a fi­na­le­ment dé­ci­dé de res­ter au Royaume-Uni, pré­ve­nant juste qu’elle bas­cu­le­rait à Pa­ris 1 000 per­sonnes en cas de vote out. Jon Moy­ni­han, lui, note avec ma­lice que l’une des rares banques à s’être pro­non­cées en fa­veur du main­tien dans l’Union, en fi­nan­çant la cam­pagne du in, c’est l’amé­ri­caine Gold­man Sachs, qui au­rait fait un chèque à six chi res. « Il y a tou­jours eu une concur­rence entre les places fi­nan­cières de New York et de Londres. Gold­man a son siège à Wall Street.

Plus l’Eu­rope dur­cit les règles, plus elle a un avan­tage com­pé­ti­tif sur ses concur­rentes bri­tan­niques », dé­nonce-t-il, avec un poil de mau­vaise foi. La Ci­ty re­proche sou­vent au Con­tinent de ne pas com­prendre la fi­nance et d’avoir pla­fon­né les bo­nus des ban­quiers, qui se ré­galent à New York… « Cer­tains rêvent de faire de Londres un Hong­kong-sur-Manche, un en­droit où l’on échap­pe­rait à la “fu­reur so­cia­liste et ré­gle­men­taire” du reste de l’Eu­rope », iro­nise un fi­nan­cier. Les bé­né­fices ne sont pour­tant pas gagnés d’avance : même la Suisse n’échappe plus aux règles in­ter­na­tio­nales… Pour vendre ses pro­duits sur le con­tinent, il faut bien en res­pec­ter les règles. Et si leur pré­sence au Royaume-Uni ne leur don­nait plus un pas­se­port pour le reste de l’Eu­rope, les banques, qui ré­duisent toutes la voi­lure, ne com­men­ce­raient-elles pas par Londres ?

A la Ci­ty, le dé­bat est ou­vert : l’éco­no­mie bri­tan­nique pro­fi­te­rai­telle da­van­tage d’une dé­ré­gu­la­tion ac­cé­lé­rée ou de ses liens étroits avec les par­te­naires eu­ro­péens ? Sa­chant que 7 des 10 pre­miers par­te­naires com­mer­ciaux de la Grande-Bre­tagne sont dans l’Union et que ses exportations vers les 27 re­pré­sentent 13% de son PIB, un dur­cis­se­ment des condi­tions d’échange se­rait très sen­sible, et la pé­riode de tran­si­tion vers de nou­veaux ac­cords com­mer­ciaux, dé­li­cate à gé­rer. Les ca­pi­taux étran­gers ar­ri­ve­raient aus­si moins vite, au moins tem­po­rai­re­ment. On le voit dé­jà de­puis no­vembre. « Il est pro­bable qu’en cas de Brexit l’éco­no­mie per­dra un de­mi-point de crois­sance pen­dant dix ans, ex­plique Kit Juckes, stra­té­giste à la So­cié­té gé­né­rale. Quand je leur dis ce­la, mes amis me disent que 0,5%, ce n’est pas grand-chose, mais au bout de dix ans, ce­la fait 5%, c’est beau­coup ! » Le reste de l’Eu­rope y per­drait aus­si, de l’ordre de 0,25% se­lon l’éco­no­miste de la So­cié­té gé­né­rale. Et la France, qui en­re­gistre avec le Royaume-Uni son plus fort ex­cé­dent com­mer­cial, se­rait en pre­mière ligne. L’un des plus gros ges­tion­naires d’ac­tifs, qui ne peut s’ex­pri­mer of­fi­ciel­le­ment tant que la date du ré­fé­ren­dum n’est pas connue, confirme : « Per­sonne ne peut dire quel se­ra l’im­pact exact sur le PIB, mais une chose est sûre : pen­dant la pé­riode d’in­cer­ti­tude qu’ou­vri­rait un vote pour le Brexit, les en­tre­prises et les in­ves­tis­seurs ne pren­dront plus de dé­ci­sions. » Et la dy­na­mique po­si­tive dont bé­né­fi­cie le Royaume-Uni se­rait mal­me­née : « D’ici à 2030, compte te­nu de la crois­sance dé­mo­gra­phique du pays, lar­ge­ment due à l’im­mi­gra­tion, nous se­rons la pre­mière éco­no­mie de la zone eu­ro, de­vant l’Al­le­magne. » Pas sûr que ce­la se vé­ri­fie en cas de Brexit. Sur­tout si l’Ecosse met à exé­cu­tion sa me­nace de faire sé­ces­sion…

Ces ar­gu­ments font sou­pi­rer Jon Moy­ni­han : « Nous avons tous com­pris que l’axe de cam­pagne de Ca­me­ron, comme lors du ré­fé­ren­dum écos­sais, ce se­ra “Pro­ject Fear” [Faire peur], mais c’est ri­di­cule. Le jour d’après le non, il ne se pas­se­ra rien, on com­men­ce­ra juste à né­go­cier. » Et, s’il faut jouer sur les peurs, les gé­rants de hedge fund, comme Cris­pin Odey, ont aus­si leurs ar­gu­ments : le jour où la zone eu­ro écla­te­ra, il vau­dra mieux re­gar­der ce­la de loin. L’idée fait sou­rire les pro-in : « Si une telle crise se pro­dui­sait, au­cune place fi­nan­cière ne se­rait à l’abri ! » Du cô­té de la peur, en fin de compte, c’est George So­ros qui ré­con­ci­lie tout le monde. Comme le rap­pelle le mil­liar­daire d’ori­gine hon­groise, spé­cu­la­teur fé­roce, le Royaume-Uni avait dé­jà le meilleur deal pos­sible : être membre de l’Union sans être membre de l’eu­ro. Il se perd donc dans des dé­bats in­utiles alors que les vrais dan­gers sont en de­hors de l’Eu­rope. De la crise sy­rienne au ra­len­tis­se­ment de l’éco­no­mie chi­noise, en pas­sant par la mon­tée en puis­sance de Pou­tine, la chute du pé­trole et les vagues de mi­gra­tion qui font si peur aux élec­teurs an­glais, il y a d’autres dé­fis à re­le­ver que le Brexit. La Ci­ty, qui voit tous les jours les tur­bu­lences sur les mar­chés fi­nan­ciers et la me­nace d’une crise aus­si ter­rible que celle de 2008, est bien pla­cée pour le sa­voir.

Les ser­vices fi­nan­ciers re­pré­sentent

8% de l’éco­no­mie bri­tan­nique. En cas de “Brexit ”, la Ci­ty risque

de perdre des em­plois.

Le pré­sident du Con­seil eu­ro­péen Do­nald Tusk re­çu par Da­vid Ca­me­ron , le 31 jan­vier.

Da­vid Ca­me­ron ri­di­cu­li­sé en une du « Sun », ta­bloïd pro-Brexit, qui qua­li­fie la pro­po­si­tion de Do­nald Tusk pour amé­lio­rer le fonc­tion­ne­ment de l’Eu­rope de « farce ». Le titre fait ré­fé­rence à la sé­rie culte de la BBC « Dad’s Ar­my », qui se moque d’une ar­mée de vieux vo­lon­taires ca­la­mi­teux pen­dant la Se­conde Guerre mon­diale. La chan­son du gé­né­rique s’in­ti­tule « Who Do You Think You’re Kid­ding, Mr Hit­ler ? » (« De qui pen­sez-vous vous mo­quer, M. Hit­ler ? »).

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