“AU­CUNE SO­LU­TION NOU­VELLE FACE AU CHÔ­MAGE”

L'Obs - - Grands Formats | Social - PRO­POS RE­CUEILLIS PAR DE­NIS DEMONPION

Le Pre­mier mi­nistre, avec ce texte, re­cherche une nou­velle fois l’épreuve de force. On re­tien­dra de son pas­sage à Ma­ti­gnon que cha­cune de ses ini­tia­tives di­vise. Car, sur le droit du tra­vail, c’est une ver­sion beau­coup plus ra­di­cale que tout ce que l’on avait ima­gi­né. Que ce soit sur la ques­tion du temps de tra­vail, les condi­tions de li­cen­cie­ment ou le pla­fon­ne­ment des in­dem­ni­tés aux prud’hommes. On a le sen­ti­ment qu’il veut par­ve­nir à pas­ser là où per­sonne avant lui n’avait réus­si, y com­pris sous la droite, quitte à user du « 49-3 » [l’adop­tion d’un texte sans vote du Par­le­ment, NDLR]. Quitte à « tom­ber » sur cette ré­forme en vic­time sym­bo­lique des conser­va­tismes.

Per­sonne ne peut re­con­naître la gauche dans cette ré­forme. En­fin ! Ce texte est sa­lué par le Me­def et les an­ciens mi­nistres du Tra­vail de Ni­co­las Sar­ko­zy, et dé­non­cé par les syn­di­cats de sa­la­riés et les an­ciens mi­nistres du Tra­vail de Fran­çois Mit­ter­rand. Le Pre­mier mi­nistre tape mé­tho­di­que­ment sur le même clou pour bri­ser la gauche en deux. Ce texte est la marque de fa­brique d’un chef de gou­ver­ne­ment qui, après l’af­fir­ma­tion du pri­mat de la ques­tion iden­ti­taire sur la ques­tion so­ciale, re­ven­dique main­te­nant une adhé­sion dé­com­plexée au li­bé­ra­lisme éco­no­mique. Mar­ga­ret That­cher avait, en son temps, dé­cla­ré que son plus grand suc­cès, c’était « To­ny Blair ». Sur la che­mi­née, par­mi les tro­phées de l’an­cien Pre­mier mi­nistre bri­tan­nique, on trou­ve­ra peut-être une pe­tite place pour mettre un jo­li por­trait de Ma­nuel Valls.

L’im­pact de ce texte se­ra né­ga­tif sur l’em­ploi. Pre­nons l’exemple des heures sup­plé­men­taires. Le gou­ver­ne­ment va fa­vo­ri­ser la ré­duc­tion de la ma­jo­ra­tion de 25% à 10% grâce à un simple ac­cord d’en­tre­prise. Dans le contexte éco­no­mique mo­rose que la France tra­verse, les en­tre­prises pla­cées de­vant une aug­men­ta­tion des com­mandes pré­fé­re­ront ac­croître le temps de tra­vail de leurs sa­la­riés plu­tôt que de ris­quer une em­bauche. C’est ce rai­son­ne­ment que nous avions op­po­sé à Ni­co­las Sar­ko­zy – plus d’heures sup­plé­men­taires, c’est moins d’em­plois créés – quand il avait dé­fis­ca­li­sé les heures sup­plé­men­taires. Fran­çois Hol­lande avait at­tri­bué à cette me­sure la des­truc­tion de 100 000 em­plois. Quatre ans plus tard, nous al­lons en­cou­ra­ger le re­cours aux heures sup­plé­men­taires en ré­dui­sant da­van­tage le re­ve­nu qu’en tirent les sa­la­riés. C’est éco­no­mi­que­ment contre-per­for­mant et in­juste so­cia­le­ment. Où sont les so­lu­tions nou­velles face au chô­mage ? Le gou­ver­ne­ment se ral­lie aux vieilles re­cettes li­bé­rales qui pro­posent d’échan­ger les pro­tec­tions des « in­si­ders » contre l’em­bauche des « out­si­ders ». Cette fable se paie­ra par une aug­men­ta­tion de la pré­ca­ri­té et de la pau­vre­té.

Ce texte fait l’una­ni­mi­té des syn­di­cats contre lui. Il pré­tend s’inspirer du mo­dèle scan­di­nave et de sa « flexi­sé­cu­ri­té ». Mais pour que, en­tre­prise par en­tre­prise, les sa­la­riés soient en si­tua­tion de né­go­cier des ac­cords équi­li­brés, il faut qu’ils puissent dis­cu­ter à armes égales. La France a le taux de syn­di­ca­li­sa­tion le plus faible d’Eu­rope. Moins de 8% des sa­la­riés, 5% dans les PME. Il est dix fois in­fé­rieur à ce­lui des pays nor­diques. Avant de s’en­ga­ger dans une telle en­tre­prise, le gou­ver­ne­ment au­rait dû lan­cer une grande cam­pagne pu­blique de syn­di­ca­li­sa­tion des sa­la­riés. Il de­vrait mettre en place le chèque syn­di­cal pour per­mettre à chaque sa­la­rié de choi­sir une or­ga­ni­sa­tion pour re­pré­sen­ter ses in­té­rêts. En l’es­pèce, dans un contexte de fai­blesse na­tio­nale et de division des syn­di­cats, on ren­voie au­jourd’hui à des sa­la­riés désar­més la res­pon­sa­bi­li­té de consen­tir dans leur en­tre­prise à un re­cul de leurs droits. C’est in­ad­mis­sible.

DÉ­PU­TÉ PS DES YVE­LINES, AN­CIEN MI­NISTRE DE L’ÉCO­NO­MIE SO­LI­DAIRE ET DE L’ÉDU­CA­TION.

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