LIT­TÉ­RA­TURE

La France, les Arabes et Sa­bri Loua­tah

L'Obs - - Le Sommaire - DA­VID CAVIGLIOLI JEAN-LUC BER­TI­NI

De­puis qu’il vit aux Etats-Unis, Sa­bri Loua­tah est « de­ve­nu blanc ». Il y a quelques an­nées, l’écri­vain s’est ins­tal­lé à Chi­ca­go avec sa com­pagne, qui est amé­ri­caine. « Nord-Afri­cain, ça n’existe pas là-bas, dit-il. Pour eux, les Arabes, ce sont les Moyen-Orien­taux, qui ont la peau beau­coup plus fon­cée. Ma femme est blanche, et per­sonne ne nous voit comme un couple mixte. Fran­che­ment, être blanc, c’est gé­nial. Les gens te font des grands sou­rires. » En France, l’am­biance est plus pe­sante. Loua­tah n’avait ja­mais été vic­time d’une agres­sion ra­ciste, jus­qu’à cet été. Il était en va­cances à Vau­vert, dans le Gard. Il fai­sait du vé­lo avec un cha­peau de paille sur la tête. Une voi­ture s’est ar­rê­tée à son ni­veau. A l’in­té­rieur se trou­vaient plu­sieurs jeunes hommes, « ma­ni­fes­te­ment fa­chos ». Ils l’ont trai­té de sale Arabe, de sale bar­bu. L’un d’eux lui a cra­ché au vi­sage.

Ces der­niers mois, Loua­tah les a pas­sés à Pa­ris. D’abord pour as­su­rer la sor­tie et la pro­mo­tion du qua­trième et der­nier tome de son cycle ro­ma­nesque, in­ti­tu­lé « les Sau­vages », une sa­ga to­ni­truante qui tient à la fois de la po­li­tique-fic­tion, du thril­ler d’es­pion­nage et de la pa­ra­bole mo­rale. Les quatre par­ties mises bout à bout to­ta­lisent 1 600 pages. Le pre­mier livre, pa­ru en 2012, s’ouvre sur l’élec­tion à la pré­si­dence de la Ré­pu­blique d’Id­der Chaouch, sorte d’Oba­ma ka­byle, im­mé­dia­te­ment vic­time d’un at­ten­tat qui le laisse hé­mi­plé­gique. Pen­dant que la Ré­pu­blique manque de s’écrou­ler et que l’ex­trême droite se ré­gale, l’en­quête des po­li­ciers ré­vèle que l’au­teur de la ten­ta­tive d’as­sas­si­nat est un pe­tit lou­bard de Saint-Etienne, ma­ni­pu­lé par son cou­sin, l’in­quié­tant gou­rou ter­ro­riste Na­zir Ner­rouche. Comme son frère, Fouad Ner­rouche, ac­teur de téléfilm, sort avec la fille du pré­sident, toute la fa­mille Ner­rouche de­vient sus­pecte d’at­teinte à la sé­cu­ri­té de l’Etat, point de dé­part d’une ca­val­cade ro­ma­nesque qui tra­verse le pays de part en part, de la base au som­met, des ci­tés ou­vrières aux cou­lisses du ren­sei­gne­ment d’Etat. L’oc­ca­sion pour Loua­tah de ca­ri­ca­tu­rer le « dé­mon iden­ti­taire » qui a pris pos­ses­sion du pays.

“JE DÉ­TESTE LES VIC­TIMES”

« Les Sau­vages », une sé­rie de six épi­sodes est pré­vue sur Ca­nal+ en 2017. Loua­tah en signe le scé­na­rio, autre rai­son pour la­quelle il s’est pro­vi­soi­re­ment ré­ins­tal­lé au pays na­tal. « Avant les at­ten­tats de no­vembre, j’avais un cô­té “ça su t la France”, dit-il. Je n’ai pas en­vie de de­ve­nir une vic­time du ra­cisme. Je dé­teste les vic­times. Si j’ai des en­fants ici, ils se­ront tou­jours consi­dé­rés comme des sortes d’im­mi­grés. Alors qu’ils se­ront la qua­trième gé­né­ra­tion de ma fa­mille à être née en France. C’est com­plè­te­ment dément. » Les at­ten­tats de Pa­ris ont eu sur ce dé­sir d’exil un e et pa­ra­doxal : pris de ten­dresse pour le pays meur­tri, il hé­site au­jourd’hui à cou­per les ponts. Quand il est à Chi­ca­go, il est « ob­sé­dé par ce qui se passe ici ».

Loua­tah n’est pas croyant. Il se dit « athée, cos­mo­po­lite, mon­dia­liste », ou « dé­ra­ci­né heu­reux ». L’es­sor de l’ex­trême droite et ce­lui de l’is­lam par­ti­cipent se­lon lui d’une seule et même « peste iden­ti­taire » qu’il ne com­prend pas. Pour­tant, quand il vante les ver­tus du dé­ra­ci­ne­ment, on sent que ses ra­cines le tra­vaillent. « Les Sau­vages » porte cette am­bi­guï­té. Chez les Ner­rouche, sur­tout chez les jeunes, per­sonne n’a la même ma­nière d’être arabe. Il y a les in­té­grés et les hos­tiles à la na­tion, les athées et les croyants, les jeunes filles voi­lées et les éman­ci­pées. Tous vivent leur sta­tut à moi­tié mal, à moi­tié bien. Cer­taines conver­sa­tions rap­pellent les dia­logues ho­mé­riques sur le ju­daïsme qu’on trouve chez Phi­lip Roth. Le ro­man

ex­celle à mon­trer que nous avons un « scan­ner eth­nique » so­li­de­ment im­plan­té dans l’es­prit. A l’heure où les mal­heurs de l’iden­ti­té fran­çaise de­viennent un su­jet de conver­sa­tion na­tio­nal, Loua­tah montre qu’il n’est pas beau­coup plus fa­cile de se dé­fi­nir quand on est un Arabe en France.

“LE GAU­CHISME, C’EST UN TRUC DE BLANC”

Sa­bri Loua­tah est né en 1983 à SaintE­tienne, « dans le sous-pro­lé­ta­riat ka­byle », dit-il. Aî­né d’une fra­trie de trois en­fants, il a gran­di dans une pe­tite mai­son dé­la­brée bor­dant l’au­to­route qui passe au sud de la ville, ce qui lui vaut de­puis de pou­voir trou­ver le som­meil quel que soit le bruit. Ses pa­rents l’ont eu à la ving­taine. Sa mère ne tra­vaillait pas. Son père a com­men­cé comme bû­che­ron, dans les fo­rêts de sa­pins qui cernent Saint-Etienne. Ou­vrier non qua­li­fié, il a en­suite en­chaî­né les pe­tits bou­lots. C’était un couple de ba­bas co­ol, qui por­taient des pattes d’eph, don­naient de grandes fêtes et ont lais­sé leurs en­fants ab­so­lu­ment libres. L’is­lam était presque en­tiè­re­ment ab­sent.

A l’époque, à Saint-Etienne, les com­mu­nau­tés étaient ré­par­ties par quar­tiers. Les har­kis étaient à la Co­tonne, plus à l’ouest. Les Ita­liens étaient à Tar­dy. Après l’école pri­maire, sa mère l’a en­voyé dans un col­lège pri­vé ca­tho­lique, où il a dé­cou­vert qu’il était arabe. « J’étais le seul. Il y avait aus­si deux Turcs. On n’al­lait pas au ca­té­chisme, voi­là tout. Ça ne po­sait au­cun pro­blème. Dans les an­nées 1990, c’était plus fa­cile que main­te­nant. J’ai l’im­pres­sion que si j’étais ga­min au­jourd’hui, je de­vrais choi­sir mon camp. »

Saint-Etienne est une ville es­sen­tiel­le­ment ou­vrière. De son en­fance, Loua­tah garde une so­lide aver­sion pour l’ex­trême gauche. Son père évo­luait dans le mi­lieu syn­di­cal. « Tous les soirs, il ra­con­tait à ma mère le ra­cisme hal­lu­ci­nant au­quel il fai­sait face. Le gau­chisme, pour moi, ça a tou­jours été un truc de Blanc. Quand on a dit par la suite que les élec­teurs du FN étaient sou­vent des an­ciens com­mu­nistes, ça ne m’a ab­so­lu­ment pas sur­pris. »

Bour­sier, Loua­tah entre en khâgne, à Lyon, au très chic ly­cée du Parc, en 2002, au mo­ment où la laï­ci­té com­mence à ob­sé­der tout le monde. Son pro­fes­seur de phi­lo­so­phie est juif pra­ti­quant. Dans cette ins­ti­tu­tion de la bour­geoi­sie ca­tho­lique lyon­naise se ré­pand le bruit qu’il est « ul­tra-or­tho­doxe ». L’ar­ri­vée d’un nou­veau pro­vi­seur sonne le dé­but d’une cam­pagne contre lui, au nom de la laï­ci­té. On exige qu’il cesse de por­ter sa kip­pa en cours, et qu’il sur­veille les de­voirs sur table le sa­me­di ma­tin, pen­dant le shab­bat. « Le mot ne vou­lait stric­te­ment rien dire pour moi, tout comme ce­lui de “Ré­pu­blique”, et voi­là qu’il se ma­ni­fes­tait par cette a aire ri­di­cule et com­plè­te­ment in­juste. Puis tout le monde s’est cris­pé des­sus comme si c’était le seul rem­part contre l’apocalypse. Pe­tit à pe­tit, j’ai vu les gens de­ve­nir fous. »

2005, FRANCE AN­NÉE ZÉ­RO

Loua­tah parle des an­nées 2000 comme d’une dé­cen­nie ca­tas­tro­phique. C’est l’époque où ses oncles et tantes de­viennent de plus en plus re­li­gieux, où cer­taines de ses cou­sines se voilent. Il se met à en­tendre des dis­cours an­ti­sé­mites vi­ru­lents. Au terme d’une longue pé­riode de chô­mage, son père meurt d’un can­cer fou­droyant à l’âge de 41 ans. Loua­tah plonge dans une sorte de dé­pres­sion sé­pul­crale. Il aban­donne ses études, vit « la nuit, comme un vam­pire », part faire de longues marches à 4 heures du ma­tin. Il lit Dos­toïevs­ki et écrit beau­coup. « J’es­sayais d’écrire une sa­ga fa­mi­liale, dit-il. Mais je ne m’in­té­res­sais pas à ma propre fa­mille. Pour moi, des pauvres Arabes dans un pays bi­zarre, ça n’était pas un su­jet lit­té­raire. » Ar­rivent les émeutes de 2005. De son bal­con, Loua­tah voit les hé­li­co­ptères tour­ner au-des­sus des ci­tés chaudes au­tour de chez lui. « Pour moi, ces émeutes, c’est le trau­ma­tisme fon­da­teur, c’est “France an­née zé­ro”. Tous ces ga­mins qui sortent dans la rue pour caillas­ser leurs propres lieux de vie, pour se sui­ci­der mé­ta­pho­ri­que­ment. Où est-ce que Daech re­crute, à votre avis ? »

Il prend conscience que la si­tua­tion so­ciale dé­gé­nère. Un de ses amis, res­pon­sable d’une MJC dans la ré­gion, l’alerte sur la dé­tresse psy­chia­trique des jeunes de son quar­tier. « Le brouillard men­tal des “troi­sième gé­né­ra­tion”, on n’en parle ja­mais, dit-il. Mé­di­ca­le­ment, il y a une vraie épi­dé­mie de psy­chose, de cas avé­rés de schizophrénie. Les his­toires s’ac­cu­mu­laient au­tour de moi. Tou­jours la même chose : “Tu te sou­viens d’un­tel, le fils de truc ? Ils l’ont mis à l’HP.” Des noms d’hommes arabes, qui de­viennent dingues. »

Pe­tit à pe­tit, il donne nais­sance aux per­son­nages qui peu­ple­ront plus tard « les Sau­vages ». Deux dé­clics l’aident à trou­ver son su­jet : la lec­ture de Saul Bel­low, l’au­teur qui a im­po­sé le ju­daïsme amé­ri­cain comme terre de fic­tion, et l’élec­tion d’Oba­ma, qui lui a don­né en­vie d’en ima­gi­ner un équi­valent fran­çais. Quelque temps plus tard, mon­té à Pa­ris, dor­mant sur les ca­na­pés de ses an­ciens ca­ma­rades de pré­pa, Loua­tah écrit le pre­mier tome en trois se­maines. Il fait pas­ser son ma­nus­crit au ro­man­cier An­toine Au­douard, qui l’in­tro­duit chez Flam­ma­rion.

Mal­gré cette ge­nèse obs­cure, le plus frap­pant, dans « les Sau­vages », c’est l’op­ti­misme que la sa­ga dé­gage – op­ti­misme d’au­tant plus fort qu’il est me­su­ré. Loua­tah ne dit pas que nous sommes tous frères : il se borne à dire que nous sommes tous les per­son­nages d’un même ro­man. Le ré­cit se ter­mine par une grande marche na­tio­nale, ins­pi­rée de celle du 11 jan­vier, à la­quelle Loua­tah a par­ti­ci­pé. « Contrai­re­ment à ce qu’a dit Em­ma­nuel Todd, j’y ai vu plein d’Arabes, dit-il en ri­go­lant. C’était même un peu ri­di­cule, tous ces Arabes qui se sen­taient obli­gés de chan­ter “la Mar­seillaise”. On a écrit beau­coup d’âne­ries à pro­pos de cette marche. Elle n’avait rien à voir avec la li­ber­té d’ex­pres­sion. C’était un geste de fu­né­railles, sans mot d’ordre. J’en ai as­sez d’en­tendre par­ler du vivre-en­semble et de la fra­ter­ni­té. On di­rait que tout le monde rêve de vivre au vil­lage. Il y a plein de gens avec les­quels je ne veux pas fra­ter­ni­ser. Le vi­vreà-cô­té, c’est dé­jà pas mal. » « Les Sau­vages » tome 4, par Sa­bri Loua­tah, Flam­ma­rion, 322 p., 21 eu­ros.

Né en 1983 à Saint-Etienne, Sa­bri Loua­tah a pu­blié le pre­mier tome des « Sau­vages » en jan­vier 2012. Il vit entre Pa­ris et Chi­ca­go, où il écrit ac­tuel­le­ment un ro­man en an­glais.

Marche ré­pu­bli­caine à Mar­seille, après les at­ten­tats de jan­vier 2015.

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