ÉTHIQUE

L’ani­mal, un homme comme les autres ?

L'Obs - - Le Sommaire - AR­NAUD GON­ZAGUE

Ça, boh, ce sont des trous de mu­lot. » Jean hausse les épaules et pour­suit son che­min sur la grande pâ­ture bat­tue par les vents, dé­si­gnant du doigt tout ce qu’il fait pous­ser ici : sar­ra­sin, orge, pois, blé… Des den­rées dont les mu­lots raf­folent. Qu’im­porte, le culti­va­teur a trou­vé la pa­rade : « J’ai plan­té 3 ki­lo­mètres de haies pour que les ra­paces nichent et s’oc­cupent d’eux. Qu’on fiche la paix aux ani­maux, que cha­cun fasse son bou­lot, et l’équi­libre se­ra pré­ser­vé. » Son équi­libre à lui, Jean, dont la ferme aux toits d’ar­doise s’étend aux portes de la Bre­tagne, l’a trou­vé en 2004. Cette an­née-là, le qua­dra a re­non­cé à éle­ver les vaches lai­tières hé­ri­tées de ses pa­rents pour se consa­crer en­tiè­re­ment aux vé­gé­taux. Pas parce que l’odeur du fu­mier l’in­com­mo­dait. « Je man­quais de dé­ta­che­ment vis-à-vis des vaches. Je vi­vais mal l’idée de les en­voyer à l’abat­toir au bout de sept ans de bons et loyaux ser­vices. » Jean était pour­tant un agri­cul­teur es­tam­pillé bio, qui lais­sait gam­ba­der les ani­maux. « Mais, bio ou pas, on in­sé­mine les vaches tous les ans pour qu’elles pro­duisent du lait et on leur ar­rache le veau à peine né pour l’en­voyer à l’abat­toir. En­tendre beu­gler une mère qui a per­du son pe­tit, c’était de­ve­nu im­pos­sible… »

L’ami des bêtes ne s’est pas conten­té de chan­ger de mé­tier, il a aus­si re­non­cé à consom­mer viande et pois­son, et plus lar­ge­ment tout ce qui pro­vient des ani­maux. Dans le mi­nus­cule fri­go au fond de sa cui­sine, on ne trouve ni lait, ni beurre, ni fro­mage, ni oeufs. Car Jean est un adepte de la pen­sée vé­gane, un cou­rant dif­fi­cile à quan­ti­fier mais qui monte en puis­sance dans les pays oc­ci­den­taux. Leur po­si­tion­ne­ment n’est pas qu’ali­men­taire, il est aus­si phi­lo­so­phique. « C’est le grand com­bat des dé­cen­nies à ve­nir, le mar­xisme du XXIe siècle, s’en­thou­siasme Ay­me­ric Caron, l’ex-chro­ni­queur d’“On n’est pas cou­ché”, qui lui consacre un es­sai à pa­raître en avril (1). Le re­fus d’éta­blir une hié­rar­chie entre les hommes et les ani­maux s’ins­crit dans la li­gnée de la lutte contre l’es­cla­vage, puis pour l’éga­li­té des sexes. Il re­lève de la même évi­dence. » Signe des temps, la cause at­tire les people. Pa­me­la An­der­son, ré­in­car­na­tion si­li­co­née de Bri­gitte Bar­dot, a dé­bar­qué en France fin jan­vier à l’As­sem­blée na­tio­nale pour ré­cla­mer l’abo­li­tion du ga­vage des oies et a pro­vo­qué un raz de ma­rée mé­dia­tique. « Un grand nombre de per­son­na­li­tés comme le moine ti­bé­tain Matthieu Ri­card, le jour­na­liste Franz-Oli­vier Gies­bert ou la phi­lo­sophe Mar­ce­la Ia­cub ont por­té ce dé­bat dans l’opi­nion, sou­ligne Bri­gitte Go­thière, mi­li­tante vé­gane et porte-pa­role de l’as­so­cia­tion de dé­fense ani­male L214. Et je pense aus­si que nos images ont joué leur rôle dans la prise de conscience gé­né­rale. » « Nos images » ? Celles qui font le buzz sur les ré­seaux so­ciaux de­puis deux ans et qui montrent, en ca­mé­ra ca­chée, des ani­maux d’abat­toir trai­tés fa­çon film gore : bo­vins et mou­tons sai­gnés alors qu’ils ont re­pris connais­sance, co­chons as­phyxiés au gaz ou en­core, tout ré­cem­ment, pous­sins je­tés vi­vants dans une broyeuse élec­trique ou étouf­fés lon­gue­ment dans des sacs car ju­gés non com­mer­cia­li­sables.

Ce 2 fé­vrier, dans le hall du tri­bu­nal de grande ins­tance de Brest, Sé­bas­tien Ar­sac, l’autre porte-pa­role de L214, al­pague les jour­na­listes. « Les gens sont ré­vol­tés par ces images. Mais nous, nous in­ter­ro­geons la pra­tique sur le fond: on ne peut pas se dé­bar­ras­ser d’un pous­sin comme on le fe­rait de pièces d’usine non conformes!» S’il est ici, c’est parce que son as­so­cia­tion s’est por­tée par­tie ci­vile contre le cou­voir de SaintHer­nin (Fi­nis­tère), ce­lui jus­te­ment où les pous­sins ont été fil­més. Au-de­là du pro­cès pour mau­vais trai­te­ments (le res­pon­sable au­rait dû eu­tha­na­sier les piou­pious avant de les pas­ser à la broyeuse), le mi­li­tant es­père un vrai dé­bat: « Avons-nous le droit de trai­ter des êtres sen­sibles, ca­pables de res­sen­tir la dou­leur, mais aus­si la tris­tesse, la joie ou la peur comme de simples ma­tières pre­mières qu’on peut faire naître et mou­rir à notre guise ? » mar­tèle-t-il aux mi­cros. Si les vé­ganes re­fusent de consom­mer tous les pro­duits is­sus des ani­maux, « c’est parce que, dans les condi­tions ac­tuelles, il est presque im­pos­sible que les ani­maux qui les donnent soient res-

pec­tés », ex­plique Jean, notre culti­va­teur. « Il ne s’agit pas de faire de l’an­thro­po­mor­phisme idiot, ren­ché­rit Sé­bas­tien Ar­sac. Evi­dem­ment, la vache ou la four­mi n’éprouvent pas tout ce que nous éprou­vons. Ce qui compte vrai­ment, c’est com­ment se com­porte l’ani­mal dans la na­ture. » Exemple avec le co­chon: « Au na­tu­rel, c’est un ani­mal qui aime vivre en groupe. Ne crée-t-on pas des souf­frances quand on l’isole ? Ou quand on fait dis­pa­raître l’un de ses com­pa­gnons, en­voyé à l’abat­toir?Quand je vais chez ma grand-mère et que je constate que ses poules sont vrai­ment éle­vées en plein air, eh bien je mange leurs oeufs sans pro­blème. »

Sé­bas­tien Ar­sac est ce qu’on ap­pelle un vé­gane « consé­quen­tia­liste » : il s’in­té­resse à ce qui ar­rive con­crè­te­ment à l’ani­mal concer­né. Mais il existe aus­si un vé­ga­nisme « dé­on­to­lo­giste », pour le­quel le prin­cipe même d’uti­li­ser notre in­tel­li­gence pour ex­ploi­ter l’ani­mal est in­ac­cep­table. « Oui, je consi­dère que prendre un oeuf à une poule, même si elle n’en souffre évi­dem­ment pas, re­lève du vol », té­moigne Sté­pha­nie Bartc­zak, ani­ma­trice du site Ve­gan-France.fr, qui va pro­po­ser au prin­temps un la­bel pour sé­lec­tion­ner des « bon­bons ne conte­nant pas de gé­la­tine ani­male, des cham­pagnes qui n’ont pas été fil­trés avec de l’al­bu­mine is­sue de l’oeuf, des cos­mé­tiques sans graisse ani­male, des sham­pooings sans la­no­line, une graisse is­sue de la laine, des si­rops sans co­lo­rant de co­che­nille ». On pour­rait écla­ter de rire, trou­ver ça su­prê­me­ment bobo. Elle ne plai­sante pas: « C’est vrai que le re­nard vole l’oeuf. Mais il est car­ni­vore, pas nous. »

Ex­ploi­ter l’ani­mal est pro­blé­ma­tique. Le mettre en dan­ger au pro­fit de l’hu­ma­ni­té, en­core plus. Si la ques­tion de la mal­trai­tance des ani­maux en la­bo a quit­té les sphères mi­li­tantes de­puis long­temps pour in­ter­ro­ger M. Tout-le-Monde, cer­tains vé­ganes de­mandent car­ré­ment qu’on cesse les ex­pé­riences sur les ani­maux, même quand il s’agit de lut­ter contre de graves ma­la­dies hu­maines. « C’est tout à fait en­vi­sa­geable, sou­tient Claude Reiss, phy­si­cien re­trai­té du CNRS et pré­sident de l’as­so­cia­tion An­ti­dote Eu­rope, qui oeuvre pour l’ar­rêt de ces tests. Ce­la n’a pas de sens d’ex­pé­ri­men­ter sur des rats ou des chim­pan­zés pour lut­ter contre les ma­la­dies

hu­maines, car les es­pèces ré­agissent toutes dif­fé­rem­ment. » Les consé­quen­tia­listes sont, eux, plus nuan­cés : « Je ne dis­qua­li­fie pas toute ex­pé­ri­men­ta­tion ani­male, pré­cise Sé­bas­tien Ar­sac. Il faut se de­man­der quelle so­lu­tion gé­nère le plus de souf­france. Le “sa­cri­fice” de la sou­ris en oc­ca­sion­ne­ra-t-il plus à son en­tou­rage que ce­lui de l’en­fant ? On peut sup­po­ser que des pa­rents hu­mains éprouvent une peine d’une in­ten­si­té et d’une du­rée bien plus im­por­tantes que le père du sou­ri­ceau. » On peut le sup­po­ser, ef­fec­ti­ve­ment.

Autre ques­tion ver­ti­gi­neuse: que de­vien­draient tous ces veaux, vaches, co­chons qui n’existent que pour fi­nir en co­bayes de la­bo ou en es­ca­lopes, si nous ne les uti­li­sions plus ? « L’idéal se­rait qu’ils re­de­viennent sau­vages, si c’est pos­sible. Il est aus­si en­vi­sa­geable que ces es­pèces dis­pa­raissent pu­re­ment et sim­ple­ment, es­time Ay­me­ric Caron. C’est le bien-être des in­di­vi­dus qui compte : mieux vaut pas d’es­pèce du tout qu’une es­pèce n’exis­tant que pour nous don­ner sa viande. » Cer­tains vé­ganes, dits « abo­li­tion­nistes », comme le phi­lo­sophe Ga­ry Fran­cione, sou­tiennent car­ré­ment la fin de la co­ha­bi­ta­tion hu­mains-ani­maux, puisque l’homme est in­ca­pable de ne pas s’im­po­ser en maître. Hop, cha­cun dans­son coin! Un point de vue re­fu­sé par les consé­quen­tia­listes : « Il faut que nous conti­nuions d’avoir des échanges bien­veillants. On sait que les chats et les chiens sont na­tu­rel­le­ment dé­si­reux d’avoir des contacts avec nous, pour­quoi s’en pri­ver ? » ques­tionne Ay­me­ric Caron. Lui prône plu­tôt ce que les phi­lo­sophes Sue Do­nald­son et Will Kym­li­cka ap­pellent une « so­cié­té multi-es­pèce ». Une so­cié­té où les bêtes ne se­raient pas juste des « êtres vi­vants doués de sen­si­bi­li­té », comme les dé­signe le Code ci­vil fran­çais de­puis 2014 (avant, ils étaient clas­sés dans la ca­té­go­rie « meubles »), mais de vrais ci­toyens ayant droit de par­ti­ci­per à la vie col­lec­tive. Com­ment? En s’ins­pi­rant des droits des han­di­ca­pés men­taux, in­ca­pables d’ex­pri­mer un point de vue ar­gu­men­té mais dont on sait re­pé­rer les « signes » de bien-être ou de re­fus. Des hu­mains pour­raient même les re­pré­sen­ter dans la sphère po­li­tique et ré­pondre à ce type de di­lemme : faut-il lais­ser la poule gam­ba­der dans la na­ture au risque d’être ex­po­sée aux pré­da­teurs ou bien la pro­té­ger en la cloî­trant au pou­lailler? Peut-on ac­cou­pler les ani­maux ou les sté­ri­li­ser, et donc s’im­mis­cer dans leur sexua­li­té et leur droit à fon­der une fa­mille ? Des ques­tions ab­surdes pour beau­coup au­jourd’hui, mais aux­quelles Jean, dans sa ferme, a dé­jà ré­pon­du.

« An­ti­spé­ciste », édi­tions Don Qui­chotte.

Sé­bas­tien Ar­sac.

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