LE SI­LENCE EST D’OR ET D’ÉBÈNE

La voix des es­claves des Ca­raïbes et de la Loui­siane

L'Obs - - Le Sommaire - PAR RO­MAIN BER­TRAND

Voi­ci un de­mi-siècle, le grand re­fon­da­teur de l’his­toire so­ciale, le Bri­tan­nique Ed­ward P. Thomp­son, an­non­çait vou­loir « sau­ver de l’im­mense condes­cen­dance de la pos­té­ri­té » les simples ar­ti­sans, tis­se­rands, tri­co­teurs sur métiers qui, forts d’un sens in­né de la jus­tice et nour­ris de pa­roles évan­gé­liques, ten­taient de se re­bel­ler contre l’ordre in­dus­triel nais­sant. Rois, car­di­naux et gé­né­raux se trou­vaient congé­diés. L’his­toire ne s’in­té­res­se­rait plus à eux, mais à l’im­mense co­horte des sans-grades. Foin de sé­pulcres pour les do­mi­nants : re­niant les ser­vi­li­tés in­té­res­sées de ses pré­dé­ces­seurs, l’his­to­rien se voue­rait dé­sor­mais corps et âme à ar­pen­ter le ci­me­tière des humbles. C’est peu dire que cette pro­fes­sion de foi eut un im­pact consi­dé­rable sur notre fa­çon de pen­ser le pas­sé, puisque nous vi­vons tou­jours – et c’est heu­reux – sous le coup de son in­jonc­tion. Ain­si pré­fé­rons-nous sou­vent la vue pa­no­ra­mique du peuple au gros plan sur les puis­sants. Pour au­tant, ne nous y trom­pons pas. Dans la ga­le­rie des lais­sés-pour­compte de la mo­der­ni­té in­dus­trielle, im­mense dé­vo­reuse de pe­tits métiers et de justes as­pi­ra­tions, cer­taines fi­gures man­quaient à l’ap­pel. Qu’en était-il de ces di­zaines de mil­lions d’« in­di­gènes » ja­va­nais, de coo­lies chi­nois et in­diens, et d’es­claves afri­cains pei­nant jus­qu’à la mort dans les mines et les grandes plan­ta­tions, pri­vées et pu­bliques, des co­lo­nies européennes? D’où ve­naient le co­ton de Li­ver­pool, le sucre de Pa­ris et le ta­bac d’Am­ster­dam ?

Don­ner à en­tendre la « voix des es­claves », tel est pré­ci­sé­ment le pro­jet en forme de pa­ri d’un bel ou­vrage di­ri­gé par Do­mi­nique Ro­gers et au­quel ont contri­bué, par­mi d’autres, deux des meilleures spé­cia­listes de la ques­tion, Cé­cile Vi­dal et My­riam Cot­tias. L’exer­cice tient évi­dem­ment de la haute vol­tige, puisque le mal­heur de l’es­clave est de n’avoir ja­mais voix au cha­pitre dans sa propre his­toire. Sa vie, sa peine, sa ré­volte, sa mort, il ap­par­tient tou­jours à d’autres de les consi­gner et de les com­men­ter. Les ar­chives ju­di­ciaires o rent tou­te­fois quelques trouées dans ce taillis de pa­roles à la troi­sième per­sonne. Les ex­traits des mi­nutes de pro­cès et des re­gistres de main cou­rante re­trans­crits dans « Voix d’es­claves » nous font ain­si ac­cé­der, par pe­tites touches et comme à la dé­ro­bée, à l’uni­vers des « nègres » des « ha­bi­ta­tions » des Ca­raïbes, de la Loui­siane et de la Guyane fran­çaises aux et

siècles. On dé­couvre, au fil des ré­cits, l’im­por­tance ex­trême des « mar­rons », ces es­claves en fuite qui forment, par­fois à la li­sière même des do­maines su­criers, des cam­pe­ments où se ré­in­ventent, par le chant et la pro­ces­sion pieuse, des so­cia­bi­li­tés sans en­traves. Ain­si en amont de la ri­vière de Ton­né­grande, au sud-ouest de Cayenne, où 72 « mar­rons » créent, dans les an­nées 1740-1760, une sorte de pe­tite com­mu­nau­té agri­cole au­tar­cique, culti­vant le ma­nioc, fi­lant le co­ton et ob­te­nant du sel à par­tir de cendres de pal­miers.

Che­mi­nant d’au­di­tion en in­ter­ro­ga­toire, on prend en­suite toute la me­sure de l’im­men­si­té et de la com­plexi­té de l’es­pace des cir­cu­la­tions ser­viles. Soit le cas du « nègre » An­toine Paul, que le pro­cu­reur gé­né­ral du roi en Loui­siane fait condam­ner, en 1766, à 25 coups de fouet pour avoir « par­lé mal » des Fran­çais, qui plus est en es­pa­gnol : créole de la Mar­ti­nique, il a gran­di à La Ha­vane, puis a ga­gné Cu­ra­çao en com­pa­gnie de né­go­ciants hol­lan­dais. Il a sé­jour­né tour à tour à SaintDo­mingue, en Loui­siane et au Mexique. Ces voyages au long cours, mais à fond de cale, dé­fient les fron­tières des em­pires aus­si bien que les lé­gis­la­tions abo­li­tion­nistes. Ils en­gendrent ici et là des uni­vers ba­rio­lés, où les par­lers, les rites, les fêtes et les re­mèdes char­rient des lam­beaux de rythmes et de li­tur­gies ve­nus d’Eu­rope, d’Afrique et des Amé­riques. Ils disent l’avers, tout à la fois gouailleur et té­né­breux, d’une « pre­mière mon­dia­li­sa­tion » qui fut au­tant concert des dou­leurs que com­merce des cu­rio­si­tés. Le « gaou­let » qui se danse en 1710 à Saint-Pierre de la Mar­ti­nique, dans la case du « nègre » Ja­cob, a ain­si des al­lures d’um­bi­ga­da afro­bré­si­lienne : les ou­trages s’y ou­blient avec le tafia.

Les ré­cits col­li­gés dans « Voix d’es­claves » frappent ain­si par ce qu’ils nous dé­voilent de la ca­pa­ci­té des as­ser­vis à for­ger et à pré­ser­ver, fût-ce dans les pires condi­tions d’op­pres­sion, des lieux de convi­via­li­té et des liens de so­li­da­ri­té. Par les temps mau­vais qui s’an­noncent, il y a as­su­ré­ment le­çon à ti­rer du cou­rage de ces es­claves qui ris­quèrent leur propre vie en o rant aux « mar­rons » traqués par les mi­lices, qui une tranche de lard, qui une cuille­rée de soupe, qui en­core un lit dans la paille.

« Voix d’es­claves. An­tilles, Guyane et Loui­siane fran­çaises, XVIIIeXIXe siècles », sous la di­rec­tion de Do­mi­nique Ro­gers, Kar­tha­la, 192 p.

ILS DISENT L’AVERS, TOUT À LA FOIS GOUAILLEUR ET TÉ­NÉ­BREUX, D’UNE PRE­MIÈRE MON­DIA­LI­SA­TION

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