“Un hec­tare d’oi­gnons

heures de tra­vail!”

L'Obs - - Grands Formats | En Couverture - DE­NIS DEMONPION OLI­VIER TOU­RON/DI­VER­GENCE

,ALoos-en-Go­helle (Pas-de-Ca­lais), sur fond de ter­rils, ves­tiges de l’âge d’or des char­bon­nages, l’agriculture bio donne à plein rendement. Sur les treize pro­duc­teurs de cette com­mune de 6 500 ha­bi­tants, li­mi­trophe de Lens et de Lié­vin, Thier­ry Bailliet, 44 ans, est le der­nier en date à s’être conver­ti. Pas par idéo­lo­gie éco­lo-bobo, mais par prag­ma­tisme. Une mu­ta­tion lente et pro­gres­sive. Car, au dé­part, il n’était pas très chaud. Jus­qu’au jour où, à l’oc­ca­sion du re­mem­bre­ment, le maire, l’éco­lo­giste Jean-Fran­çois Caron (EELV), adepte de la ré­cu­pé­ra­tion des eaux de pluie et de l’ins­tal­la­tion de pan­neaux so­laires, a mis à la dis­po­si­tion

Pour évi­ter la faillite de son ex­ploi­ta­tion et l’épui­se­ment des sols, Thier­ry Bailliet, agri­cul­teur du Pasde-Ca­lais, cultive des lé­gumes sans in­trants. Un vi­rage sa­lu­taire

de quatre agri­cul­teurs 13 hec­tares de terres d’un seul te­nant, à condi­tion qu’ils soient culti­vés en bio. Voi­là Thier­ry Bailliet lan­cé dans l’aven­ture. Sup­pres­sion des in­trants et autres pro­duits chi­miques, en­se­men­ce­ment de plantes four­ra­gères : lu­zerne, dac­tyle, ray­grass. La conver­sion dure deux ans, le temps ré­gle­men­taire pour être ho­mo­lo­gué. Pre­mière ré­colte d’oi­gnons, de pommes de terre, d’en­dives, de po­ti­mar­rons et de blé. Pre­miers in­dices de sa­tis­fac­tion. « La conver­sion de­mande du temps, de la for­ma­tion, l’ap­pren­tis­sage de nou­velles tech­niques. On a moins le droit à l’er­reur. J’ai une fa­mille à nour­rir et je ne peux pas me per­mettre de perdre mes re­ve­nus », ob­serve cet ex­ploi­tant au teint hâ­lé, tout juste ren­tré d’une se­maine de va­cances à la mon­tagne.

Pour­suivre dans cette voie al­lait de soi, d’au­tant qu’en 2015 il a connu une an­née ca­la­mi­teuse en agriculture conven­tion­nelle. « Mon rendement de pommes de terre a été une ca­ta, et le cours s’est ef­fon­dré. » La guerre des prix sur les ca­rottes a fait le reste. La grande dis­tri­bu­tion vou­lait im­po­ser une baisse des cours de 5% au groupe Bon­duelle. L’in­dus­triel du Nord, spé­cia­li­sé dans la trans­for­ma­tion des lé­gumes (en conserve et sur­ge­lés), a re­fu­sé. En re­pré­sailles, il s’est vu re­ti­rer la fa­bri­ca­tion des pro­duits ven­dus sous la marque des grandes sur­faces. Au dé­tri­ment des pro­duc­teurs. Thier­ry Bailliet n’a pas pu écou­ler 20% de sa pro­duc­tion de ca­rottes. Il n’y a guère que dans le sec­teur de la bet­te­rave à sucre, ven­due aux raf­fi­ne­ries Bé­ghin Say, qu’il a réus­si à gar­der la tête hors de l’eau.

Il a fal­lu pas­ser à la vi­tesse su­pé­rieure. Sur les 80 hec­tares de sa propre ex­ploi­ta­tion, 3,5 sont au­jourd’hui en bio. Seule­ment, se­rait-on ten­té de dire. Mais, pour lui, pas ques­tion de sau­ter de but en blanc d’un mode de pro­duc­tion à l’autre, car le bio exige de l’ab­né­ga­tion et beau­coup de main-d’oeuvre. « Un hec­tare d’oi­gnons bio, c’est cinq cents heures de tra­vail, alors qu’en conven­tion­nel vingt heures suf­fisent. » Ce n’est pas son fils Emilien, 17 ans, élève à l’Ins­ti­tut d’An­chin, le ly­cée d’en­sei­gne­ment gé­né­ral et agri­cole de Pecquencourt, près de Lille, qui le contre­di­ra. « Tous les ma­tins, on était six à désher­ber de 6 heures à mi­di. En conven­tion­nel, un coup de pul­vé­ri­sa­teur, et plus de mau­vaises herbes », dit l’ado­les­cent, en­core meur­tri d’avoir été bro­car­dé au col­lège parce que fils d’agri­cul­teur. C’est sur le tas, au­près de son père, qu’Emilien ap­prend l’art du bio, les éta­blis­se­ments sco­laires comme le sien ne dis­pen­sant pas de cours spé­ci­fiques. Mais, en cours d’agro­no­mie, il a pu me­su­rer les dé­gâts oc­ca­sion­nés par l’agriculture in­ten­sive. « Quand on com­pare le sol d’une fo­rêt li­vrée à la na­ture à ce­lui d’une par­celle agri­cole gé­rée par l’homme, on voit que la qua­li­té n’est pas la même, as­sène Emilien. La terre a be­soin de se re­po­ser. A un mo­ment don­né, il fau­dra obli­ga­toi­re­ment pas­ser au bio. » Si­non, les sols se­ront épui­sés.

Chaque culture pré­sente ses par­ti­cu­la­ri­tés. La pomme de terre est ca­pri­cieuse. Elle sup­porte le désher­bage mé­ca­nique, mais, fra­gile, elle re­doute le mil­diou, la peste du tu­ber­cule. C’est pour­quoi à la bintje, la pa­tate passe-par­tout du siècle der­nier, Thier­ry Bailliet a pré­fé­ré une va­rié­té plus ré­sis­tante et de meilleur rendement, la dit­ta, idéale pour le gra­tin dau­phi­nois et qui n’a pas be­soin d’être sul­fa­tée, l’agriculture bio n’au­to­ri­sant de toute fa­çon que le trai­te­ment au cuivre.

Membre de la fé­dé­ra­tion dé­par­te­men­tale des syn­di­cats d’ex­ploi­tants agri­coles (FDSEA), ce fé­ru de nou­velles tech­no­lo­gies, qui s’est of­fert un drone pour sur­veiller ses plan­ta­tions, pré­side la co­opé­ra­tive d’uti­li­sa­tion de ma­té­riel agri­cole (Cuma), dont les han­gars abritent une quin­zaine de trac­teurs do­tés d’un sys­tème d’au­to­gui­dage ul­tra­mo­derne. La conduite se fait au cor­deau. « Quand je suis au vo­lant, je fais du tra­vail de bu­reau. Ce­la me per­met d’op­ti­mi­ser mon temps », dit Thier­ry Bailliet. Contrai­re­ment à Laurent Pinatel, ex­ploi­tant d’une ferme de 125 hec­tares près de SaintE­tienne (Loire) et porte-pa­role de la Con­fé­dé­ra­tion pay­sanne, long­temps re­pré­sen­tée par le dé­pu­té eu­ro­péen Jo­sé Bo­vé (EELV), il ne croit pas que le bio, seul, soit l’ave­nir de l’agriculture. De ce point de vue, il par­tage da­van­tage l’avis de Gilles Ma­ré­chal, le di­rec­teur du Fo­rum des Agri­cul­teurs res­pon­sables res­pec­tueux de l’En­vi­ron­ne­ment (Farre). Pour ce der­nier, le maître mot est la di­ver­si­té. Un mo­dèle mê­lant la ferme des mille vaches, l’agroé­co­lo­gie pro­mue par le mi­nistre de l’Agriculture, Sté­phane Le Foll, ou, pour les viandes, le La­bel rouge. La culture bio oc­cupe moins de 5% des sur­faces agri­coles et pour­rait at­teindre les 15% dans cinq à dix ans, es­time-t-il, mais il est illu­soire de pen­ser qu’on pour­ra nour­rir toute la po­pu­la­tion en bio. « C’est comme pour l’au­to­mo­bile, il y en a qui roulent en Porsche, d’autres en Twin­go », note ce fils d’agri­cul­teurs de l’Aisne qui, en 1990, avait été un des ar­ti­sans de la trans­for­ma­tion des Champs-Ely­sées en un vaste champ de blé, une jour­née du­rant, le temps de le mois­son­ner.

« Notre sort est entre les mains du consom­ma­teur », ob­serve Thier­ry Bailliet. Le centre équestre d’une cen­taine de che­vaux qu’il hé­berge dans sa ferme lui per­met de di­ver­si­fier ses res­sources et de ré­cu­pé­rer du fu­mier pour ses terres bio. Il a en­vi­ron 3000 eu­ros par mois pour vivre, et 60 000 eu­ros d’en­det­te­ment. Un moindre mal si l’on com­pare sa si­tua­tion à celle d’éle­veurs et agri­cul­teurs « clas­siques » cri­blés de dettes. Entre la perte de 30000 eu­ros de re­ve­nus en 2015 et les 60000 à 70 000 qu’il es­père en­gran­ger cette an­née, il se veut phi­lo­sophe. « On n’est pas Cré­sus, mais on n’est pas mal­heu­reux. » En par­tie grâce à la sta­bi­li­té des prix du bio. Pour com­bien de temps en­core ? Et qu’en se­ra-t-il lorsque la grande dis­tri­bu­tion au­ra fait main basse sur le sec­teur ? Ré­ponse de Thier­ry Bailliet : « Le jour où la mon­dia­li­sa­tion, à tra­vers les grandes sur­faces, in­dexe­ra l’agriculture bio sur la conven­tion­nelle, on est morts. »

“La conver­sion de­mande du temps, de la for­ma­tion,

l’ap­pren­tis­sage de nou­velles tech­niques. On a moins le droit à l’er­reur.”

Thier­ry Bailliet

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