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L'Obs - - Le Sommaire - par Pierre Has­ki

Il y a un peu plus d’un an, cette chro­nique vous in­ci­tait à al­ler voir un film, « Eau ar­gen­tée », d’Os­sa­ma Mo­ham­med et Wiam Si­mav Be­dirxan, pour ten­ter de com­prendre ce que vivent les Sy­riens dans les villes as­sié­gées. Qua­torze mois et des mil­liers de morts plus tard, c’est un livre qui vient nous se­couer dans notre im­puis­sance mal as­su­mée dans ce conflit ma­jeur, chaque jour plus dan­ge­reux. Son titre, « les Portes du néant », ré­sume bien l’état dans le­quel on se trouve à la fin du livre, son­né par tant d’hor­reurs dé­crites sans com­plai­sance, mais sur­tout par l’im­pla­cable lo­gique de ce qui se dé­roule en Sy­rie.

L’au­teur, Sa­mar Yaz­bek, ap­par­te­nait à l’élite sy­rienne avant le sou­lè­ve­ment du prin­temps 2011 : ro­man­cière et jour­na­liste à Da­mas, is­sue de la mi­no­ri­té alaouite, celle de Ba­char al-As­sad et du pou­voir baa­siste. Mais, en 2011, elle a pris fait et cause pour le mou­ve­ment dé­mo­cra­tique et en a payé le prix fort par un exil for­cé à Pa­ris après des me­naces. A deux re­prises, cette femme in­tré­pide de 45 ans s’est ren­due clan­des­ti­ne­ment en « ter­ri­toire li­bé­ré » sy­rien, à la fois pour té­moi­gner d’une guerre de plus en plus di cile à « cou­vrir » pour les mé­dias et pour mon­ter des pro­jets de dé­ve­lop­pe­ment avec les femmes de ces ré­gions du nord du pays. C’est le ré­cit de ces deux voyages qu’elle pu­blie au­jourd’hui, après avoir fait le deuil de son rêve de voir tom­ber ra­pi­de­ment Ba­char al-As­sad, ou, à dé­faut, de pou­voir al­ler vivre dans ces zones libres. Ces deux op­tions ont dis­pa­ru alors que s’ouvrent jus­te­ment « les Portes du néant ».

Sa­mar Yaz­bek ra­conte, pour l’avoir vé­cu, ce que fait d’en­tendre au-des­sus de sa tête le bruit de l’hé­li­co­ptère qui s’ap­prête à lâ­cher les tris­te­ment cé­lèbres « ba­rils d’ex­plo­sifs » meur­triers, la ter­reur qui s’em­pare des vil­la­geois, les morts, les bles­sés, les am­pu­tés, par­fois très jeunes, que l’on dé­gage en­suite des dé­combres des mai­sons. Elle dé­crit les ins­tal­la­tions sa­ni­taires de for­tune, la quête de nour­ri­ture, l’exode, les fa­milles dé­ci­mées, le déses­poir. Elle le fait dans la langue d’une ro­man­cière qui a pro­duit un des grands ré­cits de guerre de notre époque, in­car­né, per­son­nel, vé­cu.

Mais, sur­tout, ce livre éclaire d’un jour cruel la des­cente aux en­fers de la « ré­vo­lu­tion sy­rienne », ses dés­illu­sions, ses échecs. Elle dé­crit, d’un voyage à l’autre, le sen­ti­ment d’aban­don des re­belles qui ont cru aux belles pa­roles de sou­tien d’un Oc­ci­dent ab­sent et qui de­vra un jour s’ex­pli­quer, les ri­va­li­tés et divisions entre fac­tions ar­mées, et, sur­tout, l’émer­gence de ce nou­vel ac­teur, les dji­ha­distes du groupe Etat is­la­mique et les co­hortes de com­bat­tants étran­gers se com­por­tant pro­gres­si­ve­ment, se­lon Sa­mar Yaz­bek, en « force d’oc­cu­pa­tion ». Elle dé­crit avec tris­tesse le dé­nue­ment des re­belles des dé­buts contras­tant avec l’équi­pe­ment ru­ti­lant des fac­tions sa­la­fistes, sou­te­nues par les pays du Golfe, ou dji­ha­distes, aux moyens su­pé­rieurs en­core. En­fin, cette alaouite qui croyait pou­voir dé­pas­ser les cli­vages confes­sion­nels se heurte à la mon­tée de l’in­to­lé­rance, et même à un chef de guerre qui lui pré­dit que les alaouites se­ront tous tués un jour et lance, mé­pri­sant : « Avec la tor­ture qui vous at­tend, j’ai pi­tié de vous. Vous as­sas­si­ner se­rait un acte de com­pas­sion. Vous n’êtes pas dans une si­tua­tion en­viable, vous êtes cou­pée de la réa­li­té. Ce qui se passe ici, c’est une guerre de re­li­gion, et rien d’autre! » Sa­mar Yaz­bek conclut tris­te­ment : « Nos rêves de ré­vo­lu­tion avaient été dé­tour­nés. » Les portes du néant se sont re­fer­mées der­rière elle.

Sa­mar Yaz­bek dé­crit le sen­ti­ment d’aban­don des re­belles qui ont cru

aux belles pa­roles de sou­tien d’un Oc­ci­dent ab­sent et qui de­vra

un jour s’ex­pli­quer.

« Les Portes du néant », par Sa­mar Yaz­bek, pré­face de Ch­ris­tophe Bol­tans­ki, Stock. En li­brai­ries le 9 mars.

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