HIS­TO­RIEN À GROS TI­RAGE

Le Bri­tan­nique An­to­ny Bee­vor, qui conci­lie re­con­nais­sance aca­dé­mique et mil­lions de lec­teurs, vient de pu­blier un nou­veau livre et nous parle de son tra­vail sur les ar­chives, avec son lot de po­lé­miques

L'Obs - - Le Sommaire - PRO­POS RE­CUEILLIS PAR MAXIME LAURENT ILLUS­TRA­TION ANNE-GAËLLE AMIOT

En­tre­tien avec le Bri­tan­nique An­to­ny Bee­vor

Cé­lèbre pour ses best-sel­lers sur les ba­tailles de Sta­lin­grad et de Ber­lin, le Bri­tan­nique An­to­ny Bee­vor ne sau­rait être pré­sen­té comme un his­to­rien mi­li­taire : por­tée par un style flam­boyant, son ap­proche dé­taille certes l’en­jeu stra­té­gique des com­bats et ces vastes car­nages qu’il dé­crit avec une pré­ci­sion chi­rur­gi­cale, mais aus­si des pro­blé­ma­tiques so­ciales, cultu­relles, voire psy­cho­lo­giques. Son der­nier livre, « Ar­dennes 1944. Le va-tout de Hit­ler », place donc le lec­teur à hau­teur de sol­dats érein­tés, par­mi les po­pu­la­tions bri­sées, jus­qu’aux états-ma­jors se li­vrant à de mor­telles par­ties d’échecs, après quelques dé­tours au coeur des lieux de pou­voir.

Vous êtes is­su d’une li­gnée d’écri­vains. Cet hé­ri­tage vous a-t-il in­ci­té à prendre la plume ?

Je par­le­rais plu­tôt d’un mé­lange d’in­no­cence et d’ar­ro­gance. J’étais un jeune o cier de­puis quelques an­nées quand j’ai res­sen­ti le be­soin d’écrire. Il s’agis­sait d’une sorte de psy­cho­thé­ra­pie qui m’a fait com­prendre que je m’étais en­rô­lé pour dé­pas­ser un com­plexe phy­sique de mon en­fance, une mal­for­ma­tion à la hanche m’obli­geant à mar­cher avec des bé­quilles et qui m’a va­lu bien des mo­que­ries de la part des autres en­fants. J’ai donc quit­té l’ar­mée, mon pre­mier ro­man est pa­ru en 1975… et je n’en suis pas fier! Mais j’avais étu­dié l’his­toire mi­li­taire à l’Aca­dé­mie royale de Sand­hurst [l’équi­valent de Saint-Cyr, NDLR], et plu­sieurs édi­teurs se sont mon­trés in­té­res­sés par des livres his­to­riques.

Pour­quoi es­ti­mez-vous que l’his­toire re­lève plus de la lit­té­ra­ture que d’une science ?

L’his­to­rien est un écri­vain. Il ne peut rien prou­ver en la­bo­ra­toire. Son de­voir est de re­créer la réa­li­té d’une époque, pas de dé­mon­trer une thèse pré­con­çue, ce qui re­lève de la cor­rup­tion his­to­rique. Le livre de Da­niel Gold­ha­gen « les Bour­reaux vo­lon­taires de Hit­ler » est à ce titre un scan­dale. Des do­cu­ments y sont ci­tés hors contexte pour sou­te­nir l’idée que le peuple al­le­mand se­rait an­ti­sé­mite de­puis tou­jours. Or, au siècle, la Prusse de Fré­dé­ric le Grand était le pays le moins an­ti­sé­mite d’Eu­rope. Il est plus in­té­res­sant de se de­man­der pour­quoi ce­la a chan­gé à la fin du siècle. Pour ma part, j’adore voir mes idées fixes dé­truites par les ar­chives.

Vous faites par­tie des pre­miers his­to­riens à avoir tra­vaillé sur des ar­chives so­vié­tiques…

Une chance in­croyable ! En 1992, Bo­ris Elt­sine a com­men­cé à ou­vrir ces fonds six mois après le dé­but de mes re­cherches sur Sta­lin­grad. Les ar­chi­vistes russes, eux, n’ar­ri­vaient pas à com­prendre que d’an­ciens « en­ne­mis » puissent dé­cou­vrir leurs secrets. D’ailleurs, l’ac­cès est de nou­veau res­treint…

Ne se heurte-t-on pas à une vo­lon­té de pré­ser­ver le ro­man na­tio­nal, à l’image des ar­chives bri­tan­niques re­la­tives au vol de Ru­dolf Hess, ce proche de Hit­ler ve­nu né­go­cier la paix avec le Royaume-Uni en mai 1941? Ces dos­siers ne risquent-ils pas de re­mettre en ques­tion l’image d’un pays uni contre Hit­ler et de ré­vé­ler cer­taines ac­coin­tances na­zies au sein de la fa­mille royale ?

Je ne pense pas qu’il y ait une vé­ri­té hon­teuse à ca­cher. Certes, la po­si­tion de Chur­chill en 1940 n’était pas so­lide, à l’in­verse de celle de 1941. Pour le reste, on sait que le duc de Wind­sor était un idiot fascisant, ad­mi­ra­teur de Hit­ler comme Charles Vane-Tem­pest-Ste­wart, mar­quis de Lon­don­der­ry, sou­cieux de voir le IIIe Reich ter­ras­ser Sta­line. Les com­men­taires pro­vo­qués par la di usion ré­cente des images de la reine mère fai­sant le sa­lut na­zi ou­blient qu’au dé­but des an­nées 1930 on trou­vait la « bise al­le­mande » ri­di­cule. Les na­zis étaient ju­gés gro­tesques et vul­gaires.

Les ar­chives ne de­vraient-elles pas être plus ra­pi­de­ment ac­ces­sibles ?

La règle des trente ans et soixante ans me pa­raît bonne, d’abord parce qu’elle évite la des­truc­tion de pa­piers gê­nants. En vou­lant faire de l’his­toire ins­tan­ta­née, par exemple en pro­fi­tant aux Etats-Unis du Free­dom of In­for­ma­tion Act [qui per­met à tout ci­toyen de de­man­der la dé­clas­si­fi­ca­tion d’ar­chives, NDLR], on pro­voque des pertes tra­giques.

Vous évi­tez le re­la­ti­visme fré­quent se­lon le­quel le na­zisme se­rait équi­valent au com­mu­nisme…

C’est au­tant une ques­tion d’his­toire que de phi­lo­so­phie. Je suis tout à fait d’ac­cord avec An­dreï Sa­kha­rov qui di­sait que Sta­line avait tué da­van­tage de per­sonnes, mais qu’il fal­lait en pre­mier lieu vaincre

Né le 14 dé­cembre 1946, pro­fes­seur in­vi­té des chaires d’his­toire, de sciences de l’An­ti­qui­té et d’ar­chéo­lo­gie à l’uni­ver­si­té Birk­beck de Londres, AN­TO­NY BEE­VOR est l’au­teur de nom­breux ou­vrages, en par­ti­cu­lier sur les ba­tailles de la Se­conde Guerre mon­diale, dont les best-sel­lers « Sta­lin­grad », « la Chute de Ber­lin » et « la Se­conde Guerre mon­diale ». Il vient de pu­blier chez Cal­mann-Lé­vy « Ar­dennes 1944. Le va-tout de Hit­ler ».

les na­zis. S’ils avaient ga­gné, la Shoah se se­rait pour­sui­vie, sans même par­ler des crimes à ve­nir : Hit­ler comp­tait as­sas­si­ner 37 mil­lions de per­sonnes par la faim. Même si la pré­ten­due lutte des classes sta­li­nienne abou­tit à la déshu­ma­ni­sa­tion, le na­zisme, in­trin­sè­que­ment ra­ciste, est sans conteste le plus ignoble.

L’été der­nier, vos livres ont été mis à l’in­dex par les au­to­ri­tés de Ie­ka­te­rin­burg, en Rus­sie, au mo­tif que vous vé­hi­cu­liez des « sté­réo­types du IIIe Reich ». Com­ment l’avez-vous vé­cu ?

C’était ab­surde! Mon livre sur Ber­lin, re­la­tant les viols de masse per­pé­trés par l’Ar­mée rouge, est sor­ti en 2002… Mais j’avais tort de sous-es­ti­mer ces ré­ac­tions, d’abord ve­nues de Gri­go­ry Ka­ra­sin, alors am­bas­sa­deur de la Rus­sie à Londres et au­jourd’hui mi­nistre ad­joint aux A aires étran­gères. A l’époque, il m’ac­cu­sait de « men­songes blas­phé­ma­toires »! De­puis, la presse, la té­lé­vi­sion et le Krem­lin m’ap­pellent le « ca­lom­nia­teur en chef de l’Ar­mée rouge ». C’est dé­ce­vant car mes in­for­ma­tions viennent de leurs propres ar­chives. Sur­tout, je mon­trais que les viols fai­saient l’ob­jet d’un vif re­jet chez de vieux com­mu­nistes ou des sol­dats juifs qui avaient pour­tant des rai­sons de se ven­ger. En fait, l’Ar­mée rouge était hors de contrôle… Les Russes d’au­jourd’hui ne vou­laient pas l’ac­cep­ter, mais, par­mi eux, quelques jeunes his­to­riens ont eu beau­coup de cou­rage.

Même si le phé­no­mène n’a pas la même am­pleur cô­té Al­liés, les livres consa­crés à la ques­tion de­puis une di­zaine d’an­nées ont aus­si dé­clen­ché leur lot de po­lé­miques…

Il faut dire que le tra­vail de l’uni­ver­si­taire al­le­mande Mi­riam Geb­hardt, pa­ru en 2015, n’a au­cun sens. Pour ar­ri­ver au chi re de 190000 viols, elle a mul­ti­plié par cent le nombre d’en­fants dont le père était un GI… D’autres éva­luent ce nombre à 11000. Il faut néan­moins rap­pe­ler que les Ber­li­noises voyaient les Amé­ri­cains comme « des Russes avec des pan­ta­lons bien re­pas­sés ». Il y a d’ailleurs une zone grise entre les viols et la pros­ti­tu­tion de guerre, mo­ti­vée par la sur­vie.

Du 16 dé­cembre 1944 à jan­vier 1945, la ba­taille des Ar­dennes est la der­nière grande o en­sive du Reich. N’était-elle pas vouée à l’échec ?

Tous les chefs mi­li­taires al­le­mands le pen­saient, mais ils ont dû se sou­mettre au plan conçu par Hit­ler. Ce­la dit, on sous-es­time l’e et de l’at­ten­tat ra­té de Claus von Stau en­berg, le 20 juillet 1944. Les Al­liés y ont vu la dés­in­té­gra­tion de l’ar­mée al­le­mande. En fait, c’est l’op­po­sé qui s’est pro­duit : le par­ti na­zi et la Wa en-SS ont exer­cé un contrôle to­tal sur la Wehr­macht, dont la plu­part des cadres étaient ter­ro­ri­sés et conscients que la guerre conti­nue­rait jus­qu’à la mort de Hit­ler. Fi­dèle à ses chi­mères, Hit­ler consi­dé­rait que cette ba­taille pré­ci­pi­te­rait les divisions entre al­liés. Il a eu des éclairs de lu­ci­di­té lorsque l’o en­sive s’est es­sou ée, avant de se convaincre que la vic­toire fi­nale res­tait pos­sible. On dé­nombre quand même 75000 pertes dans chaque camp.

Peut-on voir cette ba­taille, faite d’er­reurs de ren­sei­gne­ment ré­ci­proques, de guerre éclair et, écri­vez-vous, du « plus haut de­gré de sauvagerie », comme une sorte de syn­thèse de la guerre sur le con­tinent eu­ro­péen ?

C’est exact. Le 12 dé­cembre, Hit­ler avait don­né l’ordre d’uti­li­ser la cruau­té comme une arme de choc pour créer la pa­nique au mi­lieu des Amé­ri­cains. En vain. J’ai été frap­pé qu’il n’ait ja­mais ti­ré les le­çons de la guerre si­no-ja­po­naise, ou de sa propre in­va­sion de l’URSS : la bru­ta­li­té crée une ré­sis­tance. En un sens, c’est aus­si l’his­toire de l’hu­ma­ni­té.

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