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CHA­CONNES ET PAS­SA­CAILLES, PAR L’EN­SEMBLE DE MATEUS, ET MA­RIE LEON­HARDT (VIO­LON ET DI­REC­TION) (L’AUTRE MONDE).

L'Obs - - Le Sommaire - JACQUES DRILLON

La vio­lo­niste Ma­rie Leon­hardt (née en 1928), femme de Gus­tav, est res­tée dans l’ombre de son ma­ri. Elle était le pre­mier vio­lon du Leon­hardt Con­sort, qu’il di­ri­geait, voi­là tout. En réa­li­té, une ar­tiste ex­cep­tion­nel­le­ment douée. Dans le mi­lieu ba­roque, nul ne l’igno­rait. Mais l’au­to­ri­té de Gus­tav Leon­hardt (mort en 2012) n’était pas de celles aux­quelles on échappe. Tou­jours est-il que beau­coup de vio­lo­nistes ba­ro­qui­sants sont al­lés de­man­der des conseils, des le­çons, à Ma­rie Leon­hardt. Et pen­dant neuf ans, à par­tir de 1985, dans une aca­dé­mie d’été, dans le nord du Por­tu­gal, elle a eu son do­maine à elle : ses cours, sa li­ber­té et son cé­nacle : l’en­semble de Mateus, du nom du pa­lais où elle en­sei­gnait, et qui s’est pro­duit (Ma­cao, Shan­ghaï, Var­so­vie), et a en­re­gis­tré. Par exemple cette ad­mi­rable sé­rie de cha­connes et pas­sa­cailles (Pur­cell, Ma­ri­ni, Gaul­tier, Cal­da­ra, Fi­scher), en 1990-1991, qui fut gra­vée en 1992 et que Jean-Paul Com­bet (qui pu­blia les der­niers disques de Gus­tav Leon­hardt), ré­édite dans sa nou­velle col­lec­tion. A quoi il a joint la Pas­sa­caille de Bi­ber et la Cha­conne de Bach, que Ma­rie a jouées seule (en 2003).

On a bien ten­té d’éta­blir des di érences entre pas­sa­caille et cha­conne, mais Gus­tav Leon­hardt lui-même di­sait que ceux qui pré­tendent en voir une sont « des men­teurs » : une basse de quelques notes, in­las­sa­ble­ment ré­pé­tée, et qui sup­porte une sé­rie de va­ria­tions. Le genre est em­blé­ma­tique d’un cer­tain es­prit ba­roque : ri­gi­di­té d’un thème tou­jours iden­tique et li­ber­té des va­ria­tions. Celle de Bi­ber, presque pri­mi­tive, au sens pic­tu­ral du terme, fait dé­jà ap­pel à toutes les res­sources du vio­lon, ac­cords, ba­rio­lages, po­ly­pho­nie ca­chée… Fort di cile, elle an­nonce celle de Bach, som­met du genre. Et c’est dans ces deux cha­con­nes­pas­sa­cailles que l’art de Ma­rie Leon­hardt éclate. C’est tech­ni­que­ment brillant, mais sur­tout d’une par­faite pu­re­té in­tel­lec­tuelle. Nulle part la pas­sion, sen­sible par­tout, n’est en contra­dic­tion avec la clar­té, la droi­ture du dis­cours. L’au­di­teur est en face d’un mo­nu­ment, mais qui ne s’an­nonce pas comme tel. Point d’e ets, point d’em­phase : la gran­deur na­tu­relle, évi­dente, in­dis­cu­table, d’une oeuvre gé­niale. Idéale énon­cia­tion d’un texte mu­si­cal, sans ac­cent ré­gio­nal, sans dog­ma­tisme.

Le pa­lais de Mateus, dans le nord du Por­tu­gal, une aca­dé­mie d’été où Ma­rie Leon­hardt en­sei­gna.

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