CI­NÉ­MA

Alexan­dro Iñár­ri­tu : « Nous de­vons tuer ou être tués »

L'Obs - - Le Sommaire - PRO­POS RE­CUEILLIS PAR FRAN­ÇOIS FORESTIER

A vec douze no­mi­na­tions, « The Re­ve­nant », d’Ale­jan­dro Gonzá­lez Iñár­ri­tu, part fa­vo­ri dans la course aux os­cars, qui se­ront re­mis le 28 fé­vrier à Los An­geles, où il de­vance « Mad Max. Fu­ry Road » (dix no­mi­na­tions) et « Seul sur Mars » (sept). Il est vrai que tous les films de ce réa­li­sa­teur mexi­cain de 52 ans, dé­sor­mais adop­té par Hol­ly­wood, ont été ap­plau­dis et ré­com­pen­sés dans les grands fes­ti­vals. « The Re­ve­nant » est une sa­ga gran­diose. Leo­nar­do DiCa­prio y in­carne Hugh Glass, trap­peur lais­sé pour mort à la suite d’une at­taque par un ours. Nous sommes en 1823, dans les fo­rêts du Da­ko­ta. L’his­toire, au­then­tique, a dé­jà ins­pi­ré un autre film, « Je­re­miah John­son », en 1972. Sous la ca­mé­ra d’Iñár­ri­tu, c’est une épo­pée spi­ri­tuelle qui se dé­ploie : la vie, la mort, le rap­port à la na­ture, la nais­sance d’un ca­pi­ta­lisme bru­tal, les af­fron­te­ments cultu­rels, tout vient se mê­ler dans ce wes­tern mé­ta­phy­sique, dont le tour­nage a été éprou­vant en rai­son des condi­tions mé­téo, des exi­gences du réa­li­sa­teur et des ques­tions de sé­cu­ri­té. Mal­gré la lon­gueur du film – 2h36 –, la ten­sion est constante, la mise en scène, ri­gou­reuse. Iñár­ri­tu en­vi­sage dé­jà de faire un autre film, dont le su­jet, dit-il, se­rait… la dou­ceur.

Le livre de Mi­chael Punke, « The Re­ve­nant », dont est ti­ré votre film, est très fade. Pour­quoi l’avoir choi­si ?

Hit­ch­cock a dit que la seule fa­çon de faire un bon film est de s’inspirer d’un mau­vais livre. Il a rai­son. Ce qui reste du livre de Mi­chael Punke, c’est le titre et l’anec­dote. Ce qui m’a at­ti­ré ? La si­tua­tion, ce mo­ment de l’his­toire des Etats-Unis qui a été si peu ex­plo­ré au ci­né­ma. L’aven­ture de Hugh Glass se si­tue en 1823, bien avant la guerre de Sé­ces­sion, et peu de temps après la ces­sion de la Loui­siane par la France. Ce contexte est in­croya­ble­ment riche : j’ai lu beau­coup de Mé­moires d’aven­tu­riers, de trap­peurs, de cette époque. Il y a dans ces ré­cits un sens de l’humour, un cou­rage, et aus­si le sen­ti­ment de faire face au des­tin. Très vite, j’ai pen­sé qu’il y avait là des élé­ments qui m’in­té­res­saient : le si­lence, la so­li­tude, le pay­sage, la ré­si­lience. C’était une toile vierge. Je pou­vais faire mon ci­né­ma.

C’est proche de « Je­re­miah John­son », de Syd­ney Pol­lack. Ce rap­pro­che­ment ne vous a pas fait hé­si­ter ?

Non. La clé de « The Re­ve­nant », ab­sente de « Je­re­miah John­son », c’est la re­la­tion du père, Leo­nar­do DiCa­prio, et de son fils, joué par For­rest Goo­dluck. Il se trouve que le fils de Hugh Glass est mé­tis : les trap­peurs blancs avaient des re­la­tions avec les femmes in­diennes, et sou­vent les en­fants de ces unions étaient ou­bliés ou dis­si­mu­lés. Or Glass aime son fils, et ne le cache pas. Ma res­pon­sa­bi­li­té d’ar­tiste était de mon­trer ce­la, d’être fi­dèle à moi-même. Je vis aux Etats-Unis de­puis qua­torze ans, j’aime ce pays, mais force est de consta­ter que les rap­ports ra­ciaux sont in­croya­ble­ment com­plexes. Je suis d’ori­gine mexi­caine, j’ai deux en­fants, je viens d’ailleurs, et j’ai eu en­vie de creu­ser ces ques­tions : com­ment vit-on dans une culture qui n’est pas la vôtre ? Donc, dans « The Re­ve­nant », il y a ce thème, mais il n’est pas ex­pri­mé par les mots, uni­que­ment par les images, l’ac­tion. Qui étaient ces hommes, face à ces ho­ri­zons in­fi­nis ? Evi­dem­ment, en abor­dant tout ce­la, j’étais ter­ri­fié.

Ter­ri­fié, vrai­ment ?

Oui. Si on n’a pas peur, pour­quoi faire du ci­né­ma ? Au­tant al­ler au bu­reau, et avoir un em­ploi pé­père. Si la peur est ab­sente, je ne fais pas le film. Ce n’est pas une ques­tion d’adré­na­line. C’est une ques­tion plus pro­fonde : l’idée de s’aven­tu­rer en terre in­con­nue. Il faut que l’en­tre­prise ait une si­gni­fi­ca­tion pour moi.

Vous avez réus­si à trans­mettre ce sen­ti­ment à Leo­nar­do DiCa­prio. Il n’a ja­mais été aus­si ins­pi­ré…

Leo­nar­do est un ac­teur in­croya­ble­ment sen­sible. Il ré­agit à la moindre sol­li­ci­ta­tion. Il fal­lait que le per­son­nage de Hugh Glass, dans le film, soit à la fois une vic­time, un ani­mal, un mar­tyr, un saint. Il de­vait al­ler au-de­là des li­mites phy­siques, trou­ver le drame in­time de cet homme. Ain­si, pour la scène où il mange du foie cru, il l’a réel­le­ment fait ! Je crois que je n’ai ja­mais col­la­bo­ré aus­si fa­ci­le­ment avec un ac­teur… Il a tout de suite com­pris la di­men­sion spi­ri­tuelle du film.

Tous vos films ont un rap­port très fort à la vio­lence. Ici, celle des com­bats avec les In­diens et celle de la lutte avec l’ours sont très mar­quantes. Est-ce une part de votre hé­ri­tage cultu­rel ?

Les trap­peurs vi­vaient dans une vio­lence per­pé­tuelle : c’était la condi­tion de leur sur­vie. Nous

ET DICA­PRIO MAN­GEA DU FOIE CRU

avons ou­blié que nous ne sommes que des mi­croor­ga­nismes sur cette pla­nète, et que nous de­vons tuer ou être tués. Il y a, dans ce cycle de sang, quelque chose d’hor­rible et de ma­gni­fique. La vio­lence, dans mon film, n’est ni dé­mons­tra­tive ni em­bel­lie. Elle est là, c’est tout. A la vé­ri­té, je trouve qu’il y a plus de vio­lence dans un film de su­per­hé­ros… Et cette vio­lence spec­ta­cu­laire, gra­tuite, je la hais. Mais je suis is­su d’un pays où la mort est constam­ment pré­sente : la vio­lence fait par­tie du pay­sage. Qu’y puis-je ? Je ne suis pas sué­dois ! Il su t de re­gar­der les fresques d’Oroz­co ou de Si­quei­ros, à Mexi­co : il y a de la rage, du sang, des flammes, le Ju­ge­ment der­nier. Je suis l’hé­ri­tier de tout ce­la. En fi­li­grane, dans le film, il y a aus­si la bru­ta­li­té du ca­pi­ta­lisme nais­sant, qui com­mence à dé­truire la fo­rêt, à anéan­tir des po­pu­la­tions, à ra­va­ger la na­ture, à se­mer la mort.

Tous vos films sont tra­ver­sés par la pré­oc­cu­pa­tion de la mort…

C’est une ques­tion qui m’a beau­coup tra­cas­sé, dans ma jeu­nesse. Notre vie n’est-elle pas ab­surde ? Quelle est la si­gni­fi­ca­tion de notre agi­ta­tion, si vaine ? Le hé­ros de « Biu­ti­ful », me­na­cé par un can­cer, tra­verse cette fron­tière de la mort, ce­lui de « 21 Grammes » aus­si… Ce sen­ti­ment exis­ten­tiel, ex­pri­mé par Car­los Fuentes ou Oc­ta­vio Paz, me donne un re­gard par­ti­cu­lier sur le fait que la vie est tran­si­toire, que nous ne sommes que des pas­sants, que nous sommes por­tés par un cou­rant dont nous igno­rons tout.

Vous avez été pro­fon­dé­ment in­fluen­cé, pa­raît-il, par vos lec­tures d’ado­les­cent. Les­quelles ?

Jean-Paul Sartre m’a pé­té la tête. J’avais 16 ans. J’ai lu, aus­si, « le Loup des steppes » de Her­mann Hesse, et, à l’école, les en­sei­gnants m’ont dit que je ne de­vrais pas lire ce livre, que j’étais trop jeune. Ils m’ont donc conseillé de lire un autre au­teur, comme contre­poids : Sartre. Je dis­cu­tais beau­coup avec un prêtre, et mon beau-frère, un athée ab­so­lu, se mê­lait à nos conver­sa­tions. Un autre livre, « Pe­dro Pá­ra­mo », de Juan Rul­fo, a eu beau­coup d’in­fluence sur moi. Tout ce­la a co­lo­ré ma vi­sion de la vie.

Vos lec­tures, la mu­sique, les voyages, c’est votre ap­pren­tis­sage ?

Oui. J’ai gar­dé de cette époque le sen­ti­ment qu’il y avait autre chose, dans notre vie, qu’un dé­rou­le­ment sans but, qu’il y a un élé­ment que, faute de mieux, on nomme l’Es­prit saint. Et, aus­si, j’ai ap­pris la mé­lan­co­lie. Toutes mes mu­siques fa­vo­rites sont des mé­lo­dies tristes. Ce sen­ti­ment sombre ne m’a ja­mais aban­don­né, et im­prègne tout ce que je

“SARTRE M’A PÉ­TÉ LA TÊTE”

“FEL­LI­NI, MON ANGE GAR­DIEN”

fais. C’est à tra­vers ce filtre que je contemple le monde, c’est avec lui que je fais mes films.

Il y a un élé­ment, dans « The Re­ve­nant », qui fait écho à votre propre ex­pé­rience : le voyage.

C’est es­sen­tiel, pour moi. Ado­les­cent, je rê­vais d’autres ho­ri­zons. Mes pa­rents étaient à la li­mite de la pau­vre­té, nous ne nous dé­pla­cions ja­mais. Mon père, ban­quier, avait fait faillite quand j’avais 4 ans, et nous vi­vions de fa­çon ex­trê­me­ment mo­deste. Par chance, mon grand­père était un peu dingue, très drôle. Pour sa lune de miel, dans les an­nées 1920, il avait aban­don­né ma grand-mère pen­dant quelques jours, his­toire de par­tir à New York avec ses co­pains ! Il était joueur, dra­gueur, voya­geur, fi­nan­cier, mais le fi­nan­cier le plus ir­ra­tion­nel du Mexique ! J’ai hé­ri­té de lui une en­vie de bou­ger, et, vers 17 ans, je n’avais qu’un dé­sir : par­tir. Et, un jour, j’ai pris le large. Je me suis em­bar­qué sur un car­go. Je grais­sais les ma­chines, c’était très dur. De port en port, j’ai dé­cou­vert ce qu’était la vie – et le reste du monde. En Ita­lie, à Li­vourne, j’ai été agres­sé, dé­pouillé, ta­bas­sé. A Ba­ton Rouge, en Loui­siane, je suis al­lé dan­ser dans un bar black, et j’ai été sui­vi par des hommes en voi­ture qui vou­laient cou­cher avec moi. Je me suis re­trou­vé en­cer­clé par une di­zaine de voi­tures. La peur de ma vie ! J’ai frô­lé des si­tua­tions hor­ribles, mais j’ai eu de la chance. C’est là que j’ai ac­quis mon ba­gage d’émo­tions. J’ai ap­pris, au cours de ces voyages, la com­pré­hen­sion des autres, et aus­si une cer­taine ma­lice. Mes films, in­con­tes­ta­ble­ment, sont an­crés dans ce pas­sé.

Le ci­né­ma n’était pas votre vo­ca­tion pre­mière…

En ef­fet, c’était la mu­sique. Ce qui m’a conduit au ci­né­ma, c’est la frus­tra­tion de ne pas être un bon mu­si­cien. Si j’avais été un gui­ta­riste ac­cep­table, je n’au­rais ja­mais été ci­néaste. Vers 27 ans, j’ai com­men­cé à faire de la mu­sique pour les films, et là, je me suis dit que si je ne pou­vais pas être Pat Me­the­ny dans le do­maine de la gui­tare, au moins, dans le do­maine du ci­né­ma, j’avais une chance de réus­sir. J’ai com­men­cé à fré­quen­ter la Ci­né­ma­thèque de Mexi­co, et j’ai vu « Yol », le film de Yil­maz Gü­ney, tour­né alors que le réa­li­sa­teur était dans une pri­son turque. Il don­nait ses ins­truc­tions clan­des­ti­ne­ment, et son as­sis­tant les exé­cu­tait. Ce film m’a mar­qué. Puis j’ai vu « Ma­ca­dam Cow­boy », de John Schle­sin­ger, et « Il était une fois en Amé­rique », de Ser­gio Leone… Mon père m’a fait dé­cou­vrir Fel­li­ni. Ce­lui-ci a été, lit­té­ra­le­ment, mon ange gar­dien. Ma mère ne re­gar­dait que des te­le­no­ve­las, elle pleu­rait, ce qui ren­dait mon père dingue ! Je suis l’en­fant de ces deux-là : un mé­tis cultu­rel.

Dé­sor­mais, vous êtes adou­bé par Hol­ly­wood, vous ha­bi­tez les Etats-Unis, vous avez fi­ni de voya­ger ?

Ci­néaste, ce n’est pas un mé­tier, c’est un mode de vie. Je suis un ro­ma­ni­chel, comme dans un cirque iti­né­rant. J’ap­par­tiens au lieu où je plante la tente… Mon vrai pays, c’est le ci­né­ma. « The Re­ve­nant », par Ale­jan­dro Gonzá­lez Iñár­ri­tu, en salles le 24 fé­vrier.

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