En­fance-en-Pa­ri­sis

À CÔ­TÉ, JA­MAIS AVEC, PAR JEAN-MARC PA­RI­SIS, JC LAT­TÈS, 196 P., 18 EU­ROS.

L'Obs - - Critiques - JÉ­RÔME GAR­CIN

Il connaît la mé­lan­co­lie des fast-foods, mais il n’a pas la nos­tal­gie de l’en­fance. Il a tel­le­ment eu hâte d’en fi­nir avec elle qu’il semble pres­sé, à 53 ans, d’en dres­ser l’in­ven­taire. Jean-Marc Pa­ri­sis (pho­to), l’au­teur des in­ou­bliables « In­ou­bliables », n’est pas un écri­vain comme les autres. L’âge tendre ne lui ins­pire ni re­grets ni re­mords, et il n’est pas du genre à le my­thi­fier avec des ad­jec­tifs ron­flants: « Je pointe seule­ment une île en­glou­tie. » Né en 1962, il avait 10 ans dans les der­niers temps de la France pom­pi­do­lienne. Les cars sco­laires étaient des Chaus­son, les ré­fri­gé­ra­teurs, des In­de­sit, et les élec­tro­phones, des Sch­nei­der. On rou­lait en R16, en Coc­ci­nelle ou en DS. Jean-Marc ha­bi­tait un bourg des Yve­lines, à 20 ki­lo­mètres de Ver­sailles, dans un pa­villon que son père avait fait construire. Il ap­par­te­nait à cette classe moyenne qui re­gar­dait pous­ser, aux li­mites de la ville, dans une zone ré­si­den­tielle et sur le mo­dèle amé­ri­cain, les mai­sons Le­vitt où vi­vait une « com­mu­nau­té heu­reuse et po­li­cée », qui avait de l’ar­gent, la peau hâ­lée, de belles voi­tures, des po­los sau­mon et des vé­los pliants Peu­geot. Chez les Pa­ri­sis, on ap­pe­lait ces gens « les Le­vitt » et on les en­viait. A l’école, les en­fants Le­vitt avaient des ca­hiers Ox­ford alors que les siens pro­ve­naient du su­per­mar­ché Su­ma. C’est fou ce que cet homme, qui pré­tend ex­pé­dier ici ses sou­ve­nirs, a la mé­moire longue. Il se rap­pelle tout. « Le Cra­pouillot » du grand-père, où il zieu­tait les filles à poil. Le ter­rain de foot, où il avait cas­sé le poi­gnet d’un ga­min fra­gile. Les bou­tiques, où il « chou­rait » bon­bons et au­to­col­lants. L’en­sor­ce­lante beau­té blonde de Shir­ley, la fille d’un di­plo­mate ca­na­dien, et le cha­risme ru­gueux de Bru­no, un gar­çon sau­vage ve­nu du foyer voi­sin dont il fit son ami et son pro­tec­teur, avec le­quel il pro­je­ta même, une nuit, de s’en­fuir en Amé­rique. Bru­no à la gloire du­quel il rê­va de consa­crer un livre. C’est peut-être en mé­moire de lui qu’il ar­pente au­jourd’hui son pays d’en­fance, avec une élo­quence al­tière sous la­quelle on peine à ima­gi­ner le pe­tit Jean-Marc, a igé d’un bé­gaie­ment à la fois to­nique et clo­nique. Il bu­tait alors sur les mots ; dé­sor­mais, l’écri­vain aci­du­lé les dé­guste comme des Ca­ram­bar ou des rou­dou­dous. Nous avec.

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