EN COU­VER­TURE

La nou­velle vague bio

L'Obs - - Le Sommaire - PRO­POS RE­CUEILLIS PAR AR­NAUD GON­ZAGUE

es pay­sans aux mèches ras­ta qui font pous­ser des lé­gumes dans le ghet­to noir de De­troit. Un couple de Nor­mands qui, sur une terre in­grate et grâce à une mé­thode bio ra­di­cale, réus­sit à être plus pro­duc­tif que des ex­ploi­tants clas­siques… « De­main », le documentaire de Mé­la­nie Laurent et Cy­ril Dion, en piste pour dé­cro­cher un cé­sar ce 26 fé­vrier, dé­marre par l’évo­ca­tion de pra­tiques agri­coles nou­velles qui tranchent avec l’ima­ge­rie mé­dia­tique ha­bi­tuelle des agri­cul­teurs, aus­si peu ré­jouis­sante que les tonnes de fu­mier dé­ver­sées de­vant les pré­fec­tures de France et de Na­varre. Et ça marche ! « De­main » a trou­vé son pu­blic – dé­jà plus de 700000 spec­ta- teurs – et pour­rait même de­ve­nir le documentaire éco­lo nu­mé­ro un au box-o ce fran­çais. In­ter­view.

Votre documentaire s’ouvre sur les ques­tions agri­coles et ali­men­taires. Pour­quoi ce choix ?

Mé­la­nie Laurent Parce que mieux consom­mer, c’est la base pour com­men­cer à chan­ger tout le reste : quand on prête at­ten­tion à ce qu’on mange, on s’in­ter­roge bien­tôt sur les mo­lé­cules hor­ribles pré­sentes dans les dé­ter­gents qu’on uti­lise, en­suite sur la com­po­si­tion et l’ori­gine des vê­te­ments qu’on porte, etc. Et puis, la France est l’un des rares pays du monde où ce qu’on met dans nos as­siettes oc­cupe une telle place. Non seule­ment les Fran­çais font plus qu’ailleurs l’e ort de bien cui­si­ner, mais après, ils dis­cutent in­dé­fi­ni­ment de ce qu’ils ont pré­pa­ré ! Cy­ril Dion N’ou­blions pas que les ci­vi­li­sa­tions dis­pa­raissent par l’ali­men­ta­tion. A un stade de leur dé­ve­lop­pe­ment, des ci­tés aus­si pros­pères que celles des Mayas, des Su­mé­riens ou des ha­bi­tants de l’île de Pâques ne sont plus par­ve­nues à se nour­rir, parce qu’elles avaient mal­trai­té leurs éco­sys­tèmes. Com­ment nour­rir une pla­nète de 7 mil­liards d’ha­bi­tants sans dé­gra­der les sols ni ag­gra­ver la dé­fo­res­ta­tion et le ré­chau ement cli­ma­tique ? Voi­là la grande ques­tion que nous avons à a ron­ter.

Pour nour­rir plus d’hu­mains, il fau­drait da­van­tage de grandes ex­ploi­ta­tions in­ten­sives, non ?

C. D. Notre in­tui­tion nous sou e peut-être ce­la et pour­tant, c’est un contre­sens. On sait que l’agriculture conven­tion­nelle [non bio, NDLR] a at­teint un pla­fond de pro­duc­ti­vi­té qu’elle ne dé­pas­se­ra pas. Que faire, alors? Ac­croître en­core l’es­pace dé­vo­lu à de la mo­no­cul­ture ga­vée de pes­ti­cides et d’OGM qui dé­truit la bio­di­ver­si­té et les fo­rêts ? Nous pen­sons qu’il faut dé­sor­mais mi­ser sur une agriculture plus nour­ris­sante qui ne sac­cage pas tout et crée de l’em­ploi. Cette agriculture existe, c’est le bio. De­main se­ra bio !

Mais­ses­ren­de­ments­sont­moindres…

C. D. C’est faux. Dans « De­main », nous

mon­trons l’exemple du Bec-Hel­louin, cette ex­ploi­ta­tion nor­mande culti­vée en per­ma­cul­ture [qui as­so­cie très étroi­te­ment les cultures, NDLR]. Elle a des ren­de­ments dix fois su­pé­rieurs à ceux de l’agriculture conven­tion­nelle, tout en res­pec­tant l’en­vi­ron­ne­ment. Ac­tuel­le­ment, 70% de ce que nous man­geons sur Terre pro­vient de pe­tites ex­ploi­ta­tions, les­quelles pour­raient lar­ge­ment dou­bler leurs ren­de­ments grâce aux sa­voirs de la per­ma­cul­ture. Dix mil­liards d’hu­mains pour­raient être nour­ris! Ce que je vous dis là fait l’ob­jet d’un consen­sus scien­ti­fique et po­li­tique.

Consen­sus? Il ne semble pas que notre mi­nistre de l’Agriculture, pour ne par­ler que de lui, soit très dé­si­reux de contra­rier l’agriculture conven­tion­nelle…

C. D. Sté­phane Le Foll ne parle pour­tant que de l’agroé­co­lo­gie de­puis qu’il est aux af­faires et ré­pète que les pes­ti­cides doivent di­mi­nuer de moi­tié! Mais c’est vrai que son pou­voir est in­exis­tant face à cer­tains syn­di­cats d’ex­ploi­tants qui sont les bras ar­més des lob­bys agro-in­dus­triels. Je ne jette pas pour au­tant la pierre au po­li­tique. Nous tous, ci­toyens, nous avons le pou­voir de chan­ger les choses en ma­ni­fes­tant notre re­fus, en consom­mant mieux plu­tôt que d’at­tendre que tout vienne de l’Etat. M. L. C’est vrai que, de­puis vingt ans, les ins­ti­tu­tions parlent énor­mé­ment des « pe­tits gestes qui changent le monde » et, sans doute, ce­la a pro­vo­qué un ras-le-bol chez les gens, parce qu’ils pensent que leurs « pe­tits gestes » n’ont pas eu l’air d’in­fluen­cer les évo­lu­tions col­lec­tives. C’est pour­tant le cas! Nos choix au quo­ti­dien condi­tionnent les grands chan­ge­ments.

Vous par­lez de consom­mer mieux, mais c’est plus cher…

C. D. Les prix af­fi­chés ne sont pas les vrais prix. Quand vous ache­tez un lé­gume conven­tion­nel, vous vous condam­nez en réa­li­té à le payer quatre fois. Une fois en ma­ga­sin ; une fois en im­pôt pour rat­tra­per les dé­gâts d’une agriculture qui ra­vage l’en­vi­ron­ne­ment ; une fois en sub­ven­tions pu­bliques, car l’agriculture est sous per­fu­sion pour rat­tra­per les prix pra­ti­qués par la grande dis­tri­bu­tion; une fois en frais mé­di­caux, car ce lé­gume truf­fé d’in­trants chi­miques est no­cif. Je pour­rais ajou­ter une fois en Pôle Em­ploi, car l’agriculture ul­tra­mé­ca­ni­sée met de plus en plus de pay­sans au chô­mage… Donc, si nous op­tions tous pour un lé­gume bio, nous le paie­rions sans doute 20 à 30% plus cher, c’est vrai. Mais nous ne le paie­rions qu’une fois.

Donc de­main, au su­per­mar­ché, j’achète tout bio ?

C. D. Com­men­cez à votre rythme, mais de­man­dez-vous tout de même si le su­per­mar­ché est l’en­droit qui a le plus de sens par rap­port à cette dé­marche. Le bio, c’est le res­pect des éco­sys­tèmes, mais aus­si de l’hu­main. Or, que font les cen­trales d’achat géantes ap­par­te­nant à la grande dis­tri­bu­tion? Elles af­fament les pay­sans, les poussent au sur­en­det­te­ment, non pour of­frir aux consom­ma­teurs des den­rées abor­dables, mais pour em­po­cher des marges exor­bi­tantes. C’est un ca­pi­ta­lisme pré­da­teur dont nous sommes tous com­plices. Il faut donc, dans la me­sure du pos­sible, op­ter pour des cir­cuits qui res­pectent les agri­cul­teurs : les ré­seaux spé­cia­li­sés, la vente di­recte à la ferme, les mar­chés, les Amap, ces as­so­cia­tions pour le main­tien d’une agriculture pay­sanne, qui livrent des pa­niers bio… M. L. Il faut bien com­prendre aus­si qu’on a plus de plai­sir à ache­ter des pro­duits de qua­li­té plu­tôt que des ma­chins em­bal­lés sous vide, puis à prendre le temps de les pré­pa­rer. C’est la course à la consom­ma­tion de masse qui nous rend frus­trés et mal­heu­reux, parce qu’on ne pos­sé­de­ra ja­mais la der­nière tech­no­lo­gie, les der­nières fringues à la mode… Se pas­ser de quelques pro­duits ache­mi­nés de­puis le bout du monde, bon, ce n’est pas un ef­fort si dé­me­su­ré. C. D. Ache­ter des fraises bio mais culti­vées dans des serres chauf­fées au fioul et ra­mas­sées par des ar­mées d’ou­vriers sur­ex­ploi­tés, c’est hé­las pos­sible… Man­ger lo­cal, c’est ré­duire les émis­sions de CO2 et en­cou­ra­ger des em­plois de qua­li­té. L’ONG Terre de Liens a cal­cu­lé qu’une agriculture fran­çaise re­lo­ca­li­sée pour­rait créer, au bas mot, 600 000 em­plois.

Mais on a en­core le droit de boire du ca­fé ou de man­ger des ba­nanes ?

C. D. Bien sûr, nous pou­vons nous au­to­ri­ser 5 à 10% de pro­duits non lo­caux sans que ce­la pose pro­blème. Mais c’est peu dire qu’on en est loin ! M. L. « De­main » n’a pas été pen­sé pour culpa­bi­li­ser les gens, et c’est peut-être pour ce­la qu’il re­çoit un si bon ac­cueil. Ceux à qui nous avons ten­du le mi­cro ne sont pas des sec­taires qui exigent que les spec­ta­teurs larguent tout pour s’ins­tal­ler sur une par­celle bio! Ils sont doux, in­tel­li­gents, drôles et, sim­ple­ment, ils nous montrent qu’eux se sont re­trous­sé les manches.

Alors que pas mal des constats que vous dres­sez sont par­ta­gés, pour­quoi les gens changent-ils si peu leurs ha­bi­tudes ?

C. D. D’abord parce que, spon­ta­né­ment, per­sonne n’a en­vie de chan­ger, nous pas plus que les autres. Sur­tout, il faut com­prendre que c’est une né­ces­si­té à in­té­grer dans sa vraie vie de tous les jours, pas juste dans sa ma­nière de pen­ser. J’ai un ami qui a vu « De­main », il m’a dit : « Ah ouais, c’est su­per, vrai­ment. » Je l’ai re­vu quelque temps plus tard, il m’a dé­crit avec ra­vis­se­ment les quinze avions qu’il avait pris pour al­ler en va­cances ! M. L. Pour ma part, j’ai quand même été bou­le­ver­sée de consta­ter que cer­tains proches a prio­ri peu concer­nés avaient chan­gé quelques-unes de leurs ha­bi­tudes après avoir vu le film. Et l’on sait bien que c’est le pre­mier pas qui coûte le plus. Les chan­ge­ments ne se­ront pas dic­tés d’en haut, ça, c’est une évi­dence. Tout pas­se­ra par un mou­ve­ment ci­toyen, qui naî­tra d’une prise de conscience glo­bale qu’il est né­ces­saire de faire bou­ger les lignes. Nous, nous avions en­vie de faire par­ta­ger nos ren­contres avec ceux qui ont les yeux dé­jà ou­verts, main­te­nant c’est à cha­cun de com­men­cer comme il l’en­tend.

« De­main », voyage sur la pla­nète éco­lo, a dé­jà dé­pas­sé les 700 000 spec­ta­teurs.

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