KUR­DIS­TAN

Diyar­ba­kir, ville sa­cri­fiée

L'Obs - - Le Sommaire - DE NOTRE EN­VOYÉ SPÉCIAL, GUILLAUME PER­RIER

Sur le pas de sa porte dé­fon­cée à coups de bé­lier, un homme em­pile un fri­go, une lampe, des cou­ver­tures et des vé­los d’en­fants dans une char­rette à bras. « On est comme des pillards, on em­porte tout ce qu’on peut », gé­mit-il pen­dant que les femmes em­pa­quettent à la va-vite les us­ten­siles de cui­sine. Dé­jà l’un de ses fils, har­na­ché comme une mule, s’en­gou re dans le dé­dale de ruelles pa­vées. La pa­nique s’est em­pa­rée de la vieille ville de Diyar­ba­kir, la « ca­pi­tale » des Kurdes du sud-est de la Tur­quie. Entre les hauts murs de pierre noire, des co­lonnes d’hommes, de femmes, d’en­fants, de brouettes et d’ânes, ti­tu­bant sous le poids des charges, se fraient un che­min au mi­lieu des tran­chées et des bar­ri­cades. Par toutes les portes de la ville for­ti­fiée, des mil­liers de per­sonnes fuient l’« en­fer », des jours et des nuits de feu in­in­ter­rom­pu entre les forces de sé­cu­ri­té turques et les com­bat­tants du Par­ti des Tra­vailleurs du Kur­dis­tan (PKK), des a ron­te­ments au coeur de la ville qui durent de­puis plus de soixante-dix jours. « On nous force à par­tir. C’est la guerre, ils dé­truisent tout. Parce que nous sommes kurdes, lâche Ra­ma­zan Te­mel, 47 ans. En 1993, l’ar­mée nous a chas­sés de nos vil­lages parce que nous re­fu­sions d’être en­rô­lés de force dans les groupes pa­ra­mi­li­taires. Main­te­nant, ils nous éva­cuent de la ville. L’eau, l’élec­tri­ci­té et les vivres sont cou­pés. L’Etat nous traite comme ses en­ne­mis. En nous at­ta­quant avec cette sauvagerie, quelle consi­dé­ra­tion es­pèrent-ils ? » Un vieux sage de 75 ans se la­mente, as­sis sur un ca­na­pé prêt à être char­gé dans un pick-up : « Au dé­but, Er­do­gan ai­dait les pauvres comme nous. Main­te­nant, il nous tue. Ils sont tous de­ve­nus fous ! » A quelques rues de là re­ten­tissent des dé­to­na­tions, tirs de mor­tier, et des rafales d’armes au­to­ma­tiques claquent dans l’air. Après deux mois de com­bats, plus per­sonne ne sur­saute.

Le sol est jon­ché de douilles de tous ca­libres, presque plus nom­breuses que les mé­gots de ci­ga­rettes. Dans une ruelle sou ée par l’ex­plo­sion d’une mine an­ti­char plan­tée par le PKK, Yu­suf, un ba­layeur de la mu­ni­ci­pa­li­té, ra­masse les pro­jec­tiles à la pelle. Trans­for­mée en champ de ba­taille, as­sié­gée nuit et jour par les forces spé­ciales et les com­man­dos de l’ar­mée turque, cer­née de chars et sur­vo­lée en per­ma­nence par des hé­li­co­ptères, la ci­té in­tra-mu­ros de Diyar­ba­kir, dé­vas­tée, s’est vi­dée aux trois quarts. Entre 60 000 et 90 000 ha­bi­tants ont dé­jà été dé­pla­cés. Ceux qui ne trouvent pas de toit sont re­lo­gés par l’Etat dans de pe­tits hô­tels, en li­sière des zones de com­bat. Le mi­nistre de l’In­té­rieur, E an Ala, an­cien pré­fet à poigne de Diyar­ba­kir, a pro­mis que la fin des opé­ra­tions « an­ti­ter­ro­ristes » était l’a aire de quelques jours. Le « ra­tis­sage » mo­bi­lise près de 10 000 membres des forces de sé­cu­ri­té sur quelques ki­lo­mètres car­rés. La pro­gres­sion est lente et coû­teuse. Chaque jour, le pays pleure de nou­veaux sol­dats et po­li­ciers tom­bés en « mar­tyrs ». En­vi­ron 40 ci­vils, dont 11 en­fants, ont pé­ri de­puis août, se­lon l’As­so­cia­tion turque des Droits de l’Homme (IHD). La si­tua­tion se ré­pète ain­si dans

plu­sieurs pro­vinces voi­sines. A Cizre, as­sié­gée, des com­bats en pleine ville au­raient fait des di­zaines de vic­times, dont de nom­breux ci­vils. Dans tout le « Kur­dis­tan turc », l’IHD dé­nombre un mil­lier de morts de­puis l’été. « L’es­ca­lade a été très ra­pide. J’ai pour­tant vé­cu les an­nées 1980 et les an­nées noires de la dé­cen­nie 1990, mais je n’ai ja­mais rien vu de tel, constate l’avo­cat Ra­ci Bi­li­ci, res­pon­sable de l’IHD à Diyar­ba­kir. La Tur­quie ne res­pecte pas les conven­tions qu’elle a si­gnées. Elle doit ou­vrir un cor­ri­dor pour éva­cuer les bles­sés. »

Le re­tour en ar­rière est bru­tal pour Diyar­ba­kir, après des an­nées d’ac­cal­mie. Le ces­sez-le-feu né­go­cié en 2012 entre les émis­saires de Re­cep Tayyip Er­do­gan et le lea­der em­pri­son­né du PKK, Ab­dul­lah Oca­lan, avait fait naître de sé­rieux espoirs de paix par­mi la po­pu­la­tion, turque et kurde. La ville nou­velle se dé­ve­lop­pait, après des an­nées d’in­ves­tis­se­ment pu­blic mas­sif. Le centre his­to­rique s’ou­vrait en­fin au tou­risme et res­tau­rait ses joyaux ar­chi­tec­tu­raux. A l’été 2015, les 6 ki­lo­mètres de mu­railles de Diyar­ba­kir, édi­fiées au ive siècle par l’em­pe­reur Cons­tan­tin, ont même été ins­crits au Pa­tri­moine mon­dial de l’Unes­co. Au­jourd’hui, ce ne sont pas les tou­ristes, mais les blin­dés an­ti-émeutes qui pa­trouillent le long des rem­parts. Les for­ti­fi­ca­tions ont re­trou­vé leur fonc­tion mi­li­taire. En quelques mois, la re­prise des hos­ti­li­tés entre la Tur­quie et le PKK a anéan­ti les ef­forts des der­nières an­nées, et la ten­ta­tive du lea­der du par­ti pro­kurde HDP (Par­ti dé­mo­cra­tique des Peuples), Se­la­hat­tin De­mir­tas, de ré­gler la ques­tion sur le ter­rain po­li­tique. Le pré­sident Er­do­gan a dé­cla­ré mi-août qu’il met­tait « le pro­ces­sus de paix au fri­go ».

Cette vio­lente cam­pagne mi­li­taire dans les villes pour écra­ser la ré­bel­lion kurde est en­tou­rée d’un si­lence gê­né sur la scène in­ter­na­tio­nale. Wa­shing­ton sou­tient of­fi­ciel­le­ment la lutte d’An­ka­ra contre le PKK. Ce der­nier est qua­li­fié de « groupe ter­ro­riste » lors­qu’il agit en Tur­quie, mais d’al­lié dès lors qu’il af­fronte les dji­ha­distes sy­riens de l’autre cô­té de la fron­tière. Quant à l’Union eu­ro­péenne, ses membres tentent avant tout de convaincre Er­do­gan de jouer les gardes-fron­tière, pour em­pê­cher les ré­fu­giés sy­riens de re­joindre l’es­pace Schen­gen. Quitte à fer­mer les yeux sur la ré­pres­sion contre les Kurdes ? Dans une lettre adres­sée le 11 fé­vrier aux di­ri­geants de la Com­mis­sion et du Con­seil eu­ro­péen, JeanC­laude Jun­cker et Do­nald Tusk, ain­si qu’à la chan­ce­lière An­ge­la Mer­kel, Se­la­hat­tin De­mir­tas a fait part de son in­quié­tude de voir « les droits de l’homme, les va­leurs de l’Union eu­ro­péenne et les cri­tères po­li­tiques d’adhé­sion de Co­pen­hague faire l’ob­jet d’un mar­chan­dage » avec la Tur­quie.

Der­rière les tran­chées, les sacs de sable et les bar­ri­cades de pa­vés en tra­vers des ruelles, quelques di­zaines de com­bat­tants kurdes in­ex­pug­nables font face aux forces de sé­cu­ri­té turques. Les jeunes les plus ra­di­caux du quar­tier ont été re­joints par des mi­li­tants plus che­vron­nés du PKK pas­sés par les camps du nord de l’Irak ou par des vé­té­rans gal­va­ni­sés par les vic­toires contre les dji­ha­distes en Sy­rie. Les nou­velles lé­gendes s’écrivent à Diyar­ba­kir, comme celle de Ro­za, jeune ti­reuse d’élite adu­lée par la jeu­nesse, à qui l’on at­tri­bue la mort de di­zaines de sol­dats. Les armes et l’es­thé­tique guer­rière ont pris le pou­voir. Les en­trées de quar­tiers sont mi­nées. Les stocks de mu­ni­tions per­met­traient de te­nir un siège de plu­sieurs mois, af­firment des mi­li­ciens. « C’est une ville his­to­rique, les com­bat­tants se cachent dans les caves des an­ciennes mai­sons chré­tiennes, qui ser­vaient au­tre­fois à en­tre­po­ser du vin », ex­plique la dé­pu­tée du HDP Nur­sel Ay­do­gan. Ils uti­lisent aus­si les ré­seaux de tun­nels mil­lé­naires. « Mais, en face, l’Etat at­taque à l’arme lourde, avec une vio­lence à la­quelle nous ne nous at­ten­dions pas. Peut-être vont-ils lan­cer un bom­bar­de­ment aé­rien ? La ville n’existe dé­jà plus, elle est comme rayée de la carte. C’est Carthage après le sac des Ro­mains », com­pare la dé­pu­tée. « C’est l’or­ga­ni­sa­tion [du PKK] qui est res­pon­sable de cette tra­gé­die, juge pour sa part Mus­ta­fa Sa­ri­han, avo­cat et nu­mé­ro deux du par­ti pré­si­den­tiel, le Par­ti de la Jus­tice et du Dé­ve­lop­pe­ment (AKP), à Diyar­ba­kir. Ils ont creu­sé des tran­chées pour re­fu­ser le pou­voir lé­gal. Mais la Tur­quie, si elle le vou­lait, pour­rait tout ra­ser. C’est parce qu’elle est pru­dente que le cou­vre­feu dure aus­si long­temps. »

L’in­flexi­bi­li­té d’An­ka­ra et la vio­lence de cer­taines mé­thodes em­ployées par les forces spé­ciales montrent pour­tant le contraire. « Il faut qu’Er­do­gan re­tire ses tanks d’ici », as­sène Elif Ogüt, 60 ans, qui a com­men­cé une grève de la faim. Avec un groupe de femmes kurdes, elle ré­clame le corps de son ne­veu de 16 ans, Ra­ma­zan, tué dans la vieille ville il y a plus d’un mois.

Les ca­davres sont aban­don­nés aux chiens au mi­lieu des ruelles. Ils y res­tent plu­sieurs se­maines, et les fa­milles sont pri­vées du droit de les mettre en terre. « Il reste six corps de com­bat­tants et de ci­vils au mi­lieu des com­bats. L’Etat nous in­flige une pu­ni­tion col­lec­tive. Qui est le ter­ro­riste ? » hurle-t-elle. La guerre a ré­veillé des deux cô­tés des bar­ri­cades des haines an­ces­trales, un na­tio­na­lisme nour­ri par la glo­ri­fi­ca­tion de la vio­lence et par le culte du mar­tyr.

Mais, par­mi les ha­bi­tants, ex­té­nués par trente ans d’un conflit qui a dé­jà fait 45 000 morts, beau­coup pointent aus­si les res­pon­sa­bi­li­tés du mou­ve­ment kurde dans cette es­ca­lade. « L’Etat est fau­tif : il n’as­sure pas notre sé­cu­ri­té. Mais pour­quoi ces jeunes gang­sters sont-ils ve­nus creu­ser des tran­chées de­vant chez nous ? s’in­surge Gü­ven Çe­le­bi, un père de fa­mille obli­gé de fuir les com­bats. Nous aus­si sommes kurdes. Nos en­fants sont pri­vés d’école, nous n’avons plus de mai­sons, plus de tra­vail. Qu’est-ce qu’on va y ga­gner ? » Ab­dur­ra­him, 58 ans, qui gagne sa vie comme ser­veur, n’ap­prouve pas non plus la stra­té­gie jus­qu’au-bou­tiste de la gué­rilla. Il est pour­tant un élec­teur fi­dèle du par­ti kurde et un sym­pa­thi­sant de la ré­bel­lion. L’un de ses ne­veux a même re­joint le PKK. « Le HDP contrôle toutes les villes de la ré­gion. Ils ont 59 dé­pu­tés à l’As­sem­blée na­tio­nale. Ils au­raient pu choi­sir de lut­ter sur le ter­rain po­li­tique et évi­ter tout ce­la », sou­ligne-t-il. En por­tant la lutte ar­mée au coeur des centres ur­bains, au mi­lieu de ci­vils trans­for­més en bou­cliers hu­mains, le PKK ap­plique la stra­té­gie de Hô Chi Minh au Viet­nam. Comme son mo­dèle, il es­père faire s’en­li­ser une ar­mée plé­tho­rique et do­tée de tech­no­lo­gies mo­dernes, dans un conflit in­ga­gnable. Pour la dé­pu­tée Nur­sel Ay­do­gan, « le PKK dé­clare des zones au­to­nomes dans les villes car il veut for­cer le gou­ver­ne­ment à rou­vrir des né­go­cia­tions ». Le prix à payer de cette stra­té­gie à haut risque pour­rait être le sa­cri­fice de Diyar­ba­kir.

Le quar­tier his­to­rique de Sur, au coeur de Diyar­ba­kir, lors d’af­fron­te­ments entre com­bat­tants kurdes et forces spé­ciales turques, le 3 fé­vrier.

Le 27 jan­vier, les ha­bi­tants fuient les com­bats qui durent de­puis plus de soixante-dix jours. Entre 60 000 et 90 000 per­sonnes ont été dé­pla­cées.

Les po­li­ciers turcs ren­forcent leurs pa­trouilles dans la ville, après l’at­taque d’un com­mis­sa­riat à Ci­nar, au sud de Diyar­ka­bir, le 14 jan­vier.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.